PREMIÈRE PARTIE - ENSEIGNEMENTS GÉOPOLITIQUES :
LE CAUCASE, UNE RÉGION SOUS INFLUENCES

I. UNE GUERRE DÉCLENCHÉE PAR L'AZERBAÏDJAN ET LA TURQUIE

Le conflit de 2020 a renversé le rapport de force entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan dans le Caucase du sud. Après presque 30 ans d'impasse du processus de négociation, l'Azerbaïdjan a choisi le recours à la force pour faire évoluer la situation sur le terrain. La Turquie a joué un rôle essentiel dans ce basculement du rapport de forces.

A. UN PROCESSUS DE NÉGOCIATION DANS L'IMPASSE

1. Retour sur la première guerre

L'histoire du Caucase du sud fut marquée par la domination des puissances voisines, perse, russe et ottomane. Cette histoire complexe laisse le champ libre à des lectures diverses, donnant lieu, de la part des Arméniens et des Azerbaïdjanais, à des récits identitaires distincts.

Alors que les tensions étaient déjà extrêmes, aux lendemains du génocide arménien de 1915, et du massacre de 20 000 Arméniens à Chouchi en 1920, la politique soviétique des nationalités a conduit à pérenniser les dissensions. En 1921, sous l'impulsion de Staline, le Haut-Karabagh, bien que très majoritairement peuplé d'Arméniens, a été rattaché à la république socialiste soviétique d'Azerbaïdjan dont il est devenu une région autonome ( oblast ). Malgré l'absence de continuité territoriale, l'Azerbaïdjan bénéficiait également du rattachement d'une enclave, le Nakhitchevan. Staline aurait alors voulu faire de l'Azerbaïdjan un modèle, pour attirer la Turquie et les pays musulmans vers le camp communiste, dans l'esprit du Congrès de Bakou (1920) dont l'objet était d'étendre la révolution aux peuples d'Orient.

Le Caucase était ainsi modelé par les luttes d'influence entre le monde russe et le monde turc, selon un schéma qui a conservé, un siècle plus tard, une certaine actualité.

Lors du dernier recensement (1989), le Haut-Karabagh (4 400 km 2 ) comptait 188 000 habitants, dont environ 145 000 Arméniens (77 %), 40 000 Azéris (21 %) et 3 000 Russes.

La fin de l'ère soviétique a réveillé les tensions interethniques dans un contexte d'affaiblissement du pouvoir central. En 1988, lors de grandes manifestations, la population du Haut-Karabagh, et son parlement, ont demandé le rattachement du territoire à l'Arménie, refusé par les instances de l'URSS. Les massacres des Arméniens de Soumgaït (1988) et de Bakou (1990) ont provoqué un profond traumatisme, rappelant les heures les plus sombres de l'histoire du peuple arménien.

Lors du référendum du 10 décembre 1991, 99 % des habitants du Haut-Karabagh se sont prononcés pour l'indépendance.

Les autorités azerbaïdjanaises refusant toute idée d'indépendance ou de rattachement à l'Arménie, la chute de l'URSS a entraîné une guerre qui a duré jusqu'en 1994 et dont le bilan a été très lourd : 30 000 morts, 700 000 Azerbaïdjanais déplacés qui ont vécu dans des conditions matérielles très difficiles pendant 30 ans. Cette guerre a de nouveau causé de profonds traumatismes. Les Azerbaïdjanais ont dénoncé les massacres de Khodjaly (1992).

À l'issue du conflit, l'Arménie contrôlait le Haut-Karabagh, ainsi que sept districts azerbaïdjanais entourant cette région, soit en tout 14 000 km 2 , ce qui représente 15 % de la superficie de l'Azerbaïdjan.

Cette situation a créé un ressentiment profond au sein de la société azerbaïdjanaise, probablement sous-estimé en Occident. L'Azerbaïdjan attend de l'Arménie des informations sur près de 4 000 civils azerbaïdjanais disparus pendant cette guerre. La recherche des civils disparus et la situation des personnes déplacées n'ont cessé de nourrir ce ressentiment et d'attiser une volonté de revanche, parfois comparée à celle engendrée par la perte de l'Alsace-Lorraine par la France à la suite de la guerre de 1870.

2. L'échec de plus de deux décennies de négociations

En 1993, le Conseil de Sécurité des Nations unies a adopté quatre Résolutions 1 ( * ) sur le conflit du Haut-Karabakh, dans lesquelles il a réaffirmé les principes de souveraineté et d'intégrité territoriale de tous les États de la région, a appelé au retrait de toutes les forces d'occupation et a exprimé son soutien au processus de paix initié dans le cadre du Groupe de Minsk de la Conférence pour la sécurité et la coopération en Europe (CSCE).

En mars 1992, la CSCE a en effet décidé de réunir les parties au conflit lors d'une conférence internationale à Minsk. Cette conférence n'a jamais eu lieu, faute d'accord, mais le format est resté pour l'organisation de réunions préparatoires. Le « Groupe de Minsk » réunit ainsi depuis près de trente ans les pays impliqués, aux côtés de l'Arménie et de l'Azerbaïdjan, dans la recherche d'une solution négociée au conflit.

Suite au Sommet de Budapest (1994), et à la transformation de la CSCE en OSCE (1 er janvier 1995), la présidence en exercice de l'OSCE a donné un mandat 2 ( * ) en quinze points aux coprésidents du Groupe de Minsk. Le Groupe de Minsk comprend aujourd'hui 11 membres permanents, soit l'Allemagne, l'Arménie, l'Azerbaïdjan, la Biélorussie, la Finlande, l'Italie, la Suède (qui préside actuellement l'OSCE) et la Turquie, auxquels il faut ajouter les membres de la « troïka » tournante de l'OSCE. La coprésidence du Groupe de Minsk, qui était elle aussi tournante, à ses débuts, est devenue une co-présidence fixe assumée par les États-Unis, la France et la Russie.

Plusieurs plans de paix ont été successivement négociés. Un succès a paru proche lors du sommet de Key West, aux États-Unis, en 2001. En 2007, les trois pays co-présidents ont présenté à Madrid une série de principes fondamentaux pour le règlement du conflit, mis à jour en 2009.

Ces principes de Madrid demeurent une base intéressante :

- retour des territoires entourant le Haut-Karabagh sous le contrôle de l'Azerbaïdjan ;

- statut intérimaire pour le Haut-Karabagh offrant des garanties de sécurité et d'autonomie ;

- mise en place d'un corridor reliant l'Arménie au Haut-Karabagh ;

- détermination future du statut juridique définitif du Haut-Karabagh par une expression de volonté juridiquement contraignante ;

- droit de toutes les personnes déplacées à l'intérieur du pays et de tous les réfugiés de retourner à leur ancien lieu de résidence ;

- octroi de garanties internationales de sécurité comprenant une opération de maintien de la paix.

La France a été à l'initiative d'un nouveau rapprochement, en 2014 : « L'idée était de demander aux deux présidents, azerbaïdjanais et arménien, de faire des déclarations publiques et croisées : le président arménien acceptait l'évacuation de territoires et, en échange, le président azerbaïdjanais acceptait de reconnaître la validité du vote qui aurait lieu sur le futur du Haut-Karabagh » 3 ( * ) .

En 2015, un nouveau plan a été élaboré sous l'égide des Russes. Ce plan prévoyait la restitution de territoires, un statut intermédiaire pour le Haut-Karabagh, un déploiement international, l'ouverture de voies de communication.

Parallèlement à ces tentatives de règlement politique, le Groupe de Minsk a également travaillé sur des « mesures de confiance » concernant l'échange de données sur les disparus de la guerre et la restitution des corps, en lien avec le Comité international de la Croix-Rouge (CICR).

En avril 2016, des affrontements ont fait au moins 180 morts dans les deux camps.

Au cours des années 2018 et 2019, malgré une situation stable sur le terrain, les négociations se sont progressivement enlisées. Le nouveau Premier ministre arménien, M. Nikol Pachinian, porté au pouvoir par la « révolution de velours » de 2018, est l'un des premiers dirigeants arméniens non originaire du Haut-Karabagh. Ayant déclaré, lors d'un discours à Stepanakert, à l'été 2019, que « le Haut-Karabagh, c'est l'Arménie, point », il a ainsi indirectement fermé la porte aux négociations. Les Azerbaïdjanais se sont eux aussi progressivement désengagés d'une négociation qui leur paraissait ne faire qu'entériner le statu quo et ne semblait plus susceptible de déboucher sur un règlement du conflit.

Pour qu'une médiation fonctionne, encore faut-il que les deux parties soient prêtes à un rapprochement. L'échec du Groupe de Minsk était difficilement évitable, à partir du moment où les deux parties n'étaient pas prêtes à avancer vers un compromis. Cet échec est devenu inéluctable dès lors que l'une des deux parties a choisi le recours aux armes.


* 1 Résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies n° 822 (30 avril 1993), 853 (29 juillet 1993), 874 (14 octobre 1993), 884 (12 novembre 1993).

* 2 Mandat du 23 mars 1995.

* 3 Audition de M. Pierre Andrieu, ambassadeur, ancien co-président français du Groupe de Minsk de l'OSCE, Assemblée nationale, 1 er décembre 2016.

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