EXAMEN EN COMMISSION

Réunie le mercredi 9 juillet 2025, sous la présidence de Mme Catherine Dumas, vice-présidente, la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées a procédé à l'examen du rapport d'information de M. Philippe Paul, Mme Vivette Lopez, M. Jean-Pierre Grand, Mme Michelle Gréaume et M. Akli Mellouli « Les enjeux stratégiques du Nord de l'Europe ».

Mme Catherine Dumas, présidente. - Nous examinons ce matin les rapports de deux missions d'information créées par le bureau de notre commission en début d'année.

Le second sera relatif à certains de nos partenariats dans l'hémisphère Sud, et nous entendrons à ce propos nos collègues Jean-Luc Ruelle, Edouard Courtial et Mickaël Vallet, qui reviennent du Brésil et du Pérou.

Mais avant cela, je laisse la parole à Philippe Paul, Vivette Lopez, Jean-Pierre Grand, Akli Mellouli et Michelle Gréaume, rapporteurs de la mission d'information sur les enjeux stratégiques du Nord de l'Europe, qui les a conduits en Norvège, puis en Suède, en avril et mai dernier.

M. Philippe Paul, corapporteur. - Le « flanc nord » de l'Europe est une dénomination commode pour désigner un objet complexe. Les problèmes posés, respectivement, en mer Baltique, dans l'Atlantique nord, et dans l'Arctique, sont assez différents. Les contraintes de la géographie, ou nos intérêts à défendre n'y sont pas les mêmes, non plus que les États riverains. Ceux-ci sont même perçus, à tort, comme formant un tout homogène.

Notre sujet nous imposait des choix. La question groenlandaise aurait sans doute justifié que nous allions au Danemark ; le système de défense totale le plus sophistiqué est peut-être le finlandais ; il est difficile de parler des enjeux de la Baltique sans évoquer la Pologne et les trois États baltes. Mais en nous rendant en Norvège puis en Suède au printemps dernier, nous avons eu un bon aperçu d'un grand nombre des enjeux de la zone, conformément au souhait du Bureau de notre commission.

Un mot de contexte historique d'abord, car cette partie de l'Europe est souvent mal connue.

Le Nord de l'Europe a d'abord vu s'affronter les ambitions de puissance des États de la zone, avant de devenir un théâtre pour les rivalités des puissances extérieures à la zone, ce qui est encore le cas aujourd'hui.

La Suède, en particulier, a prétendu au premier plan des puissances européennes entre le début du XVIIe et la fin du XVIIIe siècle, en s'affrontant notamment à la Russie. Il est à cet égard intéressant d'observer que c'est dans les plaines d'Ukraine, à Poltava, que les ambitions impériales suédoises ont été arrêtées, en 1709, par la Russie, qui devient alors un acteur européen de premier plan.

Au XIXe siècle et au XXe siècle, l'importance économique de la Baltique diminuant relativement, les tensions régionales s'apaisent. La zone ne fait alors plus que refléter les rivalités qui lui sont extérieures : russo-britannique au XIXe siècle, germano-soviétiques jusqu'en 1945, américano-soviétique après la guerre.

L'Europe du nord devient alors un laboratoire de paix. Ces États acceptent leur passage au second plan et revendiquent leur neutralité dans les conflits européens : la Suède dès 1814, puis le Danemark en 1864, la Norvège indépendante en 1905, la Finlande en 1917. Les régimes juridiques de neutralisation et de démilitarisation gagnent en efficacité : les plus connus sont ceux des îles Åland (prononciation : Oland), au milieu de la Baltique, en 1856 puis en 1921 ; celui des détroits danois de 1857 ; et celui de l'archipel du Svalbard en vertu d'un traité de 1920.

Les destins des pays nordiques ont divergé après la seconde guerre mondiale, qui révéla la désunion de leurs vues stratégiques. La Finlande pacifia ses relations avec son grand voisin soviétique en 1948, en sacrifiant son autonomie de politique étrangère, mais en préservant une relative liberté. La Suède, protégée de l'URSS par la Finlande et la Baltique, et qui était sortie épargnée du conflit, a poursuivi sa politique de neutralité, non sans garder des liens secrets avec les pays occidentaux.

La Norvège et le Danemark ont quant à eux rejoint l'Otan, mais d'une manière prudente : en refusant d'accueillir des troupes étrangères et des armes nucléaires sur leur sol, en y limitant les manoeuvres alliées, et en tempérant certaines ardeurs de l'alliance.

L' « équilibre nordique », selon le mot d'un politologue norvégien, a été original par cette combinaison de solutions de non-alignement, mais aussi par la promotion active de la paix, du désarmement, de la désescalade nucléaire au moyen d'actions diplomatiques et d'initiatives scientifiques. Le prix Nobel de la paix, invention suédoise, est toujours remis chaque année à Oslo, et ces deux nations ont aussi fourni les deux premiers secrétaires généraux des Nations unies.

Contrairement à la notion répandue par l'actualité, la fissure de cet équilibre est en réalité perceptible depuis assez longtemps. Dès avant la chute du Mur, le « flanc nord de l'Otan » redevient un sujet de préoccupation pour les stratèges de l'Otan en raison de l'évolution du droit de la mer et de l'importance du pétrole off-shore, de la perception négative par les pays nordiques des exercices navals aussi bien soviétiques qu'américains, et de la réévaluation de l'importance de l'Arctique.

L'effondrement du bloc soviétique bouleverse l'équation stratégique du nord de l'Europe. Les pays scandinaves renoncent progressivement à leur neutralité au moment où ne subsiste plus que la seule hyperpuissance américaine et où la présence russe en Baltique est réduite à la petite lucarne de Saint-Pétersbourg et à Kaliningrad.

La Suède et la Finlande ont ainsi rejoint le partenariat pour la paix de l'Otan en mai 1994, et le conseil de partenariat euro-atlantique en 1997. Qu'ils fussent membres ou non de l'Otan, leur participation opérationnelle à ses missions remonte à 1995, en Bosnie-Herzégovine. Suède et Finlande ont encore composé, avec la Norvège, une brigade au Kosovo, puis participé à la force internationale en Afghanistan et, plus tard, aux opérations en Libye.

Le début des années 2000 est marqué par l'irritation russe causée par le déploiement du bouclier antimissile américain, lequel implique l'installation de radars avancés au Danemark et en Norvège. L'atlantisme danois se transforme, selon certains politologues danois, en « super-atlantisme » avec sa participation à la guerre en Irak, et la Norvège commence à accueillir des exercices de l'Otan réguliers sur son sol à compter de 2006.

Tous, enfin, sauf la Norvège, sont membres de l'Union européenne depuis 1995 au plus tard, et sont, sauf le Danemark, tenus par le mécanisme de solidarité collective inspiré de l'article 5 du traité de l'Atlantique Nord, qui s'applique depuis l'entrée en vigueur du traité de Lisbonne, en 2009. Au fond, voilà une bonne quinzaine d'années que la neutralité scandinave n'existe plus.

Mme Michelle Gréaume, corapporteure. - Les ambitions russes spécifiques au nord de l'Europe sont plus visibles seulement à partir de 2007-2008, période où les survols stratégiques reprennent, où des scientifiques russes plantent un drapeau sous le pôle Nord, et où une première stratégie nationale pour l'Arctique est adoptée, sous la présidence de Dmitri Medvedev. La coopération régionale n'en est toutefois pas affectée puisque Russie et Norvège parviennent à résoudre en 2010 un différend territorial vieux de quarante ans.

Les pays nordiques renforcent alors leur coopération régionale de défense à partir de 2009, et les exercices militaires se multiplient, plus massifs en hommes côté russe, mais plus réguliers côté européen. Ils donnent lieu à des provocations russes très mal vécues, notamment par les Suédois en avril 2013.

Les événements ukrainiens de 2014 marquent assurément une date importante. L'annexion de la Crimée convainc sans doute en premier les Norvégiens que, pour reprendre les termes d'un rapport commandé alors par leur gouvernement, « la crise en Ukraine marque la fin d'une paix profonde en Europe ». C'est alors de la défense collective de l'Otan en Arctique que s'inquiète Oslo.

Les dispositifs juridiques spécifiques de neutralité sont, depuis, fragilisés. Les Suédois remilitarisent l'île de Gotland, les Finlandais exploitent les ressources de la convention de 1921 pour organiser des exercices dans les îles Åland, et les Norvégiens anticipent dès cette époque l'invasion russe de l'archipel du Svalbard, où le droit international ménage une délicate coprésence à des fins d'exploitation des ressources.

Avec l'invasion de l'Ukraine de 2022, la menace russe franchit un seuil. Elle pousse les pays nordiques à mettre de la cohérence dans leurs politiques extérieures. Le rôle pacificateur de naguère entre les deux blocs devient un engagement plein et entier au sein de l'Otan. La Finlande et la Suède rejoignent l'organisation, respectivement, en avril 2023 et en mars 2024, et se hâtent de concrétiser leur intégration dans les structures de l'alliance.

La Suède, par exemple, compte devenir le pays-cadre d'une présence terrestre avancée en Finlande. Et les Premiers ministres danois et suédois ont déclaré au printemps 2024 qu'ils n'excluaient pas l'hébergement d'armes nucléaires sur leurs sols respectifs. Quel chemin parcouru depuis la guerre froide...

Le retrait des conflits continentaux avait en partie désarmé ces pays ; la participation active à l'alliance implique une remise à niveau capacitaire. Tous les pays de la zone présentent un consensus partisan pour dépasser rapidement les 3 % consacrés à la défense. La Suède vient de fixer l'objectif de porter ses dépenses militaires à 3,5 % du PIB en 2032, entièrement financé par l'emprunt ; la Norvège poursuit l'objectif fixé au dernier sommet de l'Otan et dit avoir déjà dépassé les 3 % en incluant l'aide à l'Ukraine ; la Finlande vise les 3 % en 2029.

Que craignent-ils exactement ? Les relations entre la Norvège et la Russie se sont fortement dégradées, mais l'objectif partagé de maintenir la stabilité dans le Grand Nord limite pour l'instant les tensions. Les contacts n'ont pas disparu : par exemple sur la pêche en mer de Barents, sur les visas Schengen, ou entre le FSB et les garde-côtes norvégiens. Les Norvégiens ne craignent pas une invasion, du fait de l'article 5 du traité de l'atlantique nord, et car ils se savent trop petits pour constituer une cible. Mais en surveillant les mouvements de sous-marins russes, qui passent nécessairement au large de leurs côtes en quittant la péninsule de Kola, la Norvège accepte de se faire les yeux et les oreilles de l'Otan dans la région.

Les Suédois sont unanimes à reconnaître que la situation sécuritaire du pays se dégrade, en raison des actions hybrides en mer Baltique. La Russie s'entraîne à brouiller les signaux GPS, viole les espaces aériens estonien ou finlandais, et a déjà menacé l'un de nos avions de surveillance en plein vol. Même si, à ce jour, aucun incident concernant des infrastructures critiques n'a pu être imputé avec certitude à la Russie, les riverains sont particulièrement soucieux de circonvenir la « flotte fantôme » qui finance l'effort de guerre russe en dépit des sanctions. Il y a dix jours, des navires de guerre russes ont, pour la première fois, escorté des navires fantômes russes dans la Manche. Cela préfigure l'ambiance, demain, dans la Baltique.

Les Finlandais ont peut-être été les plus inquiets ces derniers temps. Outre qu'ils doivent faire face à l'instrumentalisation des migrations par Moscou, ils voient grossir les troupes russes de l'autre côté de leur frontière depuis qu'ils sont entrés dans l'Otan, et depuis qu'y ont été repositionnées les forces auparavant situées à la portée des tirs en profondeur ukrainiens. Leurs services estiment qu'il pourrait s'agir de préparatifs à une menace qui pourrait prendre forme dans cinq ans.

Certains stratèges estimaient, en 2020, que les facteurs de conflits internes à la zone étaient faibles, et que le principal risque était celui d'une escalade horizontale, c'est-à-dire la propagation au flanc Nord d'une crise extérieure à cette zone. Il semblerait que le Nord de l'Europe soit devenu une zone de conflit direct potentiel, selon un arc de crises qui va du Svalbard à la mer Baltique.

M. Jean-Pierre Grand, corapporteur. - Dans quelle mesure ces évolutions nous concernent-elles, peuvent-elles nous inspirer, servent-elles nos intérêts, ou sont-elles au service de la résilience européenne ?

Les conceptions stratégiques de ces États peuvent-elles seulement être qualifiées d'européennes ? Dans un sens, on peut dire que Norvège, Suède, et Finlande pratiquent une forme de multi-alignement. Le coeur de leur défense est constitué par l'Otan, et ces États entretiennent une relation très étroite avec les Etats-Unis. En dépit des foucades trumpistes, tous sont pour l'instant sceptiques sur un retrait américain du continent et aucun n'imagine sa sécurité sans Washington.

Norvège, Suède, Danemark et Finlande ont même signé, en 2021 et 2023, des accords bilatéraux de défense avec les Etats-Unis qui donneront à ces derniers un large accès à 47 sites militaires sur leurs territoires. Ces accords autorisent les États-Unis à y déployer des forces, y mener des exercices, à y stocker du matériel, prévoient un droit d'utilisation exclusif à certaines parties de ces sites, et donnent même aux militaires américains une autorité sur les citoyens des pays hôtes. Certaines hautes juridictions norvégiennes s'en sont émues.

La relation de ces États est également très privilégiée avec le Royaume-Uni, autre puissance extra-européenne. En mai 2022, le Royaume-Uni a signé un accord de défense mutuelle avec la Suède et la Finlande. Boris Johnson n'excluait alors pas l'assistance de la dissuasion nucléaire. La Norvège est aujourd'hui désireuse de s'impliquer dans la force expéditionnaire britannique dite « JEF » (Joint Expeditionary Force), que la Suède et la Finlande avaient rejointe avant même de rejoindre l'Otan. Le Royaume-Uni a ouvert une base militaire dans le nord de la Norvège en 2023, où un millier de Royal Marines s'entraînent en condition polaire.

Depuis les années 2000, et de manière croissante depuis 2022, la coopération régionale prend davantage d'importance. Le forum dit « Nordefco » permet aux pays du Nord de mutualiser leurs efforts de défense en matière d'équipements et d'entraînements. La coopération régionale élargie au sein du NB8, c'est-à-dire du Nordefco et des pays baltes, a également le vent en poupe. Un accord d'achat conjoint d'un millier de véhicules blindés de combat d'infanterie suédois vient d'être conclu entre la Suède, la Norvège, la Finlande et la Lituanie.

La régionalisation des questions de sécurité prend encore la forme du Conseil des États de la mer Baltique, enceinte germano-danoise à sa création en 1989, et progressivement élargie. Alors que ses objectifs étaient initialement sociaux et environnementaux, la déclaration du dernier sommet de mai 2025 affiche l'ambition d'en faire l'enceinte d'intervention de premier plan en cas de menace pour la sécurité régionale.

Entre parenthèses, cette régionalisation des coopérations européennes laisse songeur sur les conceptions stratégiques françaises. Les pays du Nord, après tout, ont la politique de leur géographie. La France, elle, quand elle fait de la géopolitique, ne peut s'empêcher de créer une Communauté politique européenne étirée jusqu'à la Caspienne, tout en négligeant d'autres coopérations nécessaires - avec la rive sud de la Méditerranée par exemple.

Mais reprenons. Dans cette stratégie de multi-alignement des États du Nord, quelle place y a-t-il pour le reste de l'Europe ? Les perspectives ouvertes par la défense européenne séduisent bien sûr les Scandinaves dans la mesure où ils y trouveraient leur compte. La Norvège reste à l'égard de l'Union dans une position très acrobatique : elle a refusé deux fois l'adhésion mais participe à un grand nombre de programmes, s'est beaucoup enrichie par la hausse des hydrocarbures pendant la guerre en Ukraine et ne compte pas partager en rejoignant l'Union, tout en sollicitant des exemptions aux contre-mesures tarifaires de la Commission contre les Etats-Unis...

La France, certes, est observatrice dans la plupart de ces enceintes. Jean-Noël Barrot et Benjamin Haddad ont ainsi participé au dernier sommet du NB8 au Danemark, en avril 2025, et le conseil des États de la Baltique a ouvert ses portes à l'Union européenne.

Notre armée a également renforcé sa participation à la posture défensive de l'Otan. La Marine nationale est devenue la principale contributrice navale de l'Alliance, en particulier sur son flanc nord, en prenant part à des missions de surveillance et de protection dans l'Atlantique nord et en Baltique. Elle participe également depuis le début de l'année à l'opération « Baltic Sentry », qui vise à protéger les infrastructures sous-marines critiques des menaces hybrides et à traquer la flotte fantôme russe. Notre armée de l'air mène également de nombreuses missions dans le Nord de l'Europe. L'accroissement de notre niveau d'intervention pourrait finir par poser des questions de légitimité démocratique, et soulève la question, connexe, de l'éventuelle extension de notre parapluie nucléaire. C'est en effet en réponse à un officier de marine suédois qui l'interrogeait sur la protection par l'arme nucléaire française, que le président Macron, en janvier 2024, avait réaffirmé la dimension européenne de notre dissuasion.

Les perspectives de coopération en matière d'armement avec ces États sont intéressantes. Des accords bilatéraux nous ont rapproché de la Suède en janvier 2024 et de la Norvège en janvier 2025. La Suède a conservé une industrie de l'armement complète et performante. Le remplacement de nos Awacs par les GlobalEye de Saab a été officialisé lors du dernier salon du Bourget. Faisons confiance à notre nouvel ambassadeur à Stockholm, ancien numéro deux de la DGA, pour multiplier les achats croisés. En Norvège, le plus gros prospect en cours est celui des frégates de défense et d'intervention (FDI) de Naval Group. Le produit français est, sur le papier, celui qui convient le mieux à la demande norvégienne, mais la recherche d'un partenariat de long terme entre industries, marines et États rend la question bien plus politique que technique.

Mme Vivette Lopez, corapporteur. - Sans doute pouvons-nous appuyer davantage ce type de prospects. Comme l'observait Bruno Tertrais il y a 25 ans, le Nord est traditionnellement et implicitement considéré comme un « territoire anglo-saxon ». Et pour de bonnes raisons. Combien de fois n'a-t-on pas entendu, en Norvège, que les Britanniques déployaient des efforts bien supérieurs aux Français pour vendre leurs frégates, alors même qu'ils sont déjà culturellement plus proches ?

Les États nordiques voient parfois la France avec méfiance dans la mesure où elle se montre anti-américaine, ou la considèrent comme une gêne dans leur relation privilégiée avec le Royaume-Uni, ou bien encore s'alarment des velléités des États extérieurs à l'Arctique d'interférer dans la zone. Les Norvégiens ont ainsi très mal perçu la proposition de la France de célébrer au Quai d'Orsay le centenaire de l'entrée en vigueur du traité de Paris démilitarisant le Svalbard.

À nous cependant de les détromper et, pour commencer, de nous faire connaître d'eux, et de les faire connaître chez nous. Nous avons des pages d'histoire commune remarquables. La dynastie régnante en Suède est d'origine française, puisqu'elle remonte au maréchal Bernadotte. Le grand public n'ignore pas les missions du commandant Charcot ou de Paul-Émile Victor dans l'Arctique. Moins connues sont la très brillante expédition de La Recherche en 1838-1840, ou le destin du général Antoine Béthouart, qui commanda à la bataille de Narvik au printemps 1940, et termina sa carrière... sénateur des Français de l'étranger et membre de notre commission, chers collègues !

Les systèmes scandinaves de défense totale, surtout le suédois, sont un autre objet d'étude intéressant.

En Suède, la conscription a été rétablie en 2017, afin d'aider les forces armées à atteindre leurs objectifs de recrutement. Sur environ 100 000 jeunes d'une classe d'âge, 8 000 sont convoqués à partir des réponses qu'ils font à un questionnaire obligatoire en ligne puis de leurs résultats à des tests d'aptitudes et de motivation. Le caractère désirable sur le CV du service militaire produit des recalés. La Suède se fixe l'objectif d'arriver à 12 000 conscrits d'ici 2032.

Le volet civil de la défense totale est plus original. Elle vise à protéger la population en cas de crise, assurer les fonctions critiques de la société, fournir des biens et services, soutenir la défense militaire, susciter la « volonté de se défendre » et assurer la résilience des Suédois face aux influences. Un ministre de plein exercice s'y consacre depuis octobre 2022.

Cette politique s'appuie sur un écosystème d'agences spécialisées. L'Agence pour la protection civile gère notamment le recrutement des conscrits civils. Le service civil, réinstauré en 2024, devrait recruter 3 000 personnes d'ici 2030, afin d'assurer les fonctions critiques de la société : pompiers, producteurs d'énergie, etc.

L'Agence de défense psychologique, créée en 1954, avait été démantelée en 2008. Elle a été recréée en 2022 afin d'analyser les « influences inappropriées et autres informations trompeuses dirigées contre la Suède ou les intérêts suédois », mais elle va plus loin que notre Viginum puisqu'elle communique au grand public, réalise des formations et prend des mesures pour contrer les menaces.

Les acteurs privés sont étroitement intégrés à ces réflexions. L'adaptation du droit du travail, le placement de guerre pour les agents publics, la continuité des paiements électroniques en cas de panne, tous ces aspects font l'objet de dispositifs spécifiques assez intéressants, et les acteurs associatifs ne sont pas oubliés. Les enfants non plus : à partir de cet automne, tous les élèves de seconde suivront un cours sur la défense totale.

Pour dire d'un mot notre conclusion sur ce chapitre, l'inspiration que l'on peut y puiser n'est pas évidente. D'abord car ces systèmes conçoivent la défense totale comme une forme de dissuasion, tandis que notre dissuasion procède d'une autre logique. Ensuite, sur le plan organisationnel : la population est là-bas vue comme un soutien à l'armée en cas d'urgence, or c'est l'inverse chez nous. Enfin, on ne sait trop dire si la défense totale est rendue possible par la cohésion sociale de ces petites sociétés relativement homogènes, ou si elle contribue à produire cette cohésion sociale. Quoi qu'il en soit, la réflexion sur la résistance aux crises est poussée très loin, beaucoup plus qu'en France, et mérite à cet égard l'attention.

M. Akli Mellouli, corapporteur. - La dernière partie de notre rapport traite de l'Arctique, où nous voyons une dimension sous-exploitée par notre action extérieure.

En premier lieu, il faut sans doute se garder de dramatiser l'état des tensions entre puissances riveraines, car il se pourrait que la rivalité sino-américaine soit plus inquiétante.

Comme nous l'a montré le Pr Hervé Baudu en audition plénière, l'Arctique reste un espace réglementé, où les différends juridiques sont peu nombreux. Les routes maritimes du Nord ne sont pas appelées à se substituer aux routes commerciales ; il n'y a pas de ruée vers des ressources puisque 80 % d'entre elles sont déjà propriété des États riverains ; enfin, il n'y a guère de raisons, pour l'instant, que les tensions se transforment en conflit. Ce qui est perçu comme une volonté de domination par la Russie résulte du fait que sa géographie lui donne déjà la moitié de l'Arctique, et qu'elle en retire 15 % de son PIB. L'inquiétude de la Norvège, on l'a vu, est assez nuancée.

Mais, comme la Baltique depuis le XIXe siècle, la zone Arctique pourrait recueillir l'écho des rivalités des États qui lui sont extérieurs. D'abord, la Russie multiplie les initiatives pour y attirer les États non-arctiques, afin de briser son isolement. Elle a modifié sa stratégie dans ce sens en février 2023. Le corridor maritime entre Chennai et Vladivostok, annoncé par la signature d'une lettre d'intention en 2019, est devenu opérationnel en novembre 2024, et une ligne ferroviaire entre Mourmansk et Bandar-Abbas a été annoncée en octobre 2023.

Un rôle particulier est concédé à la Chine qui, elle aussi, se considère comme une puissance polaire et présente l'Arctique, dans sa littérature spécialisée, comme une « frontière stratégique ». En 2013, elle a été reconnue comme État observateur au sein du Conseil de l'Arctique. Depuis, elle ne cesse de jouer un rôle actif en tant qu'investisseur en Russie. La flotte chinoise de pêche lointaine sera probablement l'une des premières à explorer le potentiel de pêche dans l'océan Arctique central. Son infrastructure polaire comprend désormais trois brise-glaces pleinement opérationnels, et un quatrième sera dévoilé en 2025 ou 2026.

En juillet 2024, Russie et Chine ont mené des exercices aériens conjoints dans la zone d'identification de la défense aérienne de l'Alaska. En octobre 2024, la Chine a annoncé que ses garde-côtes avaient pénétré pour la première fois dans l'océan Arctique. La montée en puissance de la coopération militaire russo-chinoise a conduit le Département de la Défense des États-Unis à effectuer une mise à jour de sa stratégie. La Chine n'a cependant pas, à ce stade, de présence militaire en Arctique, mais la proposition russe, faite en 2019, de l'aider à créer un système d'alerte anti-missile pourrait être un pas en direction de l'adoption d'une architecture de sécurité eurasienne.

C'est sans doute dans ce contexte que l'offre d'achat du Groenland par le président Trump doit se comprendre. Selon certains observateurs, elle révèle la crainte que les États-Unis ne soient pas en mesure de contenir la Chine et ses projets d'accroître sa domination en Asie de l'Est.

Les sas de décompression des tensions entre la Russie et les Occidentaux jouent moins leur rôle qu'auparavant. Les États membres du conseil de l'Arctique ont mis l'organisation en pause, alors qu'elle n'est pas compétente sur les questions de sécurité et qu'il n'y avait pas de différend en suspens avant 2022. Les Russes ont dénoncé les prétentions de l'Otan à se mêler, par le cheval de Troie norvégien, de la gouvernance de la zone arctique.

Dans ce contexte de défiance mutuelle, il est probable que la Russie cherchera à intensifier ses relations avec les partenaires des BRICS+, notamment sur le plan scientifique. La coopération scientifique se poursuit en effet avec la Chine et l'Inde, par des canaux alternatifs, et la Russie poursuit toujours l'objectif de créer un complexe scientifique pour les partenaires Brics+ au Svalbard.

Entre la Russie et les pays européens en revanche, les événements ukrainiens ont mis un terme à toute coopération scientifique. Nous avons rencontré à Oslo un jeune chercheur français qui s'alarme de la situation. Les chercheurs des pays asiatiques ont toujours accès aux terrains russes comme aux terrains occidentaux, tandis que les chercheurs occidentaux n'ont plus accès aux données russes, par exemple sur la connaissance du pergélisol, dont l'état pourrait être l'une des principales menaces pour la stabilité du régime climatique terrestre.

M. Mickaël Vallet. - Votre rapport aborde-t-il la situation au Canada ? Ce pays n'est pas le moins concerné par la guerre en cours, non seulement du fait de sa diaspora ukrainienne, mais aussi parce que sa situation géographique le rend voisin de la Russie en Arctique. Les pays nordiques manifestent-ils un intérêt particulier pour la coopération avec le Canada, sous ce rapport ?

M. Akli Mellouli. - Ce n'est pas un motif de préoccupation qui nous a été rapporté lors de nos déplacements à Oslo ou à Stockholm. Les États nordiques s'inquiètent surtout des menées russes et de la relation entre les Etats-Unis et la Chine.

M. Jean-Luc Ruelle. - Pourriez-vous en dire davantage sur la candidature des frégates de défense et d'intervention de Naval Group en Norvège ?

M. Jean-Pierre Grand. - Les frégates françaises semblent les plus adaptées à la géographie norvégienne, car leur taille les rend maniables dans les fjords mais, sur ce type de dossiers, la décision est davantage politique que technique, et il semble que la décision n'ait pas encore été prise.

M. Philippe Paul. - Ce dossier a naturellement retenu toute notre attention ; ces frégates sont fabriquées à Lorient, à côté de chez moi. Comme l'a dit Jean-Pierre Grand, la proximité des Norvégiens avec les Etats-Unis ou avec le Royaume-Uni rend l'issue très incertaine. Or ce marché à plusieurs milliards d'euros, armement inclus, est déterminant pour le carnet de commandes et le plan de charges de Naval Group. D'après les récents échanges que j'ai pu avoir avec Naval Group, les discussions suivent leur cours.

Mme Catherine Dumas, présidente. - Merci pour ce rapport, qui montre bien que depuis 2014 et 2022, la menace russe s'intensifie et que la zone conflictuelle risque de s'étendre.

Le rapport d'information est adopté à l'unanimité.

LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES

Mardi 8 avril 2025

- Ministère de l'Europe et des affaires étrangères : M. Thomas GUIBERT, Chef du service Europe 2 au Ministère de l'Europe et des Affaires étrangères

Mardi 13 mai 2025

- Ministère des Armées (DGRIS) : M. Alexandre ESCORCIA, Chef du service Europe, Amérique du Nord et action multilatérale

Mardi 27 mai 2025

- Ministère des armées : M. Emmanuel SLAARS, Sous-chef d'état-major « opérations aéronavales » de l'état-major de la Marine

Mardi 24 juin 2025

- Armée de l'Air et de l'Espace : M. Pierre-Stéphane VAYSSE, sous-chef d'état-major «activité» de l'armée de l'Air et de l'Espace

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