COMPTE RENDU DU MARDI 28 AVRIL 2026

Audition de Mme Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l'intelligence artificielle et du numérique

M. Olivier Rietmann, président. - Madame la ministre, je vous remercie d'avoir répondu à notre invitation, alors que la délégation aux entreprises vient d'adopter les conclusions de la mission d'information sur l'entreprise 5.0, confiée à nos collègues Damien Michallet et Laurence Garnier. Votre présence est donc l'occasion de vous présenter nos recommandations, alors que je rappelle que notre délégation est l'unique instance parlementaire consacrée aux entreprises. Les conséquences de l'intelligence artificielle (IA) sur les entreprises seront également mises à l'honneur de la journée des entreprises, que notre délégation organisera le 21 mai prochain, en présence de 250 chefs d'entreprise venant d'une soixantaine de départements.

L'IA est un enjeu de compétitivité pour nos entreprises, y compris pour celles dont le coeur de métier n'est pas le numérique. Tel est bien le défi : embarquer les entreprises, de la TPE à l'ETI - on peut penser que ce sera plus facile pour les grandes entreprises -, afin de ne pas manquer ce rendez-vous crucial.

Puisque vous êtes la ministre déléguée auprès du ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique, chargée de l'intelligence artificielle et du numérique, nous aimerions savoir comment votre ministère oeuvre pour accompagner les entreprises dans leur transition afin d'intégrer l'intelligence artificielle dans leurs stratégies entrepreneuriales, dans leurs processus de production et, par conséquent dans le quotidien de leurs salariés, pour lesquels l'enjeu de la formation va être déterminant dans les prochaines années. Cela concerne même les chefs d'entreprise : ce vendredi, lors de l'assemblée générale de la Confédération de l'artisanat et des petites entreprises du bâtiment (Capeb) de mon département, à laquelle j'assistais, l'accent a été mis sur l'importance de l'IA pour les artisans et les TPE dans les années à venir.

En novembre 2025 se tenait à Berlin le sommet sur la souveraineté numérique européenne. Comment la France décline-t-elle sa stratégie nationale avec ses partenaires européens ? Quelles sont les conditions de définition d'une politique publique, française et du bloc européen, visant à résister à la concurrence des États-Unis et de la Chine, qui disposent d'une force de frappe financière immense ? Comment le plan « Osez l'IA », qui vise à diffuser cette technologie dans tous les secteurs économiques, est-il concrètement déployé ?

Mme Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l'intelligence artificielle et du numérique. - Je vous remercie de m'offrir l'opportunité de présenter notre action en faveur du déploiement de l'IA dans les entreprises françaises, sujet stratégique et priorité absolue du Gouvernement, comme en témoigne le plan « Osez l'IA », qui a été lancé en juillet 2025 et dont je suis responsable. Je vous en avais présenté les grandes lignes, monsieur le sénateur Michallet, lors de la présentation de l'avis de la commission supérieure du numérique et des postes (CNSP) sur l'adoption de l'IA par les entreprises françaises.

Cette révolution technologique n'est pas celle de demain, mais bien d'aujourd'hui. Ses répercussions sur notre économie et notre souveraineté seront décisives.

Dès 2018, avec la remise du rapport Villani sur ce sujet, le Gouvernement a engagé une stratégie nationale, dotée de 2,5 milliards d'euros sur ses deux premières phases, pour positionner la France parmi les nations les plus avancées dans le domaine de l'IA. Cela a permis des avancées majeures, comme l'a souligné la Cour des comptes dans son rapport publié à la fin de l'année 2025.

Le sommet pour l'action sur l'intelligence artificielle, organisé en février 2025 à Paris, a marqué le lancement de la troisième phase de ladite stratégie nationale. Nous élargissons nos cibles, avec un soutien à l'intelligence artificielle générative dès ses stades les plus précoces et à la convergence entre l'IA et d'autres domaines clés comme la robotique, l'industrie, la santé, les sciences du vivant ou l'environnement, avec des dispositifs comme « Pionniers de l'IA ».

Les résultats sont à la hauteur de nos ambitions. Nous disposons désormais d'un écosystème complet au meilleur niveau mondial : pas moins de 4 000 chercheurs dans le domaine de l'intelligence artificielle et plus de 1 000 startups en France, qui ont levé 2,5 milliards d'euros en 2025 et déjà près de 1,5 milliard en 2026, avec plusieurs champions, que vous connaissez, comme Mistral AI, AMI Labs, Harmattan AI ou H Company.

Pour soutenir cet écosystème, nous avons placé le développement des centres de données au coeur de notre stratégie, avec l'annonce par le Président de la République, lors du sommet de Paris, d'un appel à investissements privés à hauteur de 109 milliards d'euros. Un an après, plus de 75 % des porteurs de projets qui s'étaient positionnés ont sécurisé un site ou sont sur le point de le faire. En effet, il existe un lien direct entre l'IA et la politique de la donnée, donc celle des centres de données sur notre territoire, français et européen.

Cependant, disposer d'une offre souveraine ne suffit pas, car c'est bien l'ensemble de l'économie que nous devons aider à bénéficier des promesses de l'IA : pas d'intelligence artificielle sans implémentation dans tous les pans de l'économie. Ainsi, de nombreux rapports montrent que l'adoption de l'IA par nos entreprises progresse, certes, mais trop lentement, notamment chez les TPE et PME. Nous sommes en retard par rapport à certains pays asiatiques ou nordiques, même si nous restons à un niveau comparable à la moyenne européenne en 2025 et à celui des États-Unis.

Les freins à l'adoption sont multiples, mais aucun n'est insurmontable. Les principaux sont une méconnaissance des applications et des usages concrets, un manque de visibilité sur les retours sur investissement, une crainte de la complexité technique ou organisationnelle - or ce serait une grosse erreur que de considérer que l'IA est un domaine de technicien -, ainsi que des inquiétudes quant aux répercussions sur l'emploi.

Ainsi, si la majorité des dirigeants a conscience du potentiel transformateur de l'IA, beaucoup ne savent pas par où commencer et à qui s'adresser, ou estiment ne pas avoir les moyens de s'engager seuls. Pourtant, les entreprises qui l'intègreront gagneront en efficacité et en performance, tandis que celles qui resteront à l'écart risquent de se faire rapidement distancer par la concurrence - et je suis très mesurée en disant cela.

Tel est le sens du plan « Osez l'IA ». Notre objectif est clair et chiffré : 100 % des grands groupes utilisant l'intelligence artificielle d'ici à 2030, 80 % des PME et ETI et 50 % des TPE. Doté de 15 millions d'euros dans le cadre de France 2030, ce plan vise à sensibiliser, encourager et accompagner les entreprises dans cette transition, en capitalisant sur nos atouts en matière d'ingénierie, de conseil et d'excellence technologique.

Pour atteindre cet objectif, nous agissons sur plusieurs fronts. Premièrement, nous avons nommé, fin octobre, 600 ambassadeurs IA, déployés dans tous les territoires pour sensibiliser, informer et accompagner les entreprises. L'action de ces passionnés, volontaires et bénévoles, qui renforce celle des chambres de commerce et d'industrie (CCI), a déjà permis de sensibiliser plus de 35 000 entreprises en 2025. Cela est essentiel pour réduire l'angoisse de certains acteurs et encourager les entreprises à intégrer l'IA dans leur stratégie, afin d'encadrer son utilisation par leurs salariés, laquelle peut créer des vulnérabilités.

Deuxièmement, d'ici à l'été, le lancement d'une plateforme open source recensant des témoignages de cas d'usage résolus, dans différents secteurs d'activité.

Troisièmement, nous prévoyons un accompagnement concret par le cofinancement de 2 000 diagnostics « data IA » par Bpifrance et France 2030, pour aider des entreprises à identifier des cas d'usage. Nous soutiendrons également cent entreprises plus matures dans leurs projets d'adoption au sein de programmes accélérateurs.

Enfin, nous travaillons avec le ministre du travail, Jean-Pierre Farandou, à un plan pour la formation à l'IA, lequel doit faciliter la montée en compétences de tous les salariés, sans l'adhésion desquels l'adoption de l'IA serait impossible ou mal réalisée.

Je joue moi-même le rôle d'ambassadrice IA, en me déplaçant dans les territoires pour découvrir et mettre en valeur des entreprises hors du domaine du numérique ayant adopté l'IA. Cela m'a permis, au cours des derniers mois, de constater son apport visible. À Laval, par exemple, l'entreprise de transport Breger utilise l'IA pour analyser des contrats types, ce qui permet à l'opérateur de ne pas avoir à traiter des centaines de pages de documentation, et pour superviser des flux de marchandises, ce qui facilite la prise de décision et permet de verdir l'activité en optimisant les déplacements des poids lourds. Dans le Pas-de-Calais, Exalta utilise l'IA pour adapter ses prothèses à la morphologie exacte des patients. À Mommenheim, en Alsace, SEW-USOCOME utilise l'IA pour optimiser la gestion des bacs et des palettes dans un centre logistique entièrement automatisé.

Ces exemples renforcent ma conviction selon laquelle l'IA peut transformer en profondeur des entreprises de toutes tailles et de tous les secteurs, pour peu qu'elles soient accompagnées et formées. Ce sont d'ailleurs les salariés qui en parlent le mieux, car l'IA allège la charge des tâches rébarbatives et peut être un véritable accélérateur, à condition qu'ils soient pleinement associés à ces transformations. L'intégration de l'IA dans les entreprises nécessite un pilotage dédié et l'implication du plus haut niveau de gouvernance, que ce soit dans le public ou dans le privé. Non, l'IA n'est pas une affaire de technicien : c'est du pilotage.

Enfin, nous ne sommes pas les seuls à avoir compris l'urgence liée à l'IA. Ainsi, dans le cadre du G7 et dans la continuité de la présidence canadienne, la filière numérique de la présidence française mettra à nouveau l'accent sur l'adoption de l'IA dans les entreprises et sa diffusion, notamment dans les petites entreprises. Ce G7 numérique se tiendra à Bercy les 28 et 29 mai.

Les entreprises ne sont pas les seules concernées par cette révolution. En particulier, l'État se doit de montrer l'exemple en adoptant lui-même ces technologies. C'est pourquoi notre stratégie de déploiement de l'intelligence artificielle dans l'administration se structure autour de trois volets principaux. Le premier est un socle technique mutualisé d'intelligence artificielle générative, porté par la direction interministérielle du numérique (Dinum) et construit sur un principe de modularité. L'assistant IA développé avec Mistral AI est en phase expérimentale auprès de 10 000 utilisateurs volontaires ; son déploiement à grande échelle est prévu pour 2026.

Le deuxième volet est un effort majeur sur les compétences et le dialogue social, porté par la direction générale de l'administration et de la fonction publique (DGAFP). Ainsi, en 2025, plus de 50 000 agents ont déjà été formés à l'intelligence artificielle au moyen de modules adaptés à leur métier, qu'il s'agisse de juristes, d'ingénieurs ou de gestionnaires.

Le troisième volet concerne la transformation par des cas d'usage prioritaires, pilotée par la direction interministérielle de la transformation publique (DITP). Deux axes sont privilégiés : les fonctions communes, comme celles des équipes juridiques et des services achats, applicables à n'importe quel ministère, et les pratiques transverses, comme la transcription de rendez-vous ou la traduction simultanée, qui répondent à des besoins communs.

Cela doit nous amener à soutenir l'écosystème technologique français et européen, dans le respect des règles de la commande publique et de la circulaire relative à ce domaine, que nous avons publiée, avec David Amiel, en février dernier. Celle-ci rappelle le rôle essentiel, mais non suffisant, de la commande publique comme outil d'appui à l'innovation, par le développement de solutions avec la filière, en respectant des critères de souveraineté et de sécurité, et en encourageant l'utilisation de solutions open source, pour réduire nos dépendances.

Si les opportunités offertes par l'intelligence artificielle sont immenses, les défis à relever le sont tout autant et appellent des réponses concrètes : soutenabilité, durabilité, impact social. Notre approche est claire : l'IA développée et déployée en France doit respecter nos valeurs. Ces travaux viendront renforcer notre résilience et notre souveraineté numérique, deux piliers de notre stratégie.

J'ai la conviction que cette troisième voie, entre les visions américaine et chinoise, et présente sur d'autres continents, nous permet de nous distinguer et de développer des avantages concurrentiels évidents, vu le contexte géopolitique. C'est dans cet état d'esprit que le Premier ministre a confié à votre collègue, la sénatrice Vanina Paoli-Gagin, une mission sur l'alignement des intelligences artificielles avec nos standards de confiance, sécurité, durabilité et explicabilité, afin de garantir que ces technologies soient en phase avec nos exigences éthiques et sociétales.

Nous souhaitons faire de l'IA un levier de croissance, de compétitivité et de souveraineté pour la France, et que cette IA soit européenne, transparente, éthique, humaine et durable. Soyez assurés de ma détermination et de celle du Gouvernement pour poursuivre et amplifier nos efforts en faveur de son adoption par nos entreprises et nos administrations.

M. Damien Michallet. - La France est l'un des premiers pays européens à avoir formulé une stratégie globale en matière d'IA, autour d'un plan spécifique pour la recherche. Elle a donné d'incontestables résultats, avec la création de l'un des premiers écosystèmes au monde ; elle est l'une des locomotives de l'Europe.

Toutefois, les investissements publics ont atteint un plateau entre 2020 et 2022, sans augmentation significative des crédits annuels, ce qui montre les limites posées par le manque de marge de manoeuvre budgétaire de l'État. De même, la Cour des comptes européenne a recommandé, dès 2024, de réévaluer à la hausse les objectifs d'investissement au sein de l'Union européenne en matière d'IA.

Ma première question concerne le plan de 109 milliards d'euros d'investissements privés annoncé par le Président de la République. Quelle proportion de ce montant les 75 % des porteurs de projets ayant trouvé une solution représentent-ils ?

Ensuite, la profondeur du marché américain est alimentée par les redevances des entreprises européennes qui utilisent les outils des géants américains de la tech, ainsi que par l'épargne européenne. Cela offre aux États-Unis les moyens de financer les gigantesques investissements requis pour développer l'IA, qui se chiffrent en milliers de milliards de dollars.

Comment favoriser la croissance des entreprises innovantes en matière d'IA en France et en Europe ? Dans notre rapport, avec ma collègue Laurence Garnier, nous proposons la création d'un fonds stratégique souverain alimenté notamment par les investisseurs institutionnels français, prolongeant l'initiative Tibi. L'épargne populaire pourrait-elle également se voir proposer un véhicule simple d'utilisation, permettant à tous les Français de s'intéresser au développement de l'IA en France et en Europe, se substituant aux placements, de type ETF, qui accompagnent la croissance américaine ?

J'aimerais également recueillir votre sentiment sur notre proposition d'étendre le statut de jeune entreprise innovante (JEI) aux entreprises de l'IA. Cela permettrait d'alléger les charges fiscales et sociales pesant sur les entreprises de ce secteur particulièrement exposé à la concurrence mondiale. Nous proposons également de prolonger sans limitation de durée le crédit d'impôt innovation bénéficiant aux PME et d'y inclure explicitement la modernisation des processus de production par l'IA. Il convient aussi d'intégrer l'IA au régime fiscal de l'IP Box et de clarifier son régime fiscal et comptable.

Enfin, la commande publique est un outil puissant, mais encore trop peu utilisé. Au rythme de 50 000 agents par an, il faudrait vingt ans pour former tout le monde... Par conséquent, si la commande publique doit être un catalyseur, comment pouvons-nous nous organiser, tant au niveau des ministères que de nos collectivités locales ?

Mme Laurence Garnier. - Le programme IA Booster France 2030 doit permettre de diffuser l'intelligence artificielle dans 100 % des grandes entreprises, 80 % des PME-ETI et 50 % des TPE d'ici à 2030, et de former ou de sensibiliser 15 millions de professionnels à l'IA d'ici à cette même année. Cela suppose de toucher 3 750 000 entreprises en quatre ans, ce qui nous semble difficilement atteignable, sachant que seules 35 000 d'entre elles l'ont été en 2025. Comment envisagez-vous ce passage à l'échelle ?

Quant au plan « Osez l'IA », à notre connaissance, l'académie de l'IA n'est toujours pas opérationnelle. Pourquoi ?

Une mission a été confiée à Antoine Amiel et à Bpifrance dans le sens de la massification de la formation des salariés à l'IA. Pouvez-vous nous donner des éléments de calendrier sur les conclusions de ce rapport ?

Par ailleurs, sur l'éducation nationale, l'enseignement supérieur et la recherche, un rapport de 2024 souligne le profond déficit de formation par rapport aux besoins de notre pays. La Cour des comptes dénombre 39 200 diplômés annuels en 2023 dans ce domaine, là où l'objectif devrait être de 100 000 en 2030 pour répondre aux besoins des entreprises, nombre que nous avons repris dans nos recommandations. Qu'en pensez-vous ?

Ensuite, vous semblerait-il pertinent d'intégrer un module obligatoire sur l'IA dans la formation de tous les étudiants de premier cycle et, en amont, de faire de l'IA un domaine du certificat de compétences numériques Pix ?

Nous proposons également de rétablir le dispositif « jeunes docteurs » du crédit d'impôt recherche (CIR), en le recentrant sur l'IA.

Enfin, nous avons constaté, lors de notre déplacement en Californie, la synergie profonde entre la recherche fondamentale et ses applications concrètes. Dans la Silicon Valley, il peut s'écouler seulement quelques semaines entre la publication d'un article scientifique sur une nouvelle application de l'intelligence artificielle et son développement par une startup. Ne faudrait-il pas, en France, permettre aux chercheurs, même s'ils sont agents publics, de créer beaucoup plus facilement qu'actuellement leur entreprise dans le secteur de l'IA ?

Mme Anne Le Hénanff, ministre déléguée. - Que les parlementaires s'intéressent à ce sujet est extrêmement positif, car la seule action de l'État, même avec toute la volonté du Gouvernement, ne suffira pas. Nous vous ferons parvenir très prochainement les réponses au questionnaire que vous nous avez adressé.

L'annonce de 109 milliards d'euros lors du sommet de Paris marque une grande ambition. Nous faisons le lien entre l'intelligence artificielle et les centres de données, les data centers, car l'utilisation de données nécessite une grande puissance de calcul.

Non, les 75 % de projets sécurisés ne correspondent pas à 75 % des 109 milliards d'euros. Cela étant, les projets prioritaires, c'est-à-dire les grands data centers d'intérêt national, engagent des montants très élevés. En outre, les projets sécurisés représentent un peu moins de 5,8 gigawatts de puissance électrique.

Pour matérialiser les annonces du Président de la République, une task force interministérielle a été mise en place, impliquant la direction générale des entreprises (DGE), Business France et Réseau de transport d'électricité (RTE). À Bercy, nous avons décidé de travailler en écosystème, en organisant des réunions très opérationnelles avec ces acteurs, les porteurs de projets et les collectivités locales, car l'acceptabilité d'un data center repose largement sur les élus locaux. En effet, de tels projets, consommateurs de mètres carrés et parfois considérés comme inesthétiques, nécessitent souvent un fort travail de sensibilisation et de communication avec les riverains. À ce jour, soixante-trois sites ont été identifiés. Les cinq premiers ont bénéficié d'une procédure accélérée pour leur raccordement par RTE, notamment à Montereau-Vallée-de-la-Seine et Bruyères-le-Châtel.

Concernant l'aide à la croissance des entreprises d'IA, vous avez raison d'insister : la commande publique est cruciale. Nous devons montrer l'exemple au secteur privé. Ainsi, en achetant des solutions et des services plutôt que de les développer en interne, nous accompagnons une offre, apportant aux chefs d'entreprise ce dont ils ont besoin : du chiffre d'affaires. Toutefois, quand la commande publique a une puissance d'achat de 4,7 milliards d'euros en produits numériques, celle des grands groupes français est dix fois plus grande, soit 47 milliards. Ainsi, la commande publique est un levier : elle est nécessaire, mais pas suffisante.

Nous avons établi une nouvelle doctrine, dite make or buy (faire ou faire faire) : dorénavant, lorsqu'une solution existe sur le marché privé, la Dinum ne peut plus la développer en interne, ce qui était une mauvaise habitude.

Nous disposons de dispositifs d'accompagnement ou d'incitation financière, comme France 2030, « Je choisis la French Tech » et « Osez l'IA ». Ce dernier n'est pas un dispositif financier, mais il vise à inciter les acteurs à intégrer l'IA dans leur fonctionnement, ce qui suscite de l'activité pour les nombreuses startups réparties sur l'ensemble du territoire.

Il faut, bien évidemment, que la France et notre filière IA se donnent de la visibilité à l'international. C'est ce à quoi nous oeuvrons lors de nos déplacements, que ce soit à New Delhi, au Gitex Africa, à Marrakech, ou chez nos voisins. Enfin, au niveau réglementaire, notamment européen, nous essayons de simplifier et d'alléger les procédures. En particulier, nous prenons toute notre part aux discussions en cours sur l'évolution du règlement sur l'IA (RIA) et l'omnibus IA, afin de faciliter l'innovation, ce que veulent aussi les autres États membres.

Le financement est un sujet central. En France, et en Europe de manière générale, nos politiques publiques permettent d'accompagner très efficacement une entreprise de sa naissance à son développement. Cependant, le moment critique du passage à l'échelle reste difficile, malgré l'existence des quelques champions français de l'IA que j'ai cités. Or ce que veut un chef d'entreprise innovante dans l'IA, qu'elle soit générative, quantique ou agentique, c'est de réaliser du chiffre d'affaires, et non d'être subventionné - ce dont nous n'aurions, de toute façon, pas les moyens. La réponse passe donc par la commande et par les investissements.

Or en Europe, en France en particulier, les investissements ne sont pas au niveau de ce que l'on observe aux États-Unis, en Chine ou en Inde. Des initiatives comme Tibi, que vous avez mentionnée, ont permis d'inciter des institutionnels - en l'occurrence, des assureurs - à mettre au pot commun une partie de leurs fonds au service de la deeptech, pour 15 milliards d'euros de fonds homologués, avec 144 fonds fléchés vers la deeptech. On pourrait imaginer que ce modèle se développe dans d'autres pans de l'économie, mais cela se prépare et se travaille.

Avec Roland Lescure, nous travaillons au quotidien sur le financement de nos entreprises. Nous devons avancer sur la question des fonds stratégiques souverains et nous avons besoin de toutes les idées. Les propositions des parlementaires nous intéressent pour déterminer comment accompagner nos entreprises et les aider à passer à l'échelle avec des financements massifs. Le livret, l'épargne populaire sont des possibilités qu'il convient d'étudier, car aucune piste n'est à négliger. D'ailleurs, l'ouvrage est aussi entre vos mains, notamment en vue de l'examen du projet de loi de finances pour 2027. En attendant, mon cabinet et celui de Roland Lescure sont à votre écoute pour développer les investissements permettant de défendre et d'accompagner la filière de l'IA.

Concernant un statut de JEI spécifique à l'IA, pour ma part, je défends la simplification, la visibilité et la stabilité. Or j'ai le sentiment que mettre en oeuvre cette proposition complexifierait la situation, puisque ces entreprises sont accompagnées et que beaucoup d'entre elles sont déjà des JEI.

Quant aux avantages fiscaux, qu'il s'agisse du crédit d'impôt ou de l'IP Box, vous pourrez les évoquer lors de l'examen du projet de loi de finances. Nous avons constaté que la prolongation du crédit d'impôt innovation (C2I) pour les PME était un dispositif utile, mais il ne me revient pas, à ce stade, de dire s'il faut le poursuivre ou non, en raison de ses conséquences budgétaires.

M. Olivier Rietmann, président. - Cela étant, seriez-vous personnellement favorable à une utilisation du levier fiscal ?

Mme Anne Le Hénanff, ministre déléguée. - Cela existe déjà. Rien n'empêche a priori les entreprises de l'IA détenant des actifs de propriété intellectuelle (PI) en France de bénéficier de l'IP Box. Au travers de ce dernier régime, du statut de JEI et d'autres mécanismes, nous accompagnons donc déjà les startups de l'IA. Je suis favorable à de telles démarches, mais pas au détriment de la simplification et de la visibilité, et en tenant compte de notre situation budgétaire.

Madame la sénatrice, vous abordez un sujet essentiel : la formation et la préparation de ceux qui vont intégrer l'IA dans les entreprises, mais aussi de ceux qui vont l'utiliser au quotidien. Ainsi, nous avons investi dans la recherche et l'innovation lors des première et deuxième phases de notre stratégie nationale. Cependant, cela n'a pas de sens si nous n'avons pas assez de personnes en mesure de comprendre ce qu'est l'IA. Or ce sujet est interministériel. En particulier, mon collègue Philippe Baptiste, chargé de l'enseignement supérieur et de la recherche, est très engagé sur ce point.

Ainsi, nous avons l'ambition d'en former plus. Cependant, nos capacités sont actuellement insuffisantes. Nous devons donc avancer, et ce dans tous les secteurs : si la France veut mener de manière autonome ses propres transitions - mobilité, énergie, spatial, cybersécurité, IA, quantique-, il nous faut plus de techniciens et d'ingénieurs.

Nous avons constaté, à New Delhi, que l'Inde formait un nombre incroyable d'ingénieurs, alors que nous en manquons. Il n'est donc pas incohérent que la France réfléchisse à la manière d'accueillir des chercheurs, des étudiants et de jeunes ingénieurs indiens, par exemple dans le domaine de l'IA, comme le Président de la République l'a annoncé. En particulier, l'Inde a exprimé le souhait que nous adaptions nos visas étudiants, dont la durée n'est que d'un an ; sur trois ans, un étudiant aurait une meilleure visibilité.

De même, lorsque, en tant que députée, je présidais le groupe d'amitié France-Vietnam, j'ai pu constater qu'ailleurs en Asie, des ingénieurs étaient prêts à venir travailler en France plutôt qu'au Japon ou aux États-Unis. Nous devons y réfléchir, en attendant de disposer d'un nombre suffisant d'ingénieurs et de techniciens.

En outre, nous ne formons pas assez de femmes. En effet, nous nous passons de près de la moitié d'entre elles, dans la mesure où, dès le primaire, l'on observe un rejet par les filles des mathématiques et de la physique, qui ne fait que s'accentuer au collège et au lycée, au point où elles hésitent, sur Parcoursup, à entrer en prépa scientifique. Mon collègue Edouard Geffray est très engagé sur ce sujet.

Dans les secteurs scientifiques, notamment l'intelligence artificielle, la proportion de femmes cheffes d'entreprise de startup est ridiculement basse, à moins de 17 %. Nous avons donc un travail à mener pour donner confiance aux filles, dès le plus jeune âge, et les encourager à aller vers les filières scientifiques.

J'ai évoqué l'intégration d'un module obligatoire sur l'IA dans toutes les formations universitaires ou en école, à laquelle j'étais initialement favorable, auprès de mon collègue Philippe Baptiste. Cependant, selon ce dernier, les universités ont exprimé des réserves quant à une telle mesure, en raison de son effet déstabilisateur sur les maquettes pédagogiques. L'imposer massivement à la rentrée ne me paraît donc ni réalisable ni souhaitable. En revanche, une approche progressive semble pertinente, notamment en valorisant les ressources de formation produites par les neuf clusters en IA que nous avons en France.

La formation professionnelle est indispensable. J'ai constaté que lorsque l'on force les salariés à utiliser l'IA, l'angoisse liée, notamment, à la peur de perdre son travail et d'être remplacé, les rend réticents. Il est donc important d'en faire un véritable projet d'entreprise, ce qui relève de la gouvernance. Cela rappelle la dématérialisation dans les collectivités locales dans les années 2010 : le « tout démat' » sans lien avec les usages ne se terminait généralement pas très bien. Il faut donc commencer par examiner les usages et les tâches contraignantes et chronophages pour les salariés. Une fois que l'IA facilite la vie quotidienne et améliore la qualité de vie au travail, il est plus facile de convaincre.

L'Académie de l'IA a fait l'objet de travaux conjoints avec le ministère du travail en 2025. Cependant, pour être tout à fait transparente, nous avons décidé de la déprioriser. Nous ne sommes pas encore prêts, mais nous ferons prochainement des annonces. Parfois, il faut choisir ses combats : une priorité, c'est plutôt « Osez l'IA » et les 600 ambassadeurs de l'IA dont nous disposons déjà ; j'en nommerai soixante autres d'ici à l'été. Le rapport d'Antoine Amiel et de Bpifrance sera corrélé au lancement de cette académie, car ses propositions nécessitaient d'être affinées pour être aussi utiles que possible.

Concernant les différents dispositifs « jeunes docteurs », nous avons supprimé cette distinction, car elle suscitait des effets d'aubaine, pour un effet limité sur l'IA. Le dispositif est donc réintégré dans le CIR, comme pour les autres chercheurs.

Quant à la comparaison avec les États-Unis, nous nous inscrivons totalement dans la logique que vous évoquez. Nous avons besoin de la recherche fondamentale, mais en matière d'IA, de deeptech et de rupture technologique - cloud, quantique, cybersécurité -, nous avons besoin de livrables, c'est-à-dire de recherche appliquée. C'est exactement l'état d'esprit de l'Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (Inria) et de nos dispositifs de soutien. Dans cette idée, le plan Deeptech associe la recherche appliquée et les startups.

Au PariSanté Campus, que j'ai visité hier, l'on trouve des chercheurs, l'Inria, des laboratoires, des écoles et des startups. Des recherches issues de ces laboratoires ont été transformées en entreprises, soit par les chercheurs eux-mêmes, soit en les confiant à des startups, ce qui est vertueux. Il faudrait que cela aille plus vite et plus loin, mais nous sommes au rendez-vous.

Pour l'IA comme dans tous les autres domaines de rupture technologique, il s'agit de transformer la recherche en startups concrètes, afin qu'elle soit utile à l'ensemble de la société par la création d'entreprises.

Mme Laurence Garnier. - Vous parlez de faire venir d'Inde des personnes qui maîtrisent l'IA tout en évoquant le visa étudiant. Imaginez-vous les faire venir déjà formées ou bien les former en France ?

Mme Anne Le Hénanff, ministre déléguée. - Lorsque nous étions, avec le Président de la République, à New Delhi pour le sommet de l'IA, le gouvernement indien a exprimé la volonté de permettre à ses étudiants en sciences, en technologie et en IA d'étudier en France.

Or le principal frein à la venue de ces chercheurs, de ces étudiants ou de ces jeunes ingénieurs est la durée d'un an du visa étudiant. Comme l'a indiqué le président de la République, nous réfléchissons à le faire évoluer pour permettre un accueil choisi de profils scientifiques. Ainsi, ces jeunes nourriront notre vivier de futurs ingénieurs, même s'ils pourront retourner en Inde s'ils le souhaitent.

De même, comme je l'ai dit à mon homologue marocaine chargée du numérique, nous formons beaucoup de jeunes ingénieurs et chercheurs marocains en France. Nous sommes ravis qu'ils restent et profitent aux entreprises françaises d'IA et de technologie.

M. Olivier Rietmann, président. - Je n'ai pas le même point de vue que vous, madame la ministre. Lors d'un déplacement avec la commission des affaires économiques au Maroc, en septembre dernier, nous avons constaté qu'énormément de jeunes ingénieurs marocains de très haut niveau, formés en France, travaillent au Maroc et participent à son développement. Le pays avance très vite.

Il en sera de même avec l'Inde, qui investit énormément. Il est très bien que nous ouvrions les portes de nos universités scientifiques à de jeunes Marocains ou Indiens, mais ce n'est pas une solution pour développer nos propres capacités en matière d'IA. Au contraire, puisque ces jeunes repartiront, nous ne ferons que contribuer à renforcer celles d'autres pays, ce qui est très bien pour eux, mais pas pour la France.

M. Pierre-Antoine Levi. - Selon le rapport Future of Jobs 2025 du Forum économique mondial, les grandes transformations technologiques, économiques, démographiques et environnementales pourraient conduire d'ici à 2030 à la création de 170 millions d'emplois et au déplacement de 92 millions d'autres, soit une croissance nette de 78 millions d'emplois.

Toutefois, ce solde cache une transition profondément inégale. En effet, le même rapport indique que 41 % des employeurs prévoient de réduire leurs effectifs à mesure que l'intelligence artificielle automatisera certaines tâches. Les métiers les plus exposés sont notamment ceux de caissier, d'agent de saisie ou d'assistant administratif, tandis que les emplois en croissance exigent davantage de compétences en IA, en data, en cybersécurité ou en ingénierie logicielle.

En France, selon EURES, 71 % des employeurs se disent déterminés à introduire de nouvelles technologies pour renforcer leur main-d'oeuvre, avec une demande accrue pour les spécialistes de la transformation numérique et les développeurs de logiciels.

Madame la ministre, comment le Gouvernement entend-il accompagner ces transitions, afin que la révolution de l'intelligence artificielle ne creuse pas davantage les inégalités ? Quels dispositifs concrets de formation, de reconversion et d'accompagnement seront mis en place pour les travailleurs dont les métiers sont directement exposés à l'automatisation ?

Mme Pauline Martin. - Avec l'IA, 5 millions d'emplois pourraient être supprimés d'ici à 2030. Les jeunes et les profils juniors seront les plus concernés. Comment concilier l'adaptation rapide de l'IA et la protection de l'emploi ?

Mme Anne Le Hénanff, ministre déléguée. - Pour répondre aux besoins actuels, il faut inciter les jeunes filles à se tourner vers les filières scientifiques et investir dans les universités pour former davantage d'ingénieurs.

Les répercussions de l'intelligence artificielle sur le travail sont le sujet qui revient le plus souvent dans mes échanges. Or dans les entreprises qui ont osé l'intelligence artificielle, je n'ai pas observé de catastrophe, à condition que la transition soit accompagnée. Les articles décrivant les scénarios les plus graves viennent souvent des États-Unis. En France, notre approche est très pragmatique : nous allons accompagner l'intelligence artificielle en sensibilisant les personnes. Ce ne sera ni le désordre ni le Far West.

L'effet sera positif pour les entreprises, les administrations et les collectivités locales, avec lesquelles, au Sénat, vous êtes en contact permanent. On estime le gain de productivité lié à l'IA à 30 %. C'est une réalité. Le catastrophisme vient d'ailleurs sur la planète.

Il faut raison garder : à ce jour, nous sommes dans l'incapacité d'évaluer précisément l'impact sur l'emploi de l'intelligence artificielle. Une chose est sûre : des métiers vont disparaître, d'autres vont évoluer et de nouveaux, que nous ne connaissons pas encore, vont se créer. Voilà qui explique l'intérêt d'investir massivement dans l'enseignement supérieur et les filières dont nous avons besoin, ce que fait Philippe Baptiste. Il nous faut des personnes qualifiées qui savent comment implémenter cette technologie dans une industrie, un hôpital ou une collectivité. Nous devons donc accompagner ce mouvement.

Cela signifie aussi qu'au niveau du ministère du travail - pour mon collègue Farandou, c'est un vrai sujet -, des discussions sont en cours, notamment avec les représentants syndicaux. En effet, accompagner la transition et l'arrivée de l'IA dans une entreprise suppose des formations internes. Le temps gagné doit être utilisé au profit du salarié comme de l'entreprise, pour accomplir des tâches plus valorisantes humainement et génératrices de valeur ajoutée et de créativité. Dans l'entreprise Breger, à Laval, un agent me disait qu'il mettait à profit le temps gagné grâce à l'IA pour faire des propositions à son chef de service.

L'administration travaille tous les jours sur l'IA, en interministériel, notamment sur l'impact du remplacement, sur les nouveaux métiers et sur la croissance. Je ne doute pas que ce sujet fera à nouveau l'objet de discussions au Sénat.

M. Olivier Rietmann, président. - Nous vous remercions, madame la ministre, de vous être prêtée à cet exercice d'échange juste après la présentation des conclusions de notre rapport sur les entreprises et l'intelligence artificielle.

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