B. LA PHASE D'EXPLOITATION, PHASE CRITIQUE DU PROJET

L'appréhension que peut susciter Cigéo naît également d'un sentiment d'écrasement devant la très longue durée de vie des déchets radioactifs qu'il renfermera. Une bande dessinée parue en 2020, très critique du projet et largement diffusée, s'appuie sur cette réalité dès la couverture, en s'intitulant Cent mille ans.

Les témoignages recueillis au cours des auditions, les avis des experts et l'étude de la documentation inclinent pourtant à envisager sur une autre période le danger principal. De l'avis général, c'est en effet la phase d'exploitation qui paraît constituer la phase critique du projet. Les délais restent hors du commun, puisque cette durée d'exploitation pourrait atteindre 150 ans, alors que le stockage du premier colis est annoncé pour 2050.

Du point de la vue de la technique d'ingénierie, Cigéo pose effectivement un double défi, puisqu'il s'agit à la fois d'une installation nucléaire de base (INB), où la présence de radioactivité impose ses contraintes, et d'une installation souterraine, où l'environnement soulève d'autres questions spécifiques du point de vue de la sûreté. L'ASN et l'IRSN y ont accordé jusqu'au 31 décembre 2024 tout autant d'attention que l'ASNR issue de la fusion de ces deux entités à partir du 1er janvier 2025.

1. Les enjeux de la phase d'exploitation

Parmi les sujets que l'Andra doit encore traiter, l'expertise de sûreté nucléaire a identifié des points importants, notamment l'avis IRSN n° 2024-00167 du 29 novembre 2024 relatif à l'évaluation de la sûreté en exploitation et l'avis de l'ASNR du 6 juin 2025. Bien que celui-ci porte davantage sur la sûreté post-fermeture, la direction de la recherche et de l'expertise en environnement de l'ASNR y « confirme que la phase industrielle pilote est désormais indispensable pour compléter et consolider la démonstration de sûreté ».

Avant toute chose, il convient de relever que chacun des deux avis emploie les mêmes termes pour délivrer un satisfecit d'ensemble à l'Andra. Dans le premier, « l'IRSN estime que la démonstration de la maîtrise des risques pendant la phase d'exploitation de Cigéo a atteint le niveau de maturité requis au stade d'un DDAC pour la plupart de ses composantes ». En conclusion générale du second, l'ASNR « souligne les avancées notables depuis le dossier d'options de sûreté (DOS) de la démonstration de sûreté de Cigéo, tant dans la constitution du socle de connaissances qui la fonde, que dans son évaluation en phase d'exploitation et après fermeture. La direction de la recherche et de l'expertise en environnement estime ainsi que cette démonstration a atteint le niveau de maturité requis à ce stade pour la plupart de ses composantes. »

L'expertise de sûreté nucléaire recense cependant des points d'attention. Les cinq principaux sont : les risques d'incendie pour les colis bitumés (voir plus bas) ; la corrosion des composants métalliques des alvéoles HA ; l'optimisation du stockage ; le risque de criticité, c'est-à-dire le déclenchement non contrôlé d'une réaction de fission nucléaire, pour les combustibles usés ; les risques d'explosion dans les alvéoles MA-VL. Ce dernier point s'explique par le fait que, sous l'effet du rayonnement ionisant, la matière contenue dans certains colis de déchets MA-VL va se décomposer. Cette radiolyse va dégager des gaz, principalement de l'hydrogène. Pour cette raison, l'Andra a prévu de ventiler les alvéoles MA-VL de façon à éviter que l'atmosphère ne devienne explosive. Dans son avis, l'IRSN considère toutefois « que ces premiers éléments ne permettent pas de s'assurer de la maîtrise des risques d'explosion lors des opérations de fermeture et après fermeture des alvéoles MA-VL. Ils devront donc être complétés. » Il convient de noter que la corrosion des composants métalliques des alvéoles HA, en milieu anoxique, conduira aussi à un dégagement d'hydrogène, donc à un risque explosif. C'est la raison pour laquelle la CNE2 recommande également de « poursuivre les études sur la production d'hydrogène dans les alvéoles HA en conditions d'exploitation en vue d'optimiser la maîtrise du risque de formation d'une atmosphère explosive. »

Dans le décret d'autorisation, cinq points devront faire l'objet d'une attention particulière puisqu'ils devront être impérativement traités avant la mise en service du site : les risques d'incendie pour les colis bitumés ; la corrosion des composants métalliques des alvéoles HA ; l'optimisation du stockage ; le risque de criticité ; les risques d'explosion dans les alvéoles MA-VL.

Comme le relève l'ASNR dans son avis sur Cigéo, l'Andra s'est en outre engagée à intégrer, lors de la prochaine mise à jour de la version préliminaire du rapport de sûreté, « l'étude d'une situation d'abandon du stockage pendant son fonctionnement, reposant sur l'identification, le cas échéant, des enseignements notamment en ce qui concerne les modalités d'une éventuelle fermeture préventive anticipée du stockage, permettant de limiter les conséquences de telles situations sur la sûreté à long terme. »

2. Les colis bitumés, point de vigilance du risque incendie

Le fait que Cigéo soit une installation souterraine fait naître des enjeux de sûreté nucléaire particuliers. Chacun a en tête le souvenir de telle ou telle catastrophe minière qui a frappé les bassins charbonniers de l'Europe occidentale au XXe siècle ou peut frapper d'autres pays encore aujourd'hui. Le milieu souterrain, notamment lorsqu'il prend la forme de galeries, soulève effectivement des questions spécifiques en lien avec la ventilation, le confinement et surtout le risque incendie et l'accessibilité.

Les déchets les plus dangereux sont généralement vitrifiés. L'entreprise Orano (ex-Areva) a développé un véritable savoir-faire dans la production d'une obsidienne de synthèse capable d'emprisonner les radionucléides issus du retraitement. Mais le bitume a aussi longtemps été utilisé, notamment par le CEA. Il constitue en effet une bonne matrice, également très stable. Celle-ci présente cependant l'inconvénient d'être inflammable. Selon l'Andra, cela ne posera pas de problème une fois le centre de stockage fermé, c'est-à-dire dans la phase post-fermeture, puisqu'il n'y aura plus alors sur le site d'oxygène rendant possible la propagation d'un feu, point sur lequel il convient de poursuivre les études. Il en va différemment de la phase d'exploitation.

Il y a aujourd'hui un stock de 70 000 colis bitumés, ce qui représente environ 18 % de l'inventaire. On en produit encore 70 par an environ. Il faut également relever que certains colis bitumés, étant de faible activité, ne sont pas destinés au stockage dans Cigéo. La plupart des colis bitumés sont actuellement entreposés sur des sites d'Orano, souvent depuis plusieurs dizaines d'années. Lors de son audition du 28 avril 2026, M. Jean-Michel Romary, directeur chez Orano, chargé du démantèlement et des déchets, a signalé que son entreprise n'avait jamais connu d'incendie sur ces installations au cours de cette période déjà relativement longue.

Il reste à apporter une démonstration de sûreté complète en ce qui les concerne. Un programme de démonstration est en cours, dont la fin est prévue en 2029.

Les colis bitumés constituent un cas d'école des difficultés que pose le double défi d'une installation nucléaire souterraine. Le confinement de la radioactivité plaide en effet pour une ventilation dirigée vers l'intérieur, alors que la prévention des incendies plaide en sens inverse. Ce ne sont du reste pas les seules exigences contradictoires qui pèsent sur Cigéo, puisqu'il conviendra aussi de mettre en balance celles de la sécurité et celles de la sûreté. Si, par exemple, la bonne évacuation en cas d'incendie plaide en faveur de portes de secours s'ouvrant automatiquement, cela paraît cependant risqué au regard de la prévention des intrusions. Aussi est-il indispensable que les choix techniques fassent l'objet d'une vigilance toute particulière.

3. Hydrogène et criticité : des sujets à approfondir pointés par l'ASNR

Pour ce qui est du risque de criticité, il apparaît très faible selon la démonstration de sûreté de l'Andra, du fait de la nature des colis. Bien que certains présentent une haute activité, ils sont constitués de déchets dont la densité ne serait pas suffisante pour atteindre le seuil de criticité, fussent-ils regroupés au même endroit. Cependant, dans son avis du 25 novembre 2025, l'ASNR estime à ce sujet que « des efforts significatifs restent attendus pour démontrer de manière robuste l'exclusion du risque de criticité à long terme pour les combustibles usés de l'inventaire de réserve ».

Il existe aussi un risque d'explosion lié au dégagement d'hydrogène. L'hydrogène proviendrait soit de la radiolyse, c'est-à-dire la décomposition des matériaux du fait des rayonnements ionisants, soit de la dégradation chimique des composants du stockage par corrosion. La maîtrise des risques associée consiste à limiter la production de gaz inflammables et à maîtriser la concentration en oxygène dans les alvéoles. Les études réalisées par l'Andra à ce sujet doivent être poursuivies afin de compléter la démonstration de sûreté de la maîtrise du risque « explosion », comme demandé par l'avis du 25 novembre 2025 de l'ASNR.

Les thèmes associés à ce dossier

Partager cette page