D. LA COMMUNICATION AVEC LES GÉNÉRATIONS FUTURES
Les scénarios d'intrusion involontaire dans le centre de stockage précédemment étudiés reposent en fait tous sur l'hypothèse d'une « rupture civilisationnelle », c'est-à-dire de bouleversements si profonds que l'existence même des installations aurait disparu des mémoires et que les signes laissés pour transmettre une « mémoire du site » auraient été détruits ou seraient devenus incompréhensibles.
Ces dispositifs mémoriels ont déjà fait et feront encore l'objet d'échanges avec le public et les parties prenantes dans le cadre de la gouvernance du centre de stockage. Il reviendra ensuite à l'État, dans le cadre du Plan de gestion des matières et des déchets radioactifs (PNGMDR), d'en prescrire le contenu, comme le rappelle le « plan de démantèlement, de fermeture et de surveillance » qui constitue la pièce n° 13 du dossier de DAC (en particulier, ses pages 65 à 71).
1. L'indispensable éclairage des sciences humaines et sociales
Comme l'a expliqué aux rapporteurs M. Yves Géraud, de l'université de Lorraine, la géologie, qui s'intéresse au passé de la planète, peut néanmoins servir à des prévisions raisonnées sur le comportement futur de la roche argileuse. Au cours de son audition par les rapporteurs, il s'était obligeamment prêté à cet exercice de géologie prospective.
L'assyriologie est quant à elle une discipline qui appartient aux sciences humaines. Elle s'emploie à considérer des inscriptions antiques dans leur environnement archéologique, le contexte de découverte étant parfois seul à même d'en livrer le sens. Ce domaine de recherche présente l'avantage d'offrir un recul temporel bien supérieur à l'épigraphie latine ou grecque, puisque les premiers textes sumériens furent écrits plus de 3 000 ans avant notre ère, même si ce laps de temps peut sembler bien court quand on le met en parallèle avec le million d'années mis en perspective par Cigéo.
La réflexion doit en fait porter sur trois aspects différents de la transmission. D'abord, il s'agit de s'interroger sur le support physique du message ; sur ce plan, les développements techniques de la civilisation contemporaine offrent sans doute plus de possibilités que ceux de l'Antiquité, mais il convient précisément de choisir judicieusement entre elles, du papier permanent au disque saphir en passant par la céramique industrielle... Ensuite, la nature du message est cruciale : dans quelle(s) langue(s) faut-il l'écrire ? Ne faut-il pas préférer des dessins, par exemple des pictogrammes ? Enfin, l'on ne saurait faire l'économie d'une réflexion sur les relais nécessaires à la production et au décodage du message, ce qui pose la question de l'environnement social et des institutions humaines indispensables à la conservation de la mémoire et à la transmission du savoir sur une très longue durée.
2. Les enseignements des civilisations anciennes
Si les spécialistes de la civilisation mésopotamienne parviennent aujourd'hui à déchiffrer des tablettes sumériennes, que nous apprend la science de ces inscriptions sur les conditions qui rendent possible semblable déchiffrement à cinq mille ans de distance ? Les rapporteurs remercient le professeur Dominique Charpin, professeur de civilisation mésopotamienne au Collège de France, d'avoir bien voulu répondre à cette demande. Il a publié de nombreux livres, dont Lire et écrire à Babylone, aux Presses universitaires de France, en 2008. Il y traite notamment des messages adressés à la postérité qui étaient enfouis par les rois dans les fondations des bâtiments qu'ils édifiaient.
Il a d'abord souligné que la chaîne de transmission constitue à ses yeux l'élément crucial. Le dernier scribe qui maîtrisait le cunéiforme est mort au début de notre ère, les dernières tablettes datant de 70 environ. Or cette écriture était en usage depuis 3200 avant notre ère. Malgré les tribulations de l'histoire, il faut donc conserver un certain optimisme sur la faculté de transmettre un message sur une très longue période. Même en partant du principe que la chaîne pourra se rompre un jour, il convient d'abord de préparer scrupuleusement la relève à chaque génération, précisément pour éviter cette rupture.
Quant au support, il est difficile de faire mieux que l'argile, qui est du reste présente en abondance dans la région de Bure. L'argile offre d'abord un avantage par rapport aux métaux précieux et à la pierre. Ceux-ci sont en effet souvent recherchés pour leur valeur matérielle : les plaques en or sont généralement refondues, et nombre de stèles finissent par servir de pierres meulières... Ce n'est pas le moindre paradoxe à retenir de l'assyriologie que les inscriptions solennelles ont pour ainsi dire toutes disparu, ne laissant plus subsister que les messages échangés dans la vie courante.
Depuis les années 1980, les bonnes pratiques archéologiques mettent l'accent sur la réversibilité nécessaire de toute intervention postérieure à la découverte de tablettes. Cela pose des difficultés quand celles-ci sont conservées sous un climat humide comme celui de Londres, peu favorable à la préservation de longue durée de tablettes non cuites.
Comme en parallèle, une quarantaine d'années après la consécration de la réversibilité, sa mise en oeuvre paraît se heurter, dans le domaine de l'archéologie comme dans celui du stockage géologique des déchets nucléaires, au défi de sa faisabilité.