C. L'INFORMATION DE LA POPULATION
Alors que les débuts de l'énergie nucléaire étaient marqués dans les années 1960 par une communication très verticale, des efforts de transparence de l'information ont été fort heureusement entrepris, et ont débouché sur une transparence de l'information garantie par un réseau d'instances de concertation et d'échanges officiels.
1. Un sentiment partagé de dévitalisation du débat
S'appuyant sur les contributions de ses plus jeunes adhérents, Mme Myrto Tripathi, présidente des Voix du nucléaire, association qu'elle a fondée en 2018, a posé sans détour le problème de l'affectation optimale des ressources allouées à ce dispositif complexe. Ses propos ne sont pas loin de rejoindre ceux des militants anti-nucléaires qui siègent au sein du comité local de suivi et d'information de Bure. Tout comme les autres membres du comité, mais de manière plus incisive encore, ils ont fait part aux rapporteurs de leur lassitude devant l'accumulation des sollicitations réglementaires et des consultations institutionnelles. Elles se succèdent en effet de manière très soutenue, alors que les dossiers concernés comprennent des milliers de pages. Plus d'une personne entendue a exprimé le sentiment que trop d'information tue l'information.
L'Andra a certes fourni de réels efforts de communication, en multipliant non seulement les brochures très pédagogiques, mais aussi en expérimentant des jeux éducatifs tels que les jeux sérieux. L'information fondamentale, très abondante et très technique, demeure inéluctablement assez hermétique, ce qui suscite parfois le découragement de certains, mais également la montée en expertise pour d'autres.
2. L'acceptabilité sociale autour de Cigéo
Sur le terrain, la situation est nuancée. Les rapporteurs ont non seulement rencontré les équipes de l'Andra à Bure, mais aussi les membres du comité local d'information et de suivi (CLIS) ainsi que le président du conseil départemental de la Meuse et le préfet du département, préfet coordinateur de Cigéo, à Bar-le-Duc.
Des informations concordantes qu'ils ont recueillies, il ressort que trois cercles de connaissance se dessinent autour de l'installation. Dans l'environnement immédiat, soit dans un rayon d'environ 50 kilomètres alentour, les riverains se sentent concernés ; ils sont attentifs aux efforts d'information qui sont réalisés ; ils peuvent aussi visiter directement le laboratoire, ce qui les met à même de se forger leur propre opinion. Au-delà de ce périmètre, l'intérêt subsiste, sans que le grand public dispose toutefois de moyens aussi nombreux pour approfondir quels sont les risques inhérents à l'enfouissement. Plus loin encore, à l'échelle du territoire national, c'est l'indifférence vis-à-vis de Cigéo qui prédominerait, comme sur bien d'autres sujets qui sont éloignés du quotidien.
Cela n'empêche qu'une opposition s'exprime sur la voie publique. Dès 2018, un géographe, Philippe Subra intitulait « Cigéo, un conflit à vie longue » ( https://doi.org/10.3917/her.170.0209) un article paru dans la revue Hérodote. Comme le préfet de la Meuse l'a indiqué aux rapporteurs, il arrive d'ailleurs que des militants viennent de l'étranger, notamment de Belgique ou d'Allemagne, pour participer aux manifestations organisées autour de Cigéo. L'Andra paraît avoir pris la mesure du problème, comme en témoigne par exemple le développement d'une version anglaise de son site de communication grand public.
D'autres oppositions dépassent cependant le cadre d'une mobilisation anti-nucléaire au sens strict. Dans les manifestations hostiles à Cigéo, les services du ministère de l'Intérieur relèvent ainsi la participation de militants venus d'autres horizons thématiques que la cause anti-nucléaire. Le préfet de la Meuse soutient notamment que des soutiens de la cause palestinienne ou des défenseurs de l'identité non binaire rejoignent désormais régulièrement les cortèges qui défilent aux confins de la Meuse et de la Haute-Marne. Que cela soit toujours vrai ou non, un concours tactique s'observe certainement, à l'occasion, entre diverses forces fédérées par un élan commun de solidarité.
Dans ce contexte, l'un des grands motifs de satisfaction des rapporteurs est la qualité du dialogue entre le HCTISN et l'Association nationale des comités et commissions locales d'information (ANCCLI). L'ANCCLI participe en effet très activement aux différents travaux du Haut Comité. Le collège des CLI y est représenté par celles de Paluel-Penly, de la Manche, de Marcoule-Gard, de Nogent-sur-Seine et de Fessenheim. En 2025, l'ANCCLI s'est notamment investie dans les travaux du groupe de travail relatif à la politique de l'ASNR en matière de transparence et de dialogue avec la société ainsi que celui relatif à la concertation autour du projet Cigéo, comme le souligne son dernier rapport annuel d'activité (p. 44).
3. Une enquête publique prématurée ?
Alors qu'elle était initialement envisagée à l'automne 2026, comme l'engagement en aurait été pris auprès des riverains, et même de manière plus officielle encore, l'enquête publique relative à la demande d'autorisation de création de Cigéo se déroule finalement du 18 mai au 16 juillet 2026. Le calendrier de l'enquête publique se juxtapose ainsi à celui de la présente évaluation. Cette situation a conduit le président de l'Office ainsi que les rapporteurs à interroger la ministre déléguée chargée de l'énergie, par une lettre du 31 mars 2026, pour connaître les raisons de cette modification de calendrier.
L'enquête publique est un dispositif d'information et de recueil des avis de la population. Elle a été ouverte par le préfet de la Meuse. Pour la conduire, le président du tribunal administratif de Nancy a désigné cinq commissaires enquêteurs titulaires et trois commissaires enquêteurs suppléants, moyens exceptionnels qui témoignent de l'importance accordée à la question.
Assurément, cette accélération témoigne d'une volonté de ne pas perdre de temps, dans le cadre d'un projet qui a déjà connu de nombreux retards. L'été, quoique n'étant pas une période théoriquement interdite à l'enquête publique, apparaît comme un temps de moindre activité où la consultation se déroule dans des circonstances qui peuvent sembler au juge faire obstacle à un accès régulier et normal au dossier. Pour cette raison, une enquête publique empiétant sur l'été paraissait exclue, dans la mesure où elle aurait pu fragiliser le bon déroulement de la procédure. Ainsi, l'enquête publique devait nécessairement avoir lieu avant ou après l'été.
Dans un communiqué du 10 avril 2026, le Haut Comité pour la transparence et l'information sur la sécurité nucléaire (HCTISN) a déclaré prendre « acte avec regret de la décision gouvernementale d'avancer à mai 2026 l'enquête publique, sans consultation préalable des parties prenantes ». Dans son avis n° 19, il recommandait en outre que la portée de l'enquête soit nationale et qu'elle dure au minimum deux à trois mois. En définitive, l'enquête publique, qui ne courait initialement que sur 45 jours, ne doit qu'à sa prolongation par l'arrêté interpréfectoral n° 2026-1303 du 17 mai 2026, de durer le minimum de 2 mois préconisé par le HCTISN. Seule la période automnale apparaissait en vérité offrir la possibilité d'organiser une enquête publique de trois mois.
Quant à l'échelle retenue, l'enquête publique ne sera finalement conduite qu'à l'échelle locale, là encore à l'encontre des préconisations du HCTISN. Que deux webinaires ouverts à tout le territoire national soient malgré tout prévus ne change rien au tableau d'ensemble.
Il faut rappeler que le code de l'environnement n'établit pas de lien entre cette enquête publique et l'évaluation parlementaire de Cigéo et que seuls l'avis de l'ASNR et les réponses qu'y apporte l'ANDRA sont nécessaires pour ouvrir l'enquête publique. Même si, compte tenu du calendrier finalement retenu, l'évaluation conduite par l'Office ne pourra donc pas porter la voix parlementaire dans le débat organisé par l'enquête publique, elle saura néanmoins alimenter utilement la réflexion du Conseil d'État quand il devra préciser les conditions d'exploitation de Cigéo lors de l'élaboration du décret autorisant la création de l'installation.