D. LA PRISE EN COMPTE DES ASPECTS FINANCIERS, FACTEUR DE PÉRENNITÉ DU PROJET

Cigéo est un projet de grande infrastructure de très long terme, dont la construction s'étendra sur plusieurs décennies parallèlement à son exploitation. Pour qu'il repose sur des bases solides, le calendrier de conception et le budget associé doivent être cohérents. La sûreté du centre dépendra de la capacité du maître d'ouvrage à construire et exploiter convenablement le site. Il en va aussi de la pérennité de l'installation que les coûts d'utilisation soient supportables par ceux qui les supportent, c'est-à-dire les producteurs de déchets nucléaires. De même, une telle infrastructure structurante pour le territoire ne saurait se concevoir sans inclure la population locale. Les retours économiques vers ce territoire doivent donc être adéquatement pris en compte dans le projet.

1. Des évolutions du budget prévisionnel normales, mais qui doivent être contrôlées et anticipées

Le financement de la gestion des déchets radioactifs est à la charge de ceux qui les produisent, selon le principe plus général du « pollueur payeur ». La majeure partie des déchets provient des installations nucléaires de base, principalement celles d'EDF. Viennent ensuite le CEA et Orano, ainsi que le secteur médical. Les producteurs apportent les ressources de deux fonds, l'un ayant pour objet de financer les études relatives aux installations de stockage des déchets HA et MA-VL de l'Andra et les opérations et travaux préalables ; l'autre étant destiné au financement de la construction, de l'exploitation, de la fermeture, de l'entretien et de la surveillance de ces installations de stockage.

Afin de permettre aux producteurs de déchets de provisionner dès maintenant les coûts correspondant à la gestion future des déchets résultant de leur activité présente, le Gouvernement a arrêté le coût total de Cigéo, études, construction et opérations comprises, à 37 milliards d'euros en 2026. Il s'appuie pour cela sur les estimations fournies par l'Andra dans le cadre du dossier de demande d'autorisation de création.

L'écart important avec l'arrêté précédent du 15 janvier 2016 fixant le montant total de Cigéo à 25 milliards d'euros a fait réagir certains opposants. Cette augmentation s'explique en partie par le changement des conditions économiques au cours de la décennie passée. Jean-Michel Romary, directeur de la programmation stratégique, du démantèlement et des déchets d'Orano, explique et donne son opinion : « Le coût de référence correspond à ce qu'on imaginait. C'est un coût complet, qui intègre aussi les opérations sur l'ensemble de l'exploitation. La phase de construction initiale ne coûtera que 9,7 milliards. Entre les premiers et derniers chiffrages, hors effet d'inflation, le coût a augmenté de seulement 15 %, ce qui semble raisonnable. »

M. Bernard Laponche a fait part aux rapporteurs de son inquiétude quant aux conséquences de la hausse du coût sur le devenir du projet, en affirmant qu'« EDF n'est plus en position pour faire des provisions, faute de ressources ». Les rapporteurs ont interrogé M. Olivier Giraud, directeur de la ligne projet filières déchets d'EDF, sur le sujet. Il leur a pour sa part confirmé la capacité d'EDF à assurer le financement du projet, soulignant que « les dépenses de Cigéo sont provisionnées ». Il a en outre justifié cette augmentation par le report à 2050 de la mise en service du centre, ce nouveau calendrier fiabilisant, selon lui, le planning.

Il reste difficile d'estimer avec précision le coût complet d'un projet d'aussi long terme, et ce alors que plusieurs scénarios sont sur la table quant à la quantité précise de déchets que le centre aura vocation à accueillir. C'est d'autant plus le cas dans le contexte d'une relance du nucléaire annoncée par le Président de la République en février 2022, même si, dans l'état actuel de la réglementation, il n'est pas prévu que l'ensemble des nouveaux déchets soient stockés dans Cigéo. Cela est encore compliqué par la prise en compte de l'évolution de la situation économique au cours du temps, et l'inclusion de l'inflation de très long terme dans les calculs, sujets sur lesquels il conviendra de poursuivre les études au cours de l'avancement du projet. Les évolutions de la société incitent aussi à la prudence quant à la stabilité du financement, ce qui ajoute aux incertitudes. Sur ce sujet, Yves Marignac, porte-parole de NégaWatt, a indiqué aux rapporteurs que le coût de Cigéo ne représente au total que 1 % à 2 % du coût de production d'électricité nucléaire actuel. La Cour des comptes ayant calculé qu'un doublement du devis de Cigéo n'occasionnerait qu'une augmentation de 1 % du coût annuel de production du kWh d'électricité nucléaire 21(*), il pourrait être pertinent de provisionner davantage afin de parer à un éventuel surcoût.

Dans son avis du 25 novembre 2025, l'ASNR considère que « le calendrier de développement du projet apparaît comme réaliste, à la lumière des éléments dont dispose l'Andra aujourd'hui. » C'est un point essentiel, car la dérive des coûts des grands projets est souvent corrélée à une accumulation des retards.

Il est raisonnable de s'attendre à une clarification progressive du coût exact au fur et à mesure de l'avancement du projet. Il convient néanmoins de surveiller son évolution, qui ne doit pas menacer l'équilibre financier des producteurs d'électricité. En cas d'autorisation de création de Cigéo, une vigilance particulière devra être de mise sur le respect des échéances du projet, en particulier celles concernant la phase industrielle pilote.

2. Un retour financier vers le territoire qui doit être une opportunité pour les habitants des communes concernées

Deux groupements d'intérêt public (GIP) gérés par les élus locaux (Région, Département, groupements de collectivités territoriales), l'un dans la Meuse et l'autre en Haute-Marne, dotés chacun de 30 millions d'euros22(*), participent au développement de l'activité économique liée à Cigéo. Ces fonds sont censés préparer l'arrivée de Cigéo par la construction d'infrastructures ou par la rénovation de l'habitat ou le développement d'habitations modulaires. Le développement de TPE et PME locales appelées à travailler sur le chantier est également encouragé. Cela s'inscrit dans une stratégie plus large pour garantir des impacts positifs du projet sur le territoire.

EDF a également installé ses archives non loin du futur centre de stockage. L'entreprise va investir 10 millions d'euros supplémentaires dans la construction d'un atelier de maintenance nucléaire à Bure23(*).

Les avantages financiers associés à l'implantation de Cigéo ont pu faire dire aux opposants que l'Andra achetait l'accord des habitants. Ils peuvent aussi s'entendre comme une compensation des effets négatifs locaux de ce projet d'intérêt stratégique pour la production énergétique nationale. Comme l'a expliqué aux rapporteurs le président du conseil départemental de la Meuse, « il s'agit moins d'une manne financière que d'une opportunité » pour développer un territoire au coeur de la diagonale du vide. Rappelons que les départements ont perdu au profit des régions toute compétence en matière économique, ce qui donne d'autant plus d'importance à l'instrument financier qu'ils conservent ainsi, par exception, entre leurs mains.

L'Andra prévoit 2 000 emplois pendant la phase de construction, puis 600 emplois permanents pendant la phase d'exploitation. La crainte subsiste toutefois qu'une grande partie du personnel habite dans les métropoles hors de la Meuse et de la Haute-Marne, en particulier à Nancy.


* 21 Les coûts de la filière électronucléaire, Rapport public thématique. Cour des comptes, janvier 2012.

* 22 À travers une taxe sur les installations nucléaires de base. Rapport de la Chambre régionale des comptes, Groupement d'intérêt public (GIP) « Objectif Meuse », 15 février 2023.

* 23 Philippe Bohlinger, « EDF va investir 10 millions d'euros dans la construction d'un atelier de maintenance nucléaire à Bure, dans la Meuse ». L'Usine Nouvelle, 8 juin 2026.

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