L'ESSENTIEL
MASCUS :
LA NOUVELLE OFFENSIVE CONTRE LES FEMMES
Dans le sillage de ses travaux précurseurs sur l'industrie de la pornographie et la parution de son rapport « Porno : l'enfer du décor » en 2022, la délégation aux droits des femmes du Sénat a été la première assemblée politique à se saisir, dès novembre 2025, de la question du masculinisme, dans toutes ses acceptions : numérique, économique, sociétale, sécuritaire mais aussi, et surtout, politique.
Après sept mois de travaux, une centaine de personnes auditionnées, des déplacements de terrain, une analyse des contenus masculinistes relayés en ligne, les rapporteures appellent aujourd'hui à un réveil des consciences : en s'attaquant au principe d'égalité entre les femmes et les hommes, en cherchant à disqualifier sans cesse la parole des femmes, en remettant en cause des droits acquis au prix de décennies de luttes, en affichant une misogynie violente et décomplexée, les mouvements masculinistes représentent un risque réel pour notre démocratie et notre cohésion sociale. Ils doivent être pris au sérieux et constituent aujourd'hui un enjeu majeur de politique publique, en matière d'égalité, d'éducation, de santé mentale, de lutte contre les violences ou de sécurité.
Le rapport de la délégation retrace la généalogie de ces mouvements et propose un état des lieux de leurs configurations actuelles, analyse leurs mécanismes de production et de diffusion, ainsi que les mécanismes d'adhésion à ces discours, qui témoignent d'une banalisation croissante de leurs codes et, dans certains cas, d'un risque de radicalisation pouvant mener à la violence, voire au terrorisme.
Les masculinismes d'aujourd'hui ne sont pas qu'une simple « tendance » sur les réseaux sociaux. Ils constituent un mouvement social et politique qui vise à anéantir les droits des femmes et, in fine, à démanteler notre socle démocratique.
Pour combattre le poison du masculinisme et protéger les enfants, la délégation formule 24 recommandations autour de quatre grands axes : faire de la lutte contre le masculinisme un enjeu majeur de politique publique, réguler et assainir l'espace numérique, repérer et prévenir les trajectoires de radicalisation, réveiller les consciences en mobilisant l'ensemble de la société.
Les principales recommandations
Parmi les 24 adoptées par la
délégation,
en reprenant la numérotation du
rapport
Faire de la lutte contre le masculinisme
un enjeu majeur de politique publique
1. Nommer le masculinisme et porter ce sujet au coeur de débat public.
3. Élaborer une stratégie interministérielle, pilotée par une structure unique, chargée de l'observation du masculinisme et de la coordination des politiques publiques de prévention et de lutte contre les mouvements masculinistes.
Réguler et assainir l'espace numérique
4. Faire entrer les contenus masculinistes dans l'analyse des risques systémiques prévue par le DSA et, dans ce cadre, imposer aux plateformes numériques de définir de manière précise les contenus à caractère sexiste, misogyne ou masculiniste au sein de leurs conditions générales d'utilisation (CGU).
5. Développer des campagnes :
- de sensibilisation destinées à mieux faire connaître le fonctionnement des systèmes de recommandation (algorithmes) ;
- d'information, sur les réseaux sociaux, reprenant les codes numériques des jeunes générations, pour diffuser des messages de prévention, d'égalité, de consentement, de non-discrimination, de respect et de lutte contre le harcèlement.
6. Faire de la protection des mineurs une priorité de l'action publique en interdisant par la loi l'accès aux réseaux sociaux pour les mineurs de moins de 15 ans.
7. Porter, au plan européen, l'ambition de s'attaquer au modèle économique des plateformes et réseaux sociaux, en mettant en oeuvre une stratégie de démonétisation des contenus sexistes, misogynes et masculinistes, visant à priver ces contenus de revenus publicitaires.
10. Créer une amende forfaitaire délictuelle pour les outrages sexistes en ligne.
Repérer et prévenir les trajectoires
d'adhésion
et de radicalisation masculinistes
11. Garantir l'effectivité des séances d'éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité (Evars) sur l'ensemble de la scolarité en s'assurant que l'agrément délivré aux associations intervenant dans le champ de l'Evars est fidèle aux orientations définies par le programme national.
12. Intégrer dans l'éducation aux médias une compréhension critique des algorithmes, des discours des influenceurs et du fonctionnement des plateformes.
14. Mettre en place un plan national de formation interministériel consacré à la compréhension, au repérage et à la prévention des trajectoires masculinistes, ainsi qu'à la détection de la radicalisation.
16 Intégrer le masculinisme dans les dispositifs de soutien à la parentalité par l'intermédiaire des associations familiales ou des associations de familles monoparentales.
18. Doter chaque institution publique susceptible de contribuer à la prévention et à la détection de la menace terroriste masculiniste de « référents » dédiés en matière de radicalisation, clairement identifiés, sensibilisés et formés, en lien direct avec les services du renseignement intérieur.
20. Mobiliser davantage, via la publication d'une circulaire de politique pénale, la qualification de crime haineux fondé sur le genre afin de mettre fin à l'invisibilisation des crimes de haine sexistes, et, plus globalement, intégrer davantage la violence de genre dans les incriminations pénales retenues par les parquets.
Réveiller les consciences en mobilisant l'ensemble de la société
21. Reconnaître et sécuriser financièrement le rôle des associations féministes dans la lutte contre les mouvements masculinistes.
23. Faire de la Journée nationale de lutte contre le sexisme du 25 janvier une Journée nationale de lutte contre le sexisme et le masculinisme.
I. MASCULINISME : LA HAINE DES FEMMES EN ÉTENDARD
A. GÉNÉALOGIE ET ANATOMIE DES MOUVEMENTS MASCULINISTES : LES MULTIPLES RECONFIGURATIONS D'UNE MASCULINITÉ HÉGÉMONIQUE ET VIOLENTE
Historiquement, les mouvements masculinistes actuels sont les héritiers de mouvements antiféministes plus anciens, remontant à la fin du XIXe siècle. Ils se sont souvent manifestés en réaction à l'avancée des mouvements féministes et aux progrès des droits des femmes. Ils entretiennent également une confusion en se présentant comme le pendant masculin du féminisme.
Si leurs formes évoluent, leur logique demeure la même : contester l'émancipation des femmes, réaffirmer une domination masculine présentée comme naturelle et remettre en cause les progrès accomplis en matière d'égalité.
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Le masculinisme est un mouvement social et politique de mise en pratique concrète de l'antiféminisme (...) dans le but politique de faire reculer les droits des femmes. Pauline Ferrari, journaliste et autrice de Formés à la haine des femmes |
Ces discours masculinistes s'appuient sur des récits fondateurs, à la fois victimaires et dominateurs, tels que le mythe de « l'égalité déjà là », ou celui d'une « crise de la masculinité » qui ferait des hommes les victimes des évolutions sociales contemporaines. Ils reposent sur une contradiction apparente présentant les hommes comme les victimes d'une société devenue hostile à leur égard tout en défendant une vision viriliste et hiérarchisée des rapports entre les sexes.
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Il n'est pas pertinent d'analyser l'essor masculiniste comme une « crise de la masculinité » (...) tant la crise est permanente, mais aussi parce que c'est souvent une façon de reprocher au féminisme d'être allé « trop loin ». Christine Bard, professeure d'histoire
contemporaine |
Ces récits et représentations se déclinent toutefois dans une grande diversité de courants et de communautés. La « manosphère » regroupe ainsi des communautés aussi diverses que :
· les pick-up artists : véritables brigades de harcèlement et de contournement du consentement des femmes ;
· les MGTOW (Men Going Their Own Way) qui prônent le retrait volontaire des relations durables avec les femmes mais sont obsédés par le contrôle de ces dernières ;
· ou encore les incels (involuntary celibates, ou « célibataires involontaires ») : une des communautés les plus radicales du masculinisme contemporain.
Les mutations de la manosphère
Source : Samuel Tanner et François Gillardin
Longtemps structurés autour de ces communautés relativement identifiables, les mouvements masculinistes ont progressivement évolué vers un écosystème plus large et plus diffus, dans une « néo-manosphère » qui s'est diversifiée et partiellement fondue dans la culture internet populaire.

