B. MIEUX REPÉRER, PRÉVENIR ET ACCOMPAGNER LES TRAJECTOIRES D'ADHÉSION ET DE RADICALISATION
1. Reconnaître le masculinisme comme un objet spécifique de prévention
a) Sortir d'une approche uniquement sécuritaire ou centrée sur la modération des plateformes
Les travaux de la délégation ont montré que la réponse publique aux phénomènes masculinistes ne peut se limiter à la suppression des contenus en ligne ou à la sanction des comportements les plus graves.
Ces outils demeurent naturellement indispensables. Toutefois, lorsqu'ils interviennent, les trajectoires d'adhésion ou de radicalisation sont souvent déjà largement engagées. Les auditions ont en effet mis en évidence l'existence d'un continuum allant de l'exposition répétée à des contenus sexistes ou misogynes jusqu'à l'adhésion à des représentations masculinistes structurées, voire, pour une minorité d'individus, à des formes de radicalisation susceptibles de déboucher sur des violences.
Cette réalité impose un changement de regard. Le masculinisme ne doit plus être appréhendé uniquement comme un enjeu de sécurité publique ou de régulation des plateformes numériques. Il constitue également un enjeu de prévention, de santé mentale et de cohésion sociale.
À cet égard, les rapporteures ont été particulièrement sensibles à l'approche développée au Québec par le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV) de Montréal. Comme l'a résumé sa directrice générale, Roselyne Mavungu, « la radicalisation extrême peut ne concerner qu'un faible nombre mais celle liée à la banalisation peut concerner tout le monde ». Cette philosophie conduit à intervenir en amont du passage à l'acte, en agissant sur les mécanismes d'adhésion, les vulnérabilités individuelles et les phénomènes de banalisation.
Plusieurs acteurs institutionnels français ont d'ores et déjà conscience de cette nécessité. Lors de son audition247(*), Nathalie Le Barazer, cheffe de la Cellule d'accompagnement à la laïcité et à la prévention de la radicalisation de la direction de la protection judiciaire de la jeunesse, a notamment cité l'exemple du programme suisse Facteur M248(*), développé dans le cadre du Plan d'Action National de prévention et de lutte contre l'extrémisme violent 2023-2027 afin de prévenir et repérer les phénomènes de radicalisation masculiniste.
Les rapporteures considèrent que cette évolution est aujourd'hui indispensable. Le masculinisme radical n'est plus un phénomène marginal ou exclusivement numérique. Il constitue désormais un enjeu de prévention qui appelle des réponses spécifiques, fondées sur le repérage précoce, l'accompagnement des personnes concernées et le soutien aux familles et aux professionnels.
La question n'est plus de savoir s'il faut agir. Elle est de savoir comment se donner collectivement les moyens d'intervenir avant que les situations ne se dégradent et que des personnes n'empruntent la voie de la radicalisation masculiniste.
b) Développer une culture commune de prévention et de repérage par la formation des professionnels
La prévention des trajectoires masculinistes suppose en premier lieu que les professionnels susceptibles d'y être confrontés disposent des connaissances et des outils nécessaires pour comprendre ces phénomènes émergents.
À cet égard, les travaux de la délégation ont mis en évidence un besoin largement partagé de formation et d'acculturation des acteurs publics. De nombreuses personnes auditionnées ont souligné par exemple le langage hermétique employé.
Dans ses réponses au questionnaire adressé par les rapporteures, le COSPRAD souligne ainsi que « l'identification de signaux d'alerte liés à l'adhésion à des discours masculinistes suppose avant tout une montée en compétences des professionnels, afin d'éviter les interprétations hâtives ou stigmatisantes ».
Selon le COSPRAD, l'enjeu principal ne réside pas dans l'établissement d'une liste de comportements suspects, mais dans la capacité des institutions à développer une compréhension commune de ces phénomènes. Celui-ci recommande ainsi la mise en place d'un plan national de formation destiné aux personnels de l'éducation, de la santé, de la justice, des forces de sécurité intérieure et du secteur associatif afin « d'harmoniser les connaissances sur ces phénomènes émergents » et de doter les différents acteurs d'un « référentiel commun d'analyse ».
Plusieurs administrations ont commencé à s'emparer du sujet. C'est bien sûr le cas des services spécialisés tels que la plateforme Pharos ou l'OCLCH. Mais d'autres administrations commencent à sensibiliser leurs personnels.
C'est le cas, par exemple, au sein de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). Lors de son audition249(*), Nathalie Le Barazer, a indiqué qu'un séminaire consacré à l'évolution des radicalités violentes serait prochainement organisé afin de mieux intégrer les enseignements issus des travaux récents sur les masculinismes.
Une autre initiative déjà évoquée est celle de l'académie de Versailles qui a organisé plusieurs webinaires consacrés à la compréhension de l'univers masculiniste et de ses codes numériques. Comme l'a expliqué Christelle Jouhanneau250(*) « ces formations ont produit un effet direct : des chefs d'établissement nous ont contactés pour nous indiquer qu'ils identifiaient désormais, dans leurs établissements, des situations correspondant à ce qui avait été présenté lors des webinaires. Les signalements ont alors augmenté ».
Ce témoignage illustre une réalité simple : ce qui n'est pas identifié ne peut être ni signalé ni pris en charge.
Les discours masculinistes se diffusent aujourd'hui à travers des codes, des références et des usages numériques qui demeurent largement méconnus de nombreux professionnels. Dès lors, la formation apparaît comme un préalable indispensable à toute politique de prévention efficace.
Recommandation n° 14 : Mettre en place un plan national de formation interministériel consacré à la compréhension, au repérage et à la prévention des trajectoires masculinistes, ainsi qu'à la détection de la radicalisation.
2. Donner aux professionnels et aux familles les moyens d'agir
a) S'inspirer des expériences étrangères pour mieux prévenir et accompagner les trajectoires masculinistes
La montée en compétences des professionnels constitue une condition indispensable à une meilleure prévention des trajectoires masculinistes. Elle ne saurait toutefois suffire à elle seule. Encore faut-il que les situations identifiées puissent faire l'objet d'une prise en charge adaptée.
Vers qui se tourner lorsqu'un professionnel ou un membre de la famille découvre une trajectoire d'adhésion forte ou de radicalisation avancée à des discours masculinistes ?
Alors même que les trajectoires masculinistes se situent au croisement de plusieurs problématiques (santé mentale, isolement social, usages numériques, violences sexistes et sexuelles, radicalisation ou encore décrochage scolaire...), il n'existe aujourd'hui en France aucune structure spécifiquement chargée d'accompagner ces situations complexes. Les différents acteurs concernés disposent chacun d'une expertise partielle, mais aucun dispositif n'est en mesure d'offrir une réponse globale associant évaluation, orientation, accompagnement et soutien aux proches.
Le déplacement effectué par les rapporteures à Montréal a permis d'observer une approche sensiblement différente. Créé en 2015, le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV) constitue aujourd'hui un acteur central de la prévention des phénomènes de radicalisation. Il assure à la fois des missions de recherche, de formation, d'accompagnement et de soutien aux professionnels. Il constitue également un point d'entrée clairement identifié pour les familles, les établissements scolaires ou les institutions confrontés à des situations préoccupantes.
Ce centre a pour mission d'agir non seulement sur les situations les plus graves, mais également sur les mécanismes de normalisation, d'exposition répétée et d'adhésion progressive qui peuvent, à terme, favoriser des trajectoires de radicalisation. Il mène ainsi un important travail de sensibilisation et de « détabouisation » de la notion de radicalisation. Il organise régulièrement des conférences et des webinaires ouverts au grand public sur des sujets tels que les théories complotistes, les discours extrémistes ou les mécanismes d'adhésion idéologique. Il intervient également très largement dans les établissements scolaires, qui constituent aujourd'hui son principal terrain d'action.
Les responsables du CPRMV ont souligné à plusieurs reprises le sentiment de dénuement exprimé par de nombreux enseignants face à ces phénomènes et reçoit ainsi un nombre important de sollicitations d'établissements scolaires confrontés à des situations qu'ils peinent à analyser ou à interpréter. Cette expérience confirme le constat précédent formulé par la délégation selon lequel la prévention passe d'abord par la capacité des professionnels à comprendre les mécanismes à l'oeuvre.
Afin de soutenir cette démarche, le CPRMV a développé plusieurs outils pédagogiques et méthodologiques. Parmi eux, l'outil d'analyse « Alvéole » vise à mieux comprendre les trajectoires individuelles en prenant en compte les facteurs personnels, familiaux, sociaux et politiques susceptibles d'influencer les processus de radicalisation. L'objectif n'est pas de rechercher des « profils types », mais de proposer une lecture contextualisée des parcours afin de mieux adapter les réponses apportées.
ALVÉOLE : un outil d'analyse pluridisciplinaire développé par le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV)
Afin d'aider les professionnels confrontés à des situations de radicalisation potentielle, le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV) de Montréal a développé Alvéole, un outil pédagogique de soutien à l'analyse et à la prise de décision.
L'outil est né d'un constat simple : les phénomènes de radicalisation mobilisent souvent une pluralité de facteurs (personnels, familiaux, sociaux, psychologiques, scolaires, politiques ou numériques...) qui dépassent le champ de compétence d'un seul professionnel. Face à ces situations, les acteurs de terrain peuvent se demander : qui doit intervenir ? Comment coordonner les réponses ?
Alvéole propose ainsi une méthode d'analyse commune permettant de croiser les regards de différents professionnels : enseignants, éducateurs spécialisés, psychologues, travailleurs sociaux, intervenants psychosociaux, acteurs de la sécurité ou encore professionnels de santé.
L'outil vise également à améliorer les pratiques de prévention en favorisant une approche pluridisciplinaire des situations. Il permet de cartographier les différents facteurs pouvant influencer une trajectoire de radicalisation, d'identifier les ressources mobilisables et de déterminer les acteurs les plus pertinents pour accompagner la personne concernée.
Source : CPRMV
Au-delà de ses activités de sensibilisation, le centre assure également un accompagnement individualisé des personnes concernées. Selon les informations communiquées à la délégation, entre 200 et 300 personnes bénéficient chaque année d'un suivi, auquel s'ajoutent entre 100 et 200 nouvelles demandes annuelles. Les responsables du centre ont insisté sur le caractère volontaire de cette démarche : « le B.A.-BA est l'assentiment », a rappelé Roselyne Mavungu. L'accompagnement repose en effet sur l'adhésion de la personne concernée et s'inscrit dans le temps long. Certains suivis durent plusieurs années, et à titre d'illustration le premier dossier ouvert lors de la création du centre en 2015 demeure toujours actif. Mais elle ajoute, qu'en moyenne, l'accompagnement d'un bénéficiaire s'étend sur deux à trois ans.
Les rapporteures ont été particulièrement sensibles à cette approche pluridisciplinaire et préventive, qui permet d'agir avant que les situations ne se s'aggravent. Elle offre également un point d'entrée clairement identifié pour les familles, les établissements scolaires et les professionnels confrontés à des situations préoccupantes.
Les rapporteures considèrent que cette expérience ne doit pas conduire à créer de nouvelles structures dédiées, mais qu'elle offre des enseignements utiles pour renforcer les capacités des dispositifs existants en matière de prévention, d'accompagnement et d'orientation des trajectoires masculinistes.
Recommandation n° 15 : Sensibiliser au masculinisme toutes les structures existantes en charge de la prévention et de l'accompagnement des trajectoires de radicalisation, en s'inspirant du modèle développé par le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV) de Montréal.
b) Soutenir les familles et développer des dispositifs spécialisés d'écoute, d'orientation et d'accompagnement
Les travaux de la délégation ont mis en évidence la détresse des familles et le manque d'outils des professionnels confrontés à des situations préoccupantes qui disposent aujourd'hui de peu de ressources clairement identifiées vers lesquelles se tourner.
Lors de son audition251(*), le journaliste Julien Chavanes a ainsi souligné la difficulté pour les proches d'identifier le moment où une simple exposition à certains contenus bascule vers une véritable adhésion idéologique. S'appuyant sur l'enquête qu'il a menée auprès de parents confrontés à la radicalisation masculiniste de leurs enfants, il décrit « un processus insidieux qu'ils n'ont d'abord pas détecté, qui se déroule derrière la porte d'une chambre ou dans le secret d'un téléphone ».
Il souligne également le profond désarroi de nombreux parents qui « se sentent coupables, se demandent ce qu'ils ont mal fait » et ne savent pas vers quels interlocuteurs se tourner pour obtenir de l'aide.
Les familles sont souvent les premières à être confrontées à l'adhésion aux discours masculinistes de leurs garçons. Elles sont également les premières à en subir les conséquences lorsque ces discours se traduisent par une dégradation des relations familiales, un repli sur soi ou l'adoption de comportements hostiles envers les femmes, en premier lieu envers les mères et les soeurs. Pourtant, elles ne disposent pas des clés leur permettant de comprendre les codes de ces mouvements, d'en identifier les signes d'alerte ou d'engager un dialogue avec leurs enfants sur ces sujets.
Les rapporteures estiment dès lors nécessaire de mieux intégrer la question du masculinisme dans les dispositifs de soutien à la parentalité, notamment par l'intermédiaire des associations familiales et des structures accompagnant les familles monoparentales252(*). Une attention particulière devra être portée aux mères isolées, qui peuvent se trouver particulièrement démunies face à ces phénomènes.
L'objectif n'est pas de faire des parents des spécialistes du sujet, mais de leur fournir des repères simples leur permettant de comprendre ces phénomènes émergents et de réagir lorsqu'ils y sont confrontés.
Recommandation n° 16 : Intégrer la prévention des adhésions aux discours masculinistes dans les dispositifs de soutien à la parentalité par l'intermédiaire des associations familiales ou des associations de familles monoparentales
Les rapporteures estiment, par ailleurs, nécessaire de mettre en oeuvre un dispositif national d'écoute, d'orientation et d'accompagnement permettant aux familles, aux enseignants, aux éducateurs, aux associations et plus largement à toute personne confrontée à une situation préoccupante de radicalisation masculiniste de bénéficier d'un premier niveau de conseil et d'évaluation.
Un tel dispositif n'aurait pas vocation à se substituer aux structures existantes mais à faciliter leur mobilisation en orientant les usagers vers les services les plus adaptés : soutien psychologique, protection de l'enfance, prévention de la radicalisation, lutte contre les cyberviolences ou encore prise en charge des addictions numériques.
Cette plateforme devrait être articulée avec les dispositifs déjà existants, notamment le 3018, la plateforme PHAROS, les associations spécialisées telles qu'e-Enfance, ainsi que les structures intervenant dans les champs de la santé mentale et de la prévention de la radicalisation. Elle contribuerait à rendre plus lisible une offre aujourd'hui dispersée et parfois difficilement accessible pour les familles.
Les rapporteures considèrent qu'une telle démarche permettrait d'intervenir plus précocement, d'éviter l'isolement des familles et de mieux accompagner les professionnels confrontés à des phénomènes encore mal identifiés.
Dans cette perspective, elles estiment que le Centre national d'assistance et de prévention de la radicalisation (CNAPR), déjà compétent pour accompagner les situations de radicalisation notamment djihadiste, pourrait utilement voir son champ d'intervention étendu aux phénomènes de radicalisation masculiniste.
Recommandation n° 17 : Étendre, et rendre accessible aux français de l'étranger, le numéro vert (0 800 005 696) du centre national d'assistance et de prévention de la radicalisation, aux situations d'adhésion ou de radicalisation masculinistes.
* 247 Audition du 19 mai 2026.
* 248 Le facteur M. Masculinité et radicalisation - Un cadre de référence pour la pratique (janvier 2024).
* 249 Audition du 19 mai 2026.
* 250 Audition du 7 mai 2026.
* 251 Audition du 24 mars 2026.
* 252 La délégation aux droits des femmes a publié en mars 2024 un rapport d'information consacré aux familles monoparentales : « Familles monoparentales, pour un changement des représentations sociétales » selon lequel aujourd'hui, en France, une famille sur quatre est une famille monoparentale, avec une femme à sa tête dans 82 % des cas.
