AVANT PROPOS

« Les hommes ont peur que les femmes se moquent d'eux. Les femmes ont peur que les hommes les tuent. »

Margaret Atwood, autrice de La servante écarlate (1985)

À l'instar de ses travaux sur l'industrie de la pornographie en 2022, qui avaient donné lieu à un rapport1(*) précurseur qui a fait date dans l'histoire de la lutte contre l'industrie et les violences pornographiques, la délégation aux droits des femmes du Sénat a été la première assemblée politique à se saisir, au cours de la session 2025-2026, de la question du masculinisme dans toutes ses acceptions : numérique, économique, sociétale, sécuritaire mais aussi, et surtout, politique.

Car, oui, les mouvements masculinistes, qui s'inscrivent dans un contexte plus large de montée des mouvements réactionnaires à l'échelle internationale, ont un agenda politique et ne cherchent rien d'autre que l'effondrement de notre socle démocratique commun.

En s'attaquant frontalement au principe d'égalité entre les femmes et les hommes, en cherchant à disqualifier sans cesse la parole féministe et plus généralement celle des femmes, en remettant constamment en cause des droits acquis par les femmes au prix de décennies de luttes militantes, les mouvements masculinistes et leurs soutiens, qu'ils émanent de la sphère politique ou de la sphère économique et technologique, représentent un risque réel pour notre démocratie, dans un contexte d'essor des « populismes fascistes », pour reprendre les mots de l'historienne Christine Bard, et de discours conspirationnistes, amplifiés par des relais numériques aujourd'hui surpuissants et sans réelle régulation.

Au fond, l'objectif politique final des mouvements masculinistes est la fin de notre démocratie moderne et l'avènement d'un nouvel ordre autoritaire : tous les clignotants d'une atteinte à nos principes démocratiques sont au rouge ! La radicalisation des discours misogynes et la remise en cause violente des droits des femmes et du principe d'égalité ne sont que la première étape d'un démantèlement plus profond de notre démocratie.

Après sept mois de travaux, une centaine de personnes auditionnées, plusieurs déplacements de terrain, dont un déplacement à Montréal entre le 30 mars et le 4 avril 2026, une analyse des contenus masculinistes relayés en ligne, les rapporteures appellent aujourd'hui à un réveil des consciences : le masculinisme est devenu une question éminemment politique qui doit être prise au sérieux et intégrée dans l'élaboration de nos politiques publiques, notamment en matière d'égalité, d'éducation, de santé mentale ou de sécurité.

Le rapport de la délégation aux droits des femmes est un pavé : un pavé dans la mare - ou plutôt le marécage - masculiniste dans laquelle est en train de s'embourber notre société et qui pourrait devenir une vague de submersion si l'on n'y prend pas garde.

Il s'attache, d'abord, à retracer la généalogie de ces mouvements qui ne datent pas d'hier et n'ont pas surgi de nulle part : les masculinismes s'inscrivent, en effet, dans un continuum historique de mouvements antiféministes et leurs ressorts idéologiques perdurent à travers les âges. Leurs recompositions actuelles et leurs reconfigurations permanentes, dans un monde numérique en constante évolution, rend les masculinismes contemporains, dans toutes leurs dimensions, plus difficiles à identifier et à comprendre, au vu de leur diversité, leur fragmentation et leurs modes d'expression multiples.

Le rapport décortique également, d'une part, les mécanismes de production et de diffusion des mouvements masculinistes, en s'attachant à analyser les ressorts de l'ensemble de leurs vecteurs et relais, d'autre part, les mécanismes d'adhésion à ces mouvements, qui témoignent non seulement d'une banalisation de leurs discours à travers la popularisation de nombreux « codes » masculinistes actuels, mais aussi, dans certains cas, d'un risque de radicalisation pouvant mener à la violence, voire au terrorisme.

Sans sous-estimer bien sûr la dimension sécuritaire des mouvements masculinistes, et notamment celle des plus radicalisés et extrémistes d'entre eux, il est important, on l'a dit, de ne pas occulter la capacité de déstabilisation démocratique qu'engendrent ces mouvements ni de fermer les yeux sur une tendance inquiétante à la « normalisation » de ces contenus et propos misogynes violemment décomplexés, notamment chez les plus jeunes générations.

Pour autant, parler du masculinisme aujourd'hui, ne revient pas juste à évoquer une « tendance » - une « trend » - sur les réseaux sociaux. C'est parler d'un mouvement social et politique, en ligne et hors ligne, qui vise à mettre en pratique l'antiféminisme et à organiser des actions concrètes pour faire régresser les droits des femmes. C'est un mouvement ancien, mais la démocratisation et la puissance algorithmique actuelle des réseaux sociaux, au sein desquelles il se déploie, ont permis à ses partisans de se retrouver, de s'organiser et de construire leurs propres espaces, avec leurs codes et leur langage.

Aujourd'hui, nous sommes au pied du mur, face à un choix de société : acceptons-nous de laisser prospérer, avec la complicité des géants de la tech et l'appui politique de certains hommes d'État partisans d'une incarnation viriliste et suprémaciste du pouvoir, des mouvements qui n'ont comme seul objectif que de détruire les choix que nous avons faits en matière d'égalité ? Ou choisissons-nous de combattre cette menace en réaffirmant nos principes républicains élémentaires ?

La délégation aux droits des femmes du Sénat a choisi et appelle à combattre le poison du masculinisme et à réveiller les consciences.

Elle formule 24 recommandations, de nature à :

- faire de la lutte contre le masculinisme un enjeu majeur de politique publique et un élément central du débat public ;

- réguler et assainir l'espace numérique dans lequel se déploient massivement les contenus masculinistes ;

- repérer et prévenir les trajectoires d'adhésion et de radicalisation masculinistes ;

- réveiller les consciences en mobilisant l'ensemble de la société.


* 1 Rapport d'information n° 900 (2021-2022), d'Annick Billon, Alexandra Borchio Fontimp, Laurence Cohen et Laurence Rossignol, fait au nom de la délégation aux droits des femmes, déposé le 27 septembre 2022.

Les thèmes associés à ce dossier

Partager cette page