PREMIÈRE PARTIE -
MASCULINISME : LA HAINE DES FEMMES EN ÉTENDARD

I. GÉNÉALOGIE ET ANATOMIE DES MOUVEMENTS MASCULINISTES : LES MULTIPLES RECONFIGURATIONS D'UNE MASCULINITÉ HÉGÉMONIQUE ET VIOLENTE

Pour comprendre les masculinismes contemporains, qui sont par nature pluriels et multiples, les idéologies et récits qu'ils véhiculent, leurs affinités politiques et leurs stratégies discursives, il faut se livrer, dans un premier temps, à un exercice de généalogie de ces mouvements dont les racines historiques sont plus anciennes qu'on ne le pense communément.

Historiquement, les mouvements masculinistes actuels, porteurs d'une idéologie essentiellement fondée sur le rejet violent de l'égalité de genre et la disqualification des acquis en matière de droits des femmes, sont les héritiers de mouvements antiféministes plus anciens remontant à la fin du XIXe siècle, et plus récemment, depuis la deuxième moitié du XXe siècle, des mouvements dits des « pères séparés » ou des associations de défense des intérêts des pères divorcés, ayant pour fondement la défense d'une double « condition » : la « condition masculine » et la « condition paternelle ».

Qu'il s'agisse de l'antiféminisme d'hier ou des masculinismes d'aujourd'hui, pour reprendre les termes de l'historienne Christine Bard2(*), professeure d'histoire contemporaine à l'Université d'Angers, le trait d'union de l'ensemble de ces mouvements demeure une obsession pour le genre et une volonté de perpétuation d'un système de domination du masculin sur le féminin, dans toutes ses acceptions.

Les mouvements masculinistes contemporains, dans toutes leurs dimensions, sont toutefois aujourd'hui largement méconnus. Qui plus est, leur diversité, leur fragmentation et leurs modes d'expression multiples compliquent leur compréhension.

Pour appréhender comment et pourquoi ces mouvements sont aujourd'hui devenus un phénomène sociétal d'ampleur et un sujet politique, au sens littéral, il faut d'abord en connaître les racines historiques, analyser leur processus de reconfiguration progressive et, enfin, « démystifier » leurs récits fondateurs.

A. RACINES HISTORIQUES ET RÉCITS FONDATEURS DU MASCULINISME

1. Masculinismes « d'hier et d'aujourd'hui » : permanences et résistances du patriarcat

Ainsi que le rappelait l'historienne Christine Bard lors du colloque3(*) inaugural de la délégation sur la montée en puissance des mouvements masculinistes dans le monde, il importe avant tout de bien nommer les choses pour bien les comprendre.

Les travaux entrepris par la délégation sur cette thématique depuis le mois de novembre 2025 ont permis de mettre en évidence à quel point ces mouvements ne sont pas nouveaux et ont une longue histoire idéologique et militante, aussi ancienne que celle des mouvements féministes. Les mouvements masculinistes se sont souvent manifestés comme une réaction à l'avancée des mouvements féministes et aux progrès des droits des femmes.

Si le mot « masculinisme » lui-même a ressurgi récemment dans le vocabulaire commun4(*), son origine sémantique remonte à la fin du XIXe siècle lorsqu'il fait son apparition, d'abord dans le registre médical, puis dans le registre politique.

En effet, il faut garder à l'esprit la nature fondamentalement politique des mouvements masculinistes actuels qui, quelles que soient leurs modalités d'expression, en ligne et hors ligne, ne sont que l'émanation de logiques patriarcales à l'oeuvre dans nos sociétés depuis de nombreuses années.

Ainsi que le relevait Lucie Daniel, experte plaidoyer au sein de l'ONG Equipop pour les droits et la santé des femmes et des filles, lors du colloque précité de la délégation, il ne faut pas dépolitiser la question du masculinisme et il est nécessaire de « rappeler que ce masculinisme existe et prospère parce que nous sommes dans des sociétés patriarcales et qu'il y a un projet politique derrière ce mouvement. »

a) Des mouvements qui ne surgissent pas de nulle part : une mise en perspective historique du masculinisme
(1) L'évolution sémantique du mot « masculinisme » : du registre médical au registre politique

L'historienne Christine Bard, professeure d'histoire contemporaine à l'Université d'Angers, a fait état devant la délégation5(*) des travaux du colloque intitulé Antiféminismes et masculinismes d'hier et d'aujourd'hui dont les actes publiés en octobre 2025 aux Presses universitaires de France (PUF)6(*) rappellent que si l'usage du terme masculinisme se répand depuis quelques années, sa première utilisation relève d'abord du registre médical pour rapidement prendre un sens politique.

Elle rappelle ainsi que « féminisme et masculinisme sont des mots contemporains issus du registre médical » de la fin du XIXe siècle :

le féminisme désigne une pathologie : la présence de caractères sexuels secondaires féminins chez un sujet masculin. Le mot figure en 1867 dans un dictionnaire de médecine pratique puis dans une thèse de médecine, Du féminisme et de l'infantilisme chez les tuberculeux ;

dix ans plus tard, en 1877, le terme masculinisme apparaît dans la presse médicale pour désigner la présence de caractères sexuels secondaires considérés masculins chez un sujet féminin.

Dès la fin du XIXe siècle, ces mots prennent toutefois un sens politique :

- les féministes sont décrits comme les partisans de l'égalité des sexes mais dans une acception négative car considérés comme des « fous niant la différence des sexes » ;

- le mot masculinisme est, quant à lui, employé au sens de masculinisation ou de déféminisation : il serait la « névrose des féministes accusées de vouloir ressembler aux hommes ».

En outre, « ces mots désignant des pathologies du genre s'inscrivent dans un contexte d'essor du mouvement pour les droits des femmes. »

Ainsi, la militante Hubertine Auclert utilise, pour la première fois en 1882, le terme féministe pour désigner, de façon positive, la lutte pour les droits des femmes, parvenant ainsi à retourner le stigmate évoqué plus haut. La même année, elle nomme également masculinisme « l'égoïsme masculin qui pousse les hommes à agir en défense de leur intérêt particulier ».

Dans les années 1890, c'est le substantif antiféminisme qui s'impose comme antonyme de féminisme, masculinisme restant périphérique. L'antiféminisme désigne alors « l'opposition en mots et en actes à l'émancipation des femmes ».

Plus tard, les années 1970 proposent des néologismes qui font concurrence à antiféminisme et à masculinisme comme : sexisme, phallocratie, machisme. En outre, le terme « masculinisme » est si peu utilisé qu'il est perçu, à cette époque, par le Mouvement de libération des femmes (MLF), comme un néologisme. Enfin, comme le précise l'historienne, « il a même été envisagé dans les années 1990 d'en faire le désignant du mouvement des hommes pro-féministes, qui ignoraient toute cette histoire ».

 Contrairement à antiféminisme, le mot masculinisme renvoie clairement à l'identité masculine comme porteuse de valeurs viriles, mais aussi aux hommes comme clientèle ou communauté à défendre.

Christine Bard, professeure d'histoire contemporaine à l'Université d'Angers 7(*)

Pour ses défenseurs, le masculinisme est comme symétrisé avec le féminisme : « le mot désigne un courant, voire un mouvement, défendant les droits des hommes dans une société décrite comme féminisée et dominée par les femmes » rappelle Christine Bard.

Plus encore, d'après Céline Morin, maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université Paris Nanterre8(*), « historiquement, les premières mobilisations masculinistes se sont inspirées des formes d'engagement féministe : associations, revendications juridiques, saisines institutionnelles, récits personnels ou groupes de parole. Leur mode d'action en reprenait les codes. Ce mimétisme revendiqué permettait de proposer une lecture concurrente du système d'oppression, où les hommes étaient présentés comme un groupe discriminé. »

Dès lors, il n'est pas anodin de constater, comme le relevait devant la délégation9(*) Eléonore Quarré, responsable des études Société du pôle Opinion de OpinionWay, la confusion massive actuelle autour de la notion de masculinisme10(*). Ainsi, près d'un homme sur deux le perçoit comme un pendant masculin du féminisme : « cette mise en équivalence contribue fortement à sa banalisation, en donnant l'impression d'une symétrie de revendications et d'une logique de rééquilibrage. »

Pour autant, cette volonté de symétrisation constitue, de toute évidence, un piège idéologique destiné à apporter une forme de légitimité discursive et politique aux masculinismes, comme le soulignait très justement Lucie Daniel, lors du colloque du 27 novembre 2025 :

 Le masculinisme n'est pas le pendant du féminisme pour les hommes. Cela nous paraît sans doute évident, mais c'est le premier élément de langage à apporter. Ce sont deux mouvements totalement différents. L'abus de langage qui consiste à les mettre dos à dos est dangereux et d'ailleurs largement exploité par les masculinistes eux-mêmes.

Lucie Daniel, experte plaidoyer au sein de l'ONG Equipop 11(*)

Lors d'une table ronde organisée par la délégation le 29 janvier 2026 réunissant un grand nombre d'associations féministes sur les stratégies de lutte contre les mouvements masculinistes, la Fondation des femmes rappelait également, par la voix de sa chargée de plaidoyer, Faustine Garcia, que « le terme « masculiniste » s'inscrit dans une stratégie fallacieuse de symétrisation avec le féminisme. Il est très dangereux de les mettre sur le même plan ; c'est une stratégie exploitée par les masculinistes eux-mêmes pour légitimer leur idéologie, alors que ce sont deux projets de société réellement différents. Les féministes ont un projet d'émancipation, de liberté et d'égalité, tandis que le projet masculiniste est un projet de soumission et de contrôle. »

(2) L'évolution discursive du masculinisme : à la recherche d'une définition qui fait sens

Tout au long de leurs travaux, les rapporteures ont cherché la définition du, ou plutôt des masculinismes, qui soit la plus précise et la plus signifiante possible.

À ce jour, aucune définition légale du masculinisme n'existe mais l'état de la recherche permet de tracer les contours d'une définition reposant sur les grands dénominateurs communs des mouvements masculinistes.

Il semble, dans un premier temps, important de distinguer le masculinisme d'autres formes d'expression de la misogynie, du sexisme et de l'antiféminisme. En effet, toute misogynie n'est pas nécessairement animée par une volonté masculiniste. À l'inverse, les mouvmeents masculinistes sont bien tous misogynes voire gynophobes. Dès lors, ainsi que le précisait l'historienne Christine Bard devant la délégation, « si l'antiféminisme n'est pas nécessairement misogyne, le masculinisme l'est. Il propage la haine des femmes et du féminin, synonymes de faiblesse, ou au contraire de toute puissance. »

Au cours de leurs travaux, il est clairement apparu aux rapporteures de la délégation, que le masculinisme constitue ainsi la version politisée de la misogynie et de l'antiféminisme et que leur finalité politique est non seulement une remise en cause radicale du principe d'égalité entre les femmes et les hommes, mais aussi, in fine, une volonté clairement exprimée d'atteinte à l'ensemble des principes démocratiques qui sont au fondement de nos sociétés occidentales modernes.

Pour ce qui concerne la différence essentielle entre masculinisme et misogynie, à mon sens, le masculinisme est un mouvement social et politique de mise en pratique concrète de l'antiféminisme. (...) la diffusion de contenus en ligne et hors ligne dans le but politique de faire reculer les droits des femmes et des minorités de genre, pour tenter de les humilier et de les silencier. En cela, le masculinisme est différent de la misogynie, qui n'est par ailleurs elle-même pas acceptable.

Pauline Ferrari, journaliste, autrice de Formés à la haine des femmes (2023)12(*)

Par ailleurs, en plus de leur dimension politique, les mouvements masculinistes se distinguent par la manifestation d'une position victimaire qui n'existe pas nécessairement dans les propos misogynes.

Pour définir le masculinisme, la chercheuse Laura Verquere, maîtresse de conférences en sciences de l'information et la communication à l'université de Lille, évoque quant à elle : « une forme d'antiféminisme qui cible les femmes, mais en priorité celles qui défendent leurs droits et leur émancipation, c'est-à-dire les féministes », en pointant, de la part des mouvements masculinistes, un phénomène de reprise et de détournement régulier de leurs arguments, de leurs slogans et de leurs modes de communication.

Pour la chercheuse, « le masculinisme se nourrit de la misogynie dans les relations interpersonnelles - la haine et le mépris des femmes -, mais aussi du sexisme qui, à un niveau plus structurel, définit l'idée d'une supériorité du groupe social des hommes par rapport aux femmes dans les domaines social, politique et économique. »

Parmi les dénominateurs communs de l'idéologie masculiniste, notons donc bien sûr une opposition aux droits des femmes, à tous les droits des femmes : « l'égalité civile, le partage de l'autorité parentale, et même le droit de vote (...) : l'enjeu est une restauration de l'autorité des hommes sur les femmes dans tous les domaines. L'amplitude de cette remise en cause des droits des femmes est inédite. Elle inclut bien sûr le plus fragile des droits : les droits reproductifs. La position dite prolife se combine avec des agendas natalistes, familialistes, populationnistes (...) », ainsi que le relevait Christine Bard devant la délégation13(*).

Cette opposition à l'égalité de genre et cette détermination à faire régresser les droits des femmes reposent, par ailleurs, selon l'historienne, sur une « conception naturaliste et essentialiste de la différence des sexes qui justifie l'ordre inégalitaire et la soumission féminine à l'autorité masculine ».

Pour illustrer les multiples manifestations de cette conception idéologique, l'historienne cite notamment :

- le revanchisme à l'égard de la réussite scolaire des filles ;

- l'hostilité envers les comportements culturels devenus massivement féminins et perçus comme dévirilisants (comme la visite des musées ou la pratique de la danse) ;

l'imaginaire sexuel de l'idéologie masculiniste : hétérocentré, homophobe, anti-transidentité, viriliste, il est formaté par la pornographie et une « culture du viol » banalisée ;

- la décrédibilisation de la parole des victimes des violences sexuelles.

L'historienne pointe également ce qu'elle qualifie d'« intersectionnalité des haines », expliquant que, « si le masculinisme vise les femmes et les masculinités déviantes par rapport à leur norme, il s'acharne en particulier sur certaines femmes en faisant converger différentes stigmatisations. (...) Historiquement, il concerne massivement les femmes colonisées, les étrangères, les femmes juives, les femmes appartenant à des minorités religieuses, sexuelles, de genre ».

De même, comme le soulignait devant la délégation14(*) Hélène Roger, directrice du pôle Analyse et Plaidoyer de l'association Sidaction, « cantonner le masculinisme à la haine des femmes resterait réducteur. Les masculinistes se montrent aussi racistes, antisémites et LGBTphobes. Les homosexuels représentent, selon eux, tout l'inverse de ce qu'ils défendent : un homme diminué, efféminé, non viril, un danger pour l'humanité. »

Dès lors, si les femmes cristallisent les discours de haine diffusés par les mouvements masculinistes, elles ne sont pas les seules cibles de leurs attaques qui visent également tout groupe de personnes ne rentrant pas dans leur logiciel idéologique de domination.

(3) Une structuration des mouvements masculinistes en mouvements « militants », en France et dans le monde, dès la deuxième moitié du XXe siècle

L'expression politique moderne des masculinismes, à travers leur structuration en mouvements sociaux, associatifs et militants, remonte à la deuxième moitié du XXe siècle et prend sa source, en France en particulier dès la fin des années 1960, dans les associations dites des « pères séparés », qui dénoncent ce qu'elles considèrent comme une inégalité judiciaire subie par les hommes lors des séparations.

Ainsi que l'a rappelé l'historienne Christine Bard devant la délégation15(*), « pendant longtemps, le masculinisme n'a pas constitué un mouvement en France. L'antiféminisme était diffus et le droit protégeait les privilèges masculins. L'antiféminisme allait de soi dans les mouvements conservateurs et réactionnaires mixtes et féminins à l'époque de la première vague féministe. (...) L'évolution des moeurs et des lois entre les années 1960 et 1980 change la donne. En 1969, l'affaire du forcené de Cestas, ayant tué deux de ses enfants et un gendarme avant de se suicider, est un point d'origine : on compatit alors avec le meurtrier bouleversé par son divorce. En 1970, est fondée une première association pour la défense des intérêts des divorcés hommes. Puis un Mouvement de la condition masculine et paternelle se forme, prenant deux voies : la défense de la condition masculine, dans une perspective antiféministe, et la défense de la condition paternelle, au nom de l'intérêt des enfants et du modèle familial traditionnel. La victimisation des hommes et l'accusation portée contre la féminisation de la justice annoncent le masculinisme d'aujourd'hui. »

De même, lors d'un entretien avec les rapporteures à Montréal le 2 avril 2026, Mélissa Blais, professeure de sociologie au département des sciences sociales, Université du Québec en Outaouais (UQO), et coresponsable du Chantier sur l'antiféminisme du Réseau québécois en études féministes (RéQEF), a identifié les mouvements des pères séparés comme les fers de lance du masculinisme contemporain, dans les années 1980, caractérisés par une « normalisation » de leurs discours dans les médias « grand public » au début des années 2000, avant une remise en cause, par les mouvements féministes et les pouvoirs publics, de leur rhétorique victimaire à partir de 2014/2015, au Québec notamment.

La sociologue Gwénola Sueur, doctorante à l'Université de Paris Bretagne, auditionnée par les rapporteures le 19 mai 2026, et spécialiste de la mouvance masculiniste des pères séparés, a notamment montré comment, en France, le crime de Cestas en 1969 avait pu constituer un acte fondateur de cette mouvance en mettant en évidence les ressorts misogynes et les références idéologiques de cette tuerie.

Son mémoire de recherche, consacré à la médiatisation de l'affaire de Cestas et à la diffusion de sa mémoire de 1969 à 2020, montre comment ce crime est devenu un mythe légitimateur de la violence masculine auprès des médias, et met en évidence un lien de filiation directe entre l'affaire de Cestas et les mouvements contemporains des pères séparés qui, pour reprendre les mots de Gwénola Sueur, « se mobilisent pour la place des pères en situation de post-conjugalité et se placent dans une position victimaire ».

Ses recherches actuelles portent sur les stratégies discursives et juridiques des associations pionnières de pères séparés, à la suite de Cestas, leur usage des affaires criminelles et de théories non scientifiques.

Ainsi que l'a rappelé Gwénola Sueur, l'association pionnière des groupes de pères est fondée à Grenoble dès le 15 novembre 1969, soit seulement neuf mois après les meurtres de Cestas - il s'agit de la DIDHEM16(*) - avant de se scinder en 1974 et de donner naissance à de nombreux autres mouvements dits « de la condition masculine et paternelle ».

Aujourd'hui encore, les associations de pères séparés et les mobilisations autour des droits des pères, revendiquant notamment une garde alternée systématique, ayant recours au prétendu « syndrome de l'aliénation parentale » et pointant une iniquité judiciaire des contentieux en cas de séparation, sont considérés comme un des vecteurs de diffusion de l'antiféminisme ordinaire.

En outre, il n'est pas rare que les adhérents à ces mouvements associatifs « héroïsent » les pères qui ont tué leurs ex-conjointes ou leurs enfants, comme ce fut le cas du meurtrier de Cestas, André Fourquet, brandissent la menace d'infanticides et instrumentalisent les affaires criminelles passées pour affirmer une volonté de contrôle social des femmes.

Si Gwénola Sueur souligne la permanence des discours des mouvements des pères séparés depuis les années 1970, elle note toutefois une évolution du traitement médiatique de ces mouvements, notamment depuis le début des années 2010 et l'avènement des mouvements dits des « pères sur les grues » sur lesquels des journalistes ont décidé d'enquêter craignant une éventuelle manipulation de leur part et découvrant que ces pères étaient souvent des auteurs de violences intrafamiliales.

En tout état de cause, en France, la filiation directe entre ces mouvements et les masculinismes contemporains est manifeste, ainsi que le rappelait devant la délégation la chercheuse Laura Verquere, maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université de Lille, pour qui, « en France, les mouvements masculinistes historiques sont plutôt ceux des droits des pères, qui dénoncent une inégalité judiciaire subie par les hommes lors des séparations et des demandes de garde alternée. Ces mouvements (...) concernent principalement des hommes de classe moyenne supérieure (...) »17(*).

Dans d'autres pays, notamment en Amérique du Nord, Laura Verquere rappelle que « c'est à partir des années 1980 que ces groupes ont commencé à se structurer en mouvements sociaux, en réponse à la deuxième vague féministe des années 1970. On assiste alors à une institutionnalisation du masculinisme autour d'une « cause des hommes », visant à défendre explicitement leurs droits par rapport aux femmes. Ces mouvements formeront les Men's Rights Movement ou Men's Rights Activism aux États-Unis ».

Dès lors, ainsi que le propose l'anthropologue Mélanie Gourarier18(*), auditionnée par les rapporteures dans le cadre de leurs travaux, il est possible de désigner « masculiniste » tout groupe organisé autour de la défense de la « cause des hommes » dans une confrontation/rivalité avec le féminisme et les femmes. Cela inclut un masculinisme associatif, tel que décrit supra, et un masculinisme en ligne, plus souvent désigné sous le terme de manosphère, particulièrement hétérogène et rassemblant de nombreuses « communautés » misogynes qui, comme le rappelait l'historienne Christine Bard devant la délégation19(*), séduisent actuellement de très jeunes hommes, faciles à manipuler alors qu'ils traversent un moment particulièrement insécure de leur existence et qui sont souvent fascinés par le suicide et les tueries de masse.

Ainsi, bien que se déployant massivement en ligne aujourd'hui, le masculinisme ne se limite pas à des discours sur internet mais peut tout autant constituer un cadre idéologique structurant, avec des conséquences bien réelles, nourri par des logiques de ressentiment, de haine des femmes, ou de réaffirmation violente d'une domination masculine présentée comme menacée.

Le militantisme masculiniste peut dès lors se transformer en terrorisme masculiniste.

Les actions terroristes des masculinistes radicalisés et violents sont historiquement connues puisque, dès 1989, quatorze femmes étaient assassinées à l'École polytechnique de Montréal par Marc Lépine, au nom d'une haine des femmes et des féministes. Il est entré dans une classe de l'École polytechnique, armé d'un fusil semi-automatique, a ordonné aux hommes de sortir et a pointé son arme sur les étudiantes qu'il a criblées de balles.

Lors de leur déplacement à Montréal, du 30 mars au 3 avril 2026, les rapporteures et la présidente de la délégation ont tenu à se rendre sur le lieu de la tuerie de Polytechnique Montréal afin de se recueillir devant la plaque commémorative de cet attentat masculiniste. Pendant de nombreuses années, cette tuerie était présentée comme un « geste isolé » émanant d'un « tireur fou » par ailleurs lui-même « victime du féminisme et de l'émancipation des femmes ».

C'est trente ans plus tard seulement, en novembre 2019, que la mairie de Montréal reconnaîtra la dimension antiféministe et politique de cet attentat.

Moment de recueillement de la délégation devant la plaque commémorative de l'attentat masculiniste de l'école Polytechnique de Montréal du 6 décembre 1989

Mardi 31 mars 2026

Le 23 mai 2014, au cours de la tuerie de masse d'Isla Vista, dans le comté de Santa Barbara, en Californie, c'est Elliot Rodger, un jeune homme de 22 ans, qui assassine six personnes, et en blesse quatorze autres avant de se suicider. Il visait spécifiquement un foyer d'étudiantes et avait préalablement publié sur internet un manifeste, intitulé My Twisted World20(*), détaillant sa haine des femmes et sa volonté de les tuer. Elliot Rodger est aujourd'hui considéré comme un modèle par la mouvance masculiniste Incel (pour Involuntary Celibate21(*)) et une source d'inspiration pour ceux qui seraient tentés par la commission d'actes terroristes à l'encontre des femmes.

Parmi les autres attentats terroristes pouvant être reliés aux mouvements masculinistes, relevons celui de Toronto au Canada, perpétré le 23 avril 2018, sous la forme d'une attaque à la voiture bélier tuant dix personnes dont huit femmes, par Alek Minassian qui, le jour de l'attentat, avait fait l'apologie d'Elliot Rodger sur ses réseaux sociaux en invoquant sa frustration sexuelle et sa haine des femmes ; ainsi que celui de Plymouth en Grande-Bretagne, commis le 12 août 2021 par Jake Davison, un homme se réclamant également de la mouvance masculiniste Incel. Cet acte a précisément contribué à faire émerger la question du terrorisme masculiniste dans l'opinion publique européenne, jusque-là davantage associée à des attentats commis sur le continent américain.

Enfin, comme le rappelait l'historienne Christine Bard devant la délégation22(*), il convient de ne pas oublier les femmes qui apportent leur soutien à cette cause, acceptant toutes les remises en cause des droits acquis, y compris le renoncement à leur citoyenneté au profit du vote familial, avec, tout de même, une différence : elles font moins usage de la misogynie que les hommes et n'ont pas les mêmes raisons d'agir. Ainsi que le précisait l'historienne, « l'antiféminisme féminin est un phénomène ancien et mieux étudié aujourd'hui. Les alliées femmes apportent bien sûr une précieuse légitimité au masculinisme. »

Cette rapide « généalogie » des masculinismes met donc en évidence une permanence des discours opposés à l'émancipation des femmes et à l'égalité des genres.

Pour autant, comme le souligne très justement Christine Bard, « les contextes vont leur donner plus ou moins d'intensité. Les moments de crise sont propices au « backlash ». On pense à la crise économique, politique, sociale, internationale des années 1930 et au rôle des guerres en amont et en aval, on pense aussi aux années 1980, les années Reagan sur fond de mutations économiques et sociales qui ont inspiré en 1991 à la journaliste états-unienne Susan Faludi son essai, « Backlash », popularisant la notion de retour de bâton. »

Et de conclure devant la délégation :

Sommes-nous dans un backlash ? Oui, au niveau mondial, sans conteste, dans un contexte anxiogène qui réunit tous les dangers.

Christine Bard, professeure d'histoire contemporaine à l'Université d'Angers 23(*)

b) Une reconfiguration récente et une cristallisation des discours de haine à l'encontre des femmes dans un contexte de crises et de backlash

Bien qu'ils ne soient pas récents, les mouvements masculinistes se recomposent aujourd'hui : ils connaissent un regain de popularité et se diffusent plus largement qu'auparavant grâce notamment aux outils numériques modernes.

Par ailleurs, ils se démarquent de mouvements plus anciens par la dimension « décomplexée » de leurs affirmations misogynes et par la violence, y compris politique, de leur remise en cause des droits acquis par les femmes et du principe d'égalité entre les femmes et les hommes.

Ainsi que le soulignait devant la délégation24(*) Laura Verquere, maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université de Lille, « ils se radicalisent par rapport aux mouvements historiques et se diffusent plus intensément via les réseaux sociaux numériques, qui fonctionnent comme une caisse de résonance et d'amplification. »

En outre, comme le rappelait Cécile Simmons25(*), chercheuse spécialiste des questions de malveillances numériques et de genre, si les groupes antiféministes historiques existent toujours, ils sont aujourd'hui dépassés par un « écosystème masculiniste beaucoup plus large. »

Enfin, le regain des mouvements masculinistes et l'essor actuel de leurs discours s'inscrivent bien évidement dans un contexte mondial plus large de backlash, dont les masculinismes sont une manifestation, et qui a pour objectif la remise en cause de droits conquis au prix de décennies de luttes collectives.

(1) Le backlash : résultat de l'effet cumulé de deux mouvements contradictoires

Le backlash actuel résulte de l'effet cumulé de deux mouvements pouvant paraître contradictoires :

- d'une part, une succession de crises à l'échelle internationale au tournant des années 2010, avec notamment la crise financière internationale de 2008 dite des « subprimes » qui a d'abord touché le secteur des prêts hypothécaires à risque aux États-Unis avant de s'étendre à l'ensemble de l'économie mondiale ; puis, bien sûr, en 2020, la pandémie mondiale de Covid-19 qui a eu pour conséquence un isolement social des plus jeunes générations avec des effets délétères sur leur santé mentale ainsi qu'une profusion de discours complotistes en ligne.

Il faut aussi souligner l'héritage de la pandémie, qui a joué un rôle clé dans la diffusion de discours complotistes et extrémistes auxquels le masculinisme est lié, et dans la diffusion plus générale de pensées anti-système qui sont au coeur de la pensée masculiniste.

Cécile Simmons, chercheuse spécialiste des questions de malveillances numériques et de genre 26(*)

De même, lors de son audition27(*) par les rapporteures, Nathalie Le Barazer, cheffe de la Cellule d'accompagnement à la laïcité et à la prévention de la radicalisation (Calpra) au sein de la direction de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), a souligné la réelle influence de la pandémie sur la diffusion des discours masculinistes et sur l'accroissement de la vulnérabilité psychologique des plus jeunes et leur perméabilité à ces discours : « on a confié nos jeunes à des ordinateurs » a-t-elle regretté.

La succession de ces différentes crises n'a fait que renforcer la politisation des mouvements masculinistes et visibiliser leur expression dans l'espace public.

Pour reprendre les mots d'Yseline Fourtic-Dutarde, cofondatrice du collectif Ensemble contre le sexisme, lors d'une table ronde réunissant des associations féministes28(*), « on dit qu'à chaque crise, les droits des femmes reculent. Or, nous avons le sentiment de vivre une crise permanente, un état du monde dans lequel il convient d'apprendre à naviguer. C'est ce que nous, féministes, faisons en exerçant une vigilance constante face aux menaces sur nos droits. Force est de constater que les masculinistes le font aussi : ils utilisent l'instabilité géopolitique et la désinhibition des discours de haine pour promouvoir les valeurs traditionnelles comme des refuges et le développement d'usages violents dans un entre-soi masculin. »

- d'autre part, des avancées féministes sans précédent, et ce que l'historienne Christine Bard qualifie de révolution anthropologique en cours, « celle de l'égalité entre les femmes et les hommes, de la liberté de disposer de son corps et de la déconstruction du genre formaté par le patriarcat », révolution qui n'est toutefois pas linéaire.

Au niveau national, citons bien sûr l'impact de la vague #MeToo à partir de 2017, la consécration de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les violences faites aux femmes comme Grande cause du quinquennat par le président de la République en 2017 également, le Grenelle des violences conjugales en 2019 et l'ensemble des avancées législatives qui s'ensuivront, la mise en lumière de l'ampleur des violences intrafamiliales au moment de la pandémie de 2020, la constitutionnalisation du droit à l'avortement en mars 2024 : autant de moments clés qui ont permis des avancées indéniables en matière de droits de femmes mais qui ont également contribué à la cristallisation des discours de haine à l'encontre des femmes et à diffuser plus largement, au sein de la population, les idéologies masculinistes.

Le backlash peut dès lors s'analyser comme un contre-mouvement de balancier en réponse aux crises internationales précédemment évoquées et en réaction aux progrès objectivement constatés des droits des femmes et de l'égalité entre les femmes et les hommes.

Comme le soulignait très justement l'historienne Christine Bard29(*), au niveau mondial, l'équilibre des forces doit être regardé de près : « le féminisme au sens le plus inclusif, intégrant les luttes LGBT, n'a jamais été aussi puissant. Le féminisme d'État existe depuis plusieurs décennies. La troisième vague est en cours, stimulée par l'onde de choc de #Metoo. Mais, avec un léger décalage, la riposte s'organise, d'autant plus sérieusement que le contexte s'y prête et que nous sommes loin de la parité en politique. L'essor des populismes fascistes donne des possibilités concrètes de réalisation du backlash. Pour le féminisme, la bataille semble perdue dans certains pays, mais la guerre continue. »

(2) Les hommes du backlash : des « grenouilles dans l'eau du patriarcat »

Les nouveaux masculinismes, plus intenses et radicaux dans leur expression, plus politiques également, et amplifiés, on le verra, par des moyens de diffusion bien plus puissants qu'auparavant, sont portés par des communautés d'hommes qui cultivent l'entre-soi et sont pétris de principes patriarcaux.

Pour reprendre l'image exposée devant la délégation30(*) par Pauline Gonthier, autrice du roman dystopique Parthenia31(*), les hommes du backlash sont comme « une grenouille dans l'eau du patriarcat : petit à petit, au contact d'hommes aux idées plus arrêtées, (...), il devient poreux à ces discours, puis finit par relayer des messages misogynes et masculinistes. »

Car, il faut bien le garder à l'esprit, les masculinistes d'aujourd'hui ne sont que la manifestation ultime et la plus radicale d'une organisation sociale fondée sur le patriarcat et au sein de laquelle l'expression diffuse et répandue d'une misogynie quasi-culturelle empêche l'avènement de toute égalité réelle entre les femmes et les hommes.

L'historienne Christine Bard l'a très bien illustré devant la délégation, en utilisant la métaphore du triangle dont :

- la base serait la société patriarcale, le fond sexiste de l'organisation sociale ;

- la couche supérieure serait la misogynie culturelle qui prospère dans ce type de société ;

au-dessus, l'antiféminisme, nécessaire quand une dynamique collective d'émancipation apparaît ;

le masculinisme est la dernière couche, la partie la plus émergée de cet iceberg de la domination masculine.

Dès lors, comme le souligne très justement Christine Bard, « il paraît difficile de le contrer sans remettre en cause ses fondements culturels et sociaux, c'est-à-dire l'édifice tout entier. »

Le « triangle de la domination masculine »

Source : Christine Bard - Colloque de la délégation du 27 novembre 2025

Toutefois, comme le relevait très justement devant la délégation32(*) Céline Morin, maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université Paris Nanterre, « il faut distinguer le patriarcat du masculinisme. (...) Si l'on parle du masculinisme, on parle d'un activisme politique qui s'exprime dans des subjectivités et des comportements. Cet activisme politique est né contre l'émergence des droits des femmes et prend pour cible principale le féminisme. »

Un récent sondage OpinionWay pour Sidaction33(*) met en avant un antiféminisme diffus :

- 58 % des hommes estiment que le féminisme va trop loin aujourd'hui ;

- 52 % considèrent que les féministes cherchent avant tout à affaiblir les hommes ;

- enfin, près d'un tiers, soit 31 %, déclarent se sentir menacés par les féministes.

Plusieurs facteurs associés apparaissent clairement.

Le premier facteur est l'âge. Les 25-34 ans se distinguent sur plusieurs items structurants, notamment par un sentiment accru de stigmatisation et une perte de repères plus marquée quant à l'identité masculine.

Un second facteur tient à la proximité politique. L'adhésion à certaines perceptions et normes apparaît sensiblement plus forte chez les sympathisants d'extrême droite. À titre d'exemple, l'importance accordée à la virilité atteint 65 % parmi eux, contre 51 % en moyenne, soit un écart de 14 points.

Enfin, l'exposition aux contenus masculinistes constitue un facteur central. Si l'adhésion revendiquée au masculinisme demeure minoritaire à l'échelle de l'ensemble des hommes, à hauteur de 18 %, elle s'élève à 43 % parmi ceux qui connaissent effectivement ces contenus. Chez les 25-34 ans, cette adhésion est encore plus marquée : plus d'un tiers y sont favorables, et la proportion atteint près de 60 % parmi ceux qui déclarent connaître au moins un influenceur masculiniste.

c) Des mouvements virilistes désormais en lien avec un projet politique suprémaciste

Il est également apparu aux rapporteures, tout au long de leurs travaux sur les masculinismes, que l'affirmation de normes virilistes, à savoir celles d'une virilité exacerbée et dominante, constitue un puissant marqueur commun des masculinismes contemporains et que, par ailleurs, ces normes sont, très souvent, diffusées en soutien à des projets politiques d'extrême droite.

Les masculinistes prônent une vision viriliste de la société, vision politique qui structure leurs discours et qui a pour finalité l'affirmation d'une masculinité hégémonique et violente.

Ainsi que le soulignait devant la délégation34(*) Laura Verquere, maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université de Lille, « il faut distinguer le masculinisme des masculinités qui, au pluriel, désignent les normes, les pratiques et les représentations du masculin se construisant en relation avec le féminin. Il faut aussi le distinguer de la virilité, qui se réfère plutôt à un ensemble de qualités et de valeurs masculines perçues comme immuables, telles que la force, le courage ou la vigueur. La virilité constitue en revanche un idéal régulièrement mobilisé par les discours masculinistes pour réaffirmer leur hégémonie par rapport aux femmes. »

Cette vision, sans nuance, des rapports entre les femmes et les hommes repose sur une négation totale de l'égalité de genre et une volonté d'imposer un rapport de force entre les sexes.

En outre, elle trouve son fondement dans une approche individualiste qui converge avec une logique politique dont les ressorts idéologiques sont souvent communs avec ceux des extrêmes droites.

(1) La prégnance des normes virilistes parmi les hommes adhérant aux contenus masculinistes

Lors de la présentation des résultats du sondage précité d'OpinionWay pour Sidaction, Eléonore Quarré a ainsi indiqué devant la délégation que les données publiées mettaient d'abord en évidence un climat de recomposition des rapports entre les femmes et les hommes, vécu par une partie des hommes comme une perte de repères.

La virilité reste un marqueur central. Un homme sur deux juge important d'être viril, et près d'un sur deux regrette que les hommes ne le soient plus suffisamment, soit 46 %. Par ailleurs, deux hommes sur trois déclarent vouloir assumer pleinement leur virilité.

Eléonore Quarré, responsable des études Société du pôle Opinion d'OpinionWay35(*)

La virilité : marqueur central de recomposition des relations hommes/femmes

des hommes jugent des hommes regrettent que des hommes

important d'être virils les hommes ne le soient pas suffisamment déclarent vouloir

assumer pleinement

leur virilité

Source : Étude36(*) OpinionWay pour Sidaction sur Les hommes et le masculisnisme (1er décembre 2025)

En outre, l'injonction à prouver sa virilité apparaît très nettement dans les résultats du sondage :

- 52 % des participants considèrent qu'un homme doit démontrer qu'il en est réellement un ;

- 60 % associent le fait d'être un homme à la capacité de prendre des risques.

Ce registre viril n'est pas anecdotique : il structure les manières d'entrer en relation, de se positionner, et il peut influencer le rapport à la sexualité et à la prévention. Par ailleurs, les contenus mesurés relèvent souvent d'une lecture conflictuelle des rapports entre les femmes et les hommes, marquée par des normes virilistes et, parfois, par une défiance à l'égard de l'égalité, du consentement ou de la prévention.

Ces normes viriles apparaissent comme particulièrement importantes :

40 % des hommes estiment qu'un vrai homme doit garder le contrôle, proportion qui atteint 45 % parmi les 25-34 ans et 62 % parmi ceux qui adhèrent aux contenus masculinistes ;

- l'idée que multiplier les partenaires constitue un signe de séduction est largement partagée au sein de ce même groupe, avec des taux compris entre 42 % et 62 %.

(2) La virilité et les normes de domination masculine comme enjeu de pouvoir : l'affirmation d'un projet suprémaciste

Le recours aux discours virilistes comme outil de propagation d'une masculinité hégémonique et dominante, voire violente, doit également être analysé au regard de son lien avec l'affirmation d'un projet politique suprémaciste plus global.

Comme le soulignait d'ailleurs devant la délégation, Cécile Simmons, chercheuse spécialiste des questions de malveillances numériques et de genre : « nous avons donc un écosystème idéologique de plus en plus diffus qui soutient un projet politique qu'il est important de nommer, et qui est, à mon sens, un projet suprémaciste. »

En effet, au cours de leurs travaux, l'attention des rapporteures a été régulièrement appelée sur la convergence idéologique entre les mouvements masculinistes et les mouvements suprémacistes, ceux au service d'un projet politique d'affirmation de la supériorité et de la domination de l'homme blanc sur toute autre catégorie humaine.

Pouvant s'analyser comme un mouvement radical de défense et de perpétuation des privilèges masculins, le suprémacisme masculiniste et ses ramifications politiques à l'échelle mondiale sont au coeur d'un mouvement plus global de remise en cause des principes qui fondent nos démocraties modernes, et pas seulement ceux en lien avec les droits des femmes ou l'égalité entre les femmes et les hommes.

Ainsi que le rappelait par exemple devant la délégation37(*) Pauline Ferrari, journaliste, autrice de l'ouvrage Formés à la haine des femmes paru en 202338(*), « ces questions de masculinité, de virilité et de domination masculine sont des enjeux de pouvoir. Les mouvements masculinistes entretiennent des liens étroits avec l'extrême droite et les sphères identitaires. (...) il s'agit de groupes dont l'antiféminisme s'est confirmé à maintes reprises. Le genre, la sexualité, les rapports entre les femmes et les hommes et les discriminations occupent aujourd'hui une place centrale et servent d'argumentaires politiques permettant de séduire des électeurs et des électrices. »

D'autres chercheurs et chercheuses, spécialistes des masculinismes, établissent également un lien entre mouvements masculinistes, individualisme, néolibéralisme et revendications identitaires.

Ainsi, Laura Verquere39(*), maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université de Lille, soulignait devant la délégation que « les idées néolibérales de compétition, d'optimisation de soi et de rationalisation se retrouvent dans le tournant individualiste que l'on observe chez les masculinistes. Tout y est centré sur l'individu, avec l'idée de se « reviriliser », d'augmenter son capital masculin. Ce sont bien des valeurs néolibérales qui circulent et fonctionnent très bien dans les communautés masculinistes, avec cette idée d'augmentation de son capital humain. Cela passe par le sport, l'hygiénisme ou la rétention de la sexualité (...) mais qui s'expriment aussi ailleurs. Ce sont des points de convergence entre la logique néolibérale, individualiste et la logique conservatrice. »

En outre, la chercheuse établissait également une convergence des causes masculinistes avec d'autres revendications d'extrême droite, telles que le racisme, le nationalisme ou les discours transphobes.

2. Les récits fondateurs et ressorts idéologiques masculinistes

Une fois retracée la généalogie et l'historique des mouvements masculinistes, il est important d'en connaître, afin de les déminer, les récits fondateurs et les ressorts idéologiques qui les accompagnent.

a) Les grands « mythes fondateurs » de l'idéologie masculiniste : l'imposture de la crise de la masculinité

Les mouvements masculinistes reposent sur ce qu'il est convenu d'appeler des « mythes fondateurs » qui, loin de les fragiliser en dépit de leur inanité, les renforcent par un effet mobilisateur et fédérateur autour de communautés persuadées de la véracité de ces récits, à la fois victimaires et dominateurs.

Lors de son audition par la délégation40(*), Hélène Roger, directrice du pôle Analyse et Plaidoyer de l'association Sidaction, a parfaitement résumé les choses en soulignant que « le masculinisme n'est pas une opinion ; c'est une idéologie qui vise à restaurer une domination masculine et des rôles de genre traditionnels, partant du principe que le féminisme, et plus largement les femmes, constitueraient une menace pour la société. »

(1) Trois grands types de récits masculinistes

Lors de son audition par la délégation41(*), Laura Verquere, maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université de Lille, a ainsi rappelé que les discours masculinistes reposent globalement sur trois types de récits, précisant, en outre, que ces récits ne restent pas confinés aux discours masculinistes mais circulent bien au-delà :

- le premier récit est celui du mythe de « l'égalité déjà là », identifié dès les années 1970-1980 par la sociologue Christine Delphy, selon lequel l'égalité entre les sexes serait déjà atteinte, rendant dès lors les revendications féministes obsolètes ;

- le deuxième récit repose sur la théorie de l'effet pervers, qui soutient que le féminisme serait allé trop loin, inversant l'ordre du genre et instaurant une guerre des sexes au détriment des hommes. La société serait ainsi devenue « gynocentrée », pensée par et pour les femmes, avec des institutions fonctionnant à leur bénéfice, comme le système scolaire qui favoriserait la réussite des filles ou les institutions judiciaires qui seraient systématiquement en faveur des femmes.

Ainsi que le formulait Céline Morin42(*), maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université Paris-Nanterre, « au mythe de « l'égalité déjà là », s'est ajouté récemment dans les milieux masculinistes celui de « l'égalité arrivée trop vite et trop fort ». Selon cette idée, la révolution sexuelle aurait été trop rapide et trop brutale. Cela constitue une sorte de tour de passe-passe pour imputer aux minorités qui ont revendiqué des droits les problèmes d'inégalités toujours présents. Ce mythe d'une propulsion trop rapide, selon lequel les droits devraient arriver beaucoup plus lentement pour que chacun puisse s'y habituer, est une idée très présente qui capitalise sur le mythe de « l'égalité déjà là ». »

- enfin le troisième récit est celui autour de la crise de la masculinité, qui a notamment été étudié par le franco-canadien Francis Dupuis-Déri43(*), professeur de science politique et affilié à l'Institut de recherche et d'études féministes (IREF) à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), que les rapporteures ont rencontré lors d'un déplacement à Montréal entre le 30 mars et le 3 avril 2026, aux côtés d'autres spécialistes des masculinismes dont la professeure de sociologie Mélissa Blais.

Le discours sur une prétendue « crise de la masculinité » dénonce une mise en péril supposée des hommes et de l'identité masculine, nourissant un récit de malaise et de mal-être masculin, cette fois à un niveau plus subjectif, qui s'articule à une posture victimaire. Les masculinistes se présentent alors comme des victimes de l'avancée des droits des femmes, ce qui leur permet de légitimer leur revendication des droits des hommes et la recherche d'un bien-être spécifiquement masculin.

Au sujet de ce troisième pilier fondateur des masculinismes, l'historienne Christine Bard avait déclaré devant la délégation44(*), « il n'est pas pertinent d'analyser l'essor masculiniste comme une « crise de la masculinité ». Avec Francis Dupuis-Déri, je souligne l'inadéquation de cette notion tant la crise est permanente, mais aussi parce que c'est souvent une façon de reprocher au féminisme d'être allé « trop loin ». »

Comme l'explique fort justement, dans son ouvrage précité, le politologue Francis Dupuis-Déri, que la délégation a rencontré lors de son déplacement à Montréal en avril 2026, le discours sur une prétendue « crise de la masculinité » est quasiment aussi ancien que l'histoire de l'humanité elle-même : « le discours de la crise de la masculinité est à ce point récurrent et persistant qu'il serait possible de lui consacrer au moins un ou même plusieurs livres pour discuter de la situation de chaque pays à travers son histoire et dans le temps présent. (...) ce phénomène survient toujours en réaction à l'attitude de femmes qui remettent en cause un tant soit peu quelques normes patriarcales. Ces transgressions ou de simples menaces de transgression suffisent à des hommes pour déclarer que la masculinité est en crise, que les hommes sont dominés par les femmes, voire que la société est en danger. Le discours de la crise de la masculinité peut aussi s'amalgamer à des discours nationalistes et racistes ».

À l'appui de ce constat, Francis Dupuis-Déri revient sur divers moments de l'histoire où s'est exprimé ce discours de la crise de la masculinité : ainsi, à Rome déjà, en 195 av. J.-C., Caton l'Ancien réagissait à la mobilisation de Romaines contre une loi leur interdisant de conduire des chars ou de porter des vêtements colorés en affirmant que « les femmes sont devenues si puissantes que notre indépendance est compromise à l'intérieur même de nos foyers, qu'elle est ridiculisée et foulée aux pieds en public ».

Dans le même esprit, Laura Verquere, maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université de Lille, a rappelé devant la délégation45(*) qu'« au cours de l'histoire, lorsque les mouvements féministes avancent, des résistances apparaissent. Cela se manifeste à chaque fois par des discours de crise : en l'occurrence, la crise des hommes et leur mal-être. Il faut prendre ces discours au sérieux ; on peut articuler des visions subjectives avec des visions plus structurelles et critiques. Mais, historiquement, les discours sur la crise et le malaise des hommes dans leur intimité ne sont pas nouveaux. »

On peut également adosser à ce mythe de la crise de la masculinité celui de la « femme castratrice » dont les ressorts gynophobes ne servent qu'à légitimer la misogynie radicale véhiculée par les masculinismes.

Plus récemment, les chiffres issus de l'étude réalisée par OpinionWay pour Sidaction sur Les hommes et le masculinisme, publiée le 1er décembre 2025, témoignent de cette expérience d'une « crise de la masculinité ». Ainsi que le relevait Eléonore Quarré46(*), responsable des études Société du pôle Opinion chez OpinionWay, « nos données mettent d'abord en évidence un climat de recomposition des rapports entre les femmes et les hommes, vécu par une partie des hommes comme une perte de repères. »

des hommes : estiment que la société parmi les 25-34 ans

s'acharne aujourd'hui sur les hommes ;

déclarent ne plus savoir

ce que signifie être un homme aujourd'hui

Dès lors, comme le soulignait Eléonore Quarré lors de son intervention précitée, « ce malaise n'implique pas une radicalisation massive, mais il crée une disponibilité à des discours qui promettent des repères simples, une lecture claire du monde social et une forme de réassurance identitaire. »

des hommes pensent qu'il serait aujourd'hui plus difficile d'être un homme qu'une femme

des hommes ont le sentiment que les hommes ne sont plus assez respectés

(2) Des récits fabricateurs de discours qui transcendent toutes les communautés masculinistes

Ainsi que le constatait Laura Verquere, ces récits débouchent sur des discours qui traversent l'ensemble des communautés masculinistes :

- d'une part, un discours s'appuyant sur l'idée qu'il faudrait se transformer : reprendre possession de sa virilité, devenir un homme meilleur via un travail sur soi, orienté par des experts ou des influenceurs qui proposent des formations, des stages ou des coachings payants, comme on le verra infra ;

- d'autre part, un discours relevant d'une approche plus fataliste et nihiliste d'un épanouissement masculin empêché par les femmes. Dès lors, les difficultés économiques, sociales, affectives et sexuelles rencontrées par les hommes seraient imputables aux femmes et il n'y aurait plus qu'à s'y résigner. Cette forme de déterminisme se retrouve davantage dans la communauté Incel précédemment évoquée et peut parfois expliquer l'appel au suicide revendiqué au sein de cette communauté.

Comme le souligne très justement Laura Verquere, « ces arguments s'enracinent dans une idéologie qui offre une matrice explicative au malaise des hommes, censée donner du sens à leur souffrance ».

Pire encore, comme l'exposait devant la délégation47(*) Hélène Roger, directrice du pôle Analyse et Plaidoyer de l'association Sidaction, « le masculinisme constitue aussi une machine à exploiter les fragilités des jeunes hommes. Les communautés masculinistes fonctionnent comme des groupes de soutien, convertissant les frustrations individuelles en ressentiment collectif envers les femmes et les minorités. C'est un business de la souffrance et de la solitude pour vendre une vision toxique des relations affectives et sexuelles. »

b) Une idéologie « paradoxale » de la condition masculine : entre domination hégémonique et victimisation

Une autre dimension saillante des mouvements masculinistes réside dans les contradictions dont ils sont pétris, présentant en quelque sorte les deux faces d'une même pièce, comme l'expliquait devant la délégation48(*) l'historienne Christine Bard :

côté pile, « un masculinisme victimisant les hommes en inversant le rapport de domination, donnant l'image d'une masculinité défaite, malheureuse, frustrée et avide de revanche » ;

côté face, « un masculinisme viriliste, offensif, nourri par divers fondamentalismes religieux ».

Les études récentes publiées sur les groupes masculinistes insistent sur le recours aux discours victimaires et à la construction rhétorique de la victime, acteur de sa propre revanche, menant à la justification de l'utilisation de la violence.

Entre le pendant victimaire et le pendant dominateur de cette idéologie paradoxale de la condition masculine, s'immisce une subtilité supplémentaire, celle de la hiérarchisation entre hommes, opérée par les masculinistes eux-mêmes.

En effet, ainsi que l'expliquait aux rapporteures49(*) Laura Verquere, maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'Université de Lille, « le masculinisme reposerait sur une forme de sélection naturelle avec des gagnants et des perdants, selon des éléments biologiques et physiques déterminés, mais aussi déterminants. Par exemple, des critères physiques comme la taille, la musculature ou la forme de la mâchoire justifieraient une hiérarchie entre les hommes. Le masculinisme prône donc la domination des hommes sur les femmes, mais aussi une hiérarchisation des hommes entre eux, avec des rapports de domination. On parle souvent des alphas et des bêtas, ce qui charrie d'autres rapports sociaux de domination de classe, de race ou de sexualité. »

Au premier rang des masculinistes qui cultivent cette rhétorique de la hiérarchisation entre hommes, on trouve les Incel dont il a déjà été question supra. Ces derniers déploient, en effet, une vision du monde très hiérarchisée dans laquelle un homme n'a de valeur que par sa capacité à avoir accès au corps des femmes.

Comme l'expliquait devant la délégation50(*) Julien Chavanes, romancier et journaliste indépendant, « ils s'en remettent à une échelle de l'attractivité graduée de 1 à 10 : à 10 règnent les chads et à zéro se morfondent les incels, place à laquelle ils se pensent condamnés à cause d'une mauvaise génétique. Contrairement à eux, les chads sont beaux, musclés, grands, ont des mâchoires carrées - c'est un sujet de fascination, voire d'obsession - et peuvent sortir avec des stacys, leur équivalent féminin. »

De même, s'agissant toujours de cette logique de hiérarchisation, Alexandre Ledrait, professeur de psychopathologie clinique et de psychocriminologie clinique à l'université de Caen Normandie, précisait devant la délégation, qu'il s'agit « d'une hiérarchie plutôt raciale, a fortiori au sein des courants nord-américains. Ceux qui sont dits « racisés » sont considérés comme des sous-humains. Il existe donc une véritable hiérarchie où les hommes blancs sont considérés comme des chads s'ils sont bien faits. »

Plus encore, dans les ressorts psychologiques de cette hiérarchisation se loge une incohérence supplémentaire liée à la défense par les masculinistes de stéréotypes de genre dont ils se disent, pour certains, eux-mêmes victimes.

Ce paradoxe a été désigné, devant la délégation51(*), par Eléonore Quarré, responsable des études Société du pôle Opinions chez OpinionWay lors de la présentation de l'étude précitée sur Les hommes et le masculinisme, comme un conflit de normes et « un principe typique du masculinisme que [celui] de se plaindre de stéréotypes et de se poser en victime tout en retournant la situation pour défendre une place ou un statut qui aurait été perdu, dans un mouvement de déclassement. Ce principe est même au coeur du masculinisme, il est fondateur du mouvement. »

Dès lors, ces stéréotypes de virilité dominante et agressive véhiculée par les masculinistes deviennent pour ceux qui y adhèrent comme une prison dont il est impossible de s'échapper.

Pour reprendre les mots du romancier, auteur jeunesse et humoriste Thomas Piet, que la délégation a auditionné dans le cadre d'une table ronde52(*) consacrée à l'engagement des hommes contre les discours masculinistes, « selon cette idéologie, (...) les hommes, de leur côté, auraient une interdiction totale de vivre leurs émotions, sauf la colère, mise en avant et applaudie quand elle est projetée sur les autres. En aucun cas des émotions de tristesse, de peur, ou même de joie. Pas le droit de vivre de l'amour, parce que c'est jugé trop féminin. Les hommes se doivent d'être riches, musclés, d'avoir un certain goût pour la violence et d'être vigilants chaque seconde à bien correspondre à ce que l'on attend d'eux en tant qu'hommes virils. La sacro-sainte virilité devient alors une prison dans laquelle aucun espoir d'être un jour épanoui et authentique n'est envisageable. »

c) Le recours à des théories pseudo-scientifiques, aux relents complotistes

Pour asseoir ces récits et ces discours idéologiques, les masculinistes ont recours à des théories présentées comme « scientifiques » qui sont, en réalité, l'émanation de milieux complotistes flirtant avec le conspirationnisme.

Laura Verquere, maîtresse de conférences en sciences de l'information et la communication à l'université de Lille, l'a parfaitement explicité devant la délégation au cours de son audition53(*), « ces idéologies sont généralement « prouvées » par des détournements de sources scientifiques, par un usage de vocabulaire pseudo-scientifique ou par des propositions d'outils de mesure de la valeur de la sexualité. On peut qualifier cela de fabrique de l'ignorance autour des questions de genre, ce qui est un enjeu important. Ce sont des logiques analogues à celles que l'on retrouve dans les sphères complotistes. »

Dans cette logique, Pauline Ferrari, journaliste, autrice de l'ouvrage précité Formés à la haine des femmes, a précisé devant la délégation54(*) que « ces mouvements sont traversés par de fausses informations et par des théories du complot, notamment sur l'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars), ou sur la pseudo-dévirilisation des hommes liée à la pollution de l'eau par les hormones issues de la pilule contraceptive, une théorie ancienne qui se réactive aujourd'hui dans les sphères francophones. » En outre, à l'idée que « le féminisme aurait dévirilisé les hommes », s'ajoutent, « des théories conspirationnistes et racistes, notamment celle du « grand remplacement », qui consiste à dire que les hommes immigrés viennent voler nos femmes. »

Lors de son intervention devant la délégation au cours du colloque inaugural du 27 novembre 2025 sur les mouvements masculinistes dans le monde, le journaliste Pierre Gault, auteur d'une enquête journalistique55(*) en immersion dans les sphères et réseaux masculinistes, a expliqué pourquoi le masculinisme a les mêmes ressorts que le complotisme et comment les masculinistes ont recours à des thèses pseudo-scientifiques pour étayer leurs propos.

Lorsqu'un influenceur m'a expliqué que le monde était gouverné par la matrice, c'est-à-dire par une élite luciférienne qui comprendrait les plus grandes fortunes du monde et dont le but serait de nous anéantir, personne ne s'est offusqué dans le tchat. Pour ma part, il m'a fallu quelques minutes pour prendre la mesure du discours complotiste et de ses relents antisémites. C'est à la suite de cette réunion que j'ai compris que le masculinisme était une porte d'entrée vers des discours radicaux. (...) Quand on intègre les communautés masculinistes, on en vient à détester tout le monde, et pas seulement les femmes.

Pierre Gault, journaliste, réalisateur et auteur56(*)

L'adhésion aux théories complotistes n'est pas l'apanage des masculinistes les plus radicaux.

Ainsi, lors de la présentation devant la délégation57(*) de l'étude précitée sur Les hommes et le masculinisme, réalisée par OpinionWay pour Sidaction et rendue publique le 1er décembre 2025, Hélène Roger, directrice du pôle Analyse et plaidoyer de Sidaction, a indiqué que l'étude avait permis de mesurer la perméabilité des jeunes aux théories complotistes, d'après l'échelle de Bruder fondée sur cinq affirmations58(*), et montré que « 92 % des jeunes croient à au moins une affirmation et un jeune sur quatre aux cinq affirmations. »

La perméabilité aux thèses complotistes se rapproche sans doute de la perméabilité aux thèses masculinistes, puisqu'elles reposent sur les mêmes ressorts, notamment la victimisation, l'utilisation du « bon sens » à l'opposé des données scientifiques, et des réponses souvent simplistes affirmées sans contre-argumentaire. En outre, elles sont relayées par les mêmes réseaux extrémistes.

Hélène Roger, directrice du pôle Analyse et Plaidoyer de Sidaction59(*).

d) La sphère privée, « coeur de la bataille masculiniste » ?

La diffusion de discours virilistes ayant vocation à cantonner les femmes à la sphère domestique place la sphère privée, qui n'en demeure pas moins éminemment politique, au coeur de l'idéologie masculiniste.

À cet égard, l'analyse développée devant la délégation60(*) par Céline Morin, maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université Paris-Nanterre, pour qui « le coeur de la bataille masculiniste, c'est la sphère privée », a semblé particulièrement pertinente aux rapporteures.

Elle a ainsi estimé que « quiconque parcourt la manosphère le voit immédiatement : sous le vernis viriliste, elle déborde de conseils conjugaux, de stratégies de séduction, de mesures de la valeur amoureuse des individus. Ce qui, vu de loin, semble n'être qu'une obsession de performance masculine a en fait une cause cachée : un profond sentiment de vide affectif. Face à un sentiment d'incompétence relationnelle, l'amour est perçu comme brutal, compétitif, humiliant, et la famille traditionnelle apparaît alors comme une oasis de sécurité. »

Le repli vers les mouvements masculinistes de ceux qui pensent y trouver une réponse à leur insécurité affective et relationnelle doit aussi être pris en compte par nos démocraties modernes afin de lutter contre une forme de politisation de la souffrance et de capitalisation qui en est faite.

Ainsi, pour Céline Morin, « les extrêmes droites prospèrent sur le déclassement économique et sur des crispations identitaires, mais elles se consolident aussi quand elles proposent de répondre à l'insécurité affective de nos concitoyens. (...) Les leaders misogynes apprennent alors à combler ce vide et à « réparer » les hommes par la discipline, l'hyper-indépendance et le rejet de l'empathie, afin de restaurer un ordre conjugal hiérarchique. Ils recentrent ce que l'on appelle le care - l'attention, le soin, le soutien émotionnel - sur les besoins masculins, en réassignant aux femmes les responsabilités domestiques et affectives dans lesquelles on leur promet l'épanouissement. Il s'agit d'une réparation par la polarisation : on soigne non pas en développant des compétences relationnelles, mais en construisant un autre à conquérir dans un rapport de force. »

Dès lors, elle estime que si le masculinisme prospère, c'est non seulement parce qu'il a une grille de lecture séduisante - la virilité restaurée -des causalités simples et des alliances avec certaines théories du complot. Mais c'est aussi parce que « nous avons sous-estimé dans le débat politique la portée des projets qui concernent la famille, le couple et la parentalité de la part de mouvements politiques qui ne se conforment pas à notre pacte démocratique. »

Ainsi, la question des structures affectives de notre société et leur rôle dans le vivre-ensemble n'ont pas été traités à leur juste place par les démocraties libérales, sont régulièrement refoulées aux marges et, ce faisant, récupérées par des mouvements contre-démocratiques.

C'est pourquoi, la chercheuse estime que le « masculinisme en France, et plus largement en Occident, est un activisme politique et un projet de sphère privée qui repose sur une alliance sous-estimée entre le néo-conservatisme et le néolibéralisme. »


* 2 Colloque organisé par la délégation le 27 novembre 2025 sur la montée en puissance des mouvements masculinistes dans le monde.

* 3 Colloque du 27 novembre 2025.

* 4 Le mot « masculinisme » faisait partie des quelque 150 mots à entrer dans le Petit Larousse illustré de 2025. En outre, d'après l'éditeur du dictionnaire Le Robert, le mot « masculinisme » est, en 2025, celui dont la consultation sur le site du dictionnaire a le plus augmenté en un an, avec une augmentation de consultation de 800 %.

* 5 Colloque du 27 novembre 2025 sur la montée en puissance des mouvements masculinistes dans le monde.

* 6 Antiféminismes et masculinismes d'hier et d'aujourd'hui, sous la direction de Christine Bard, Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri, PUF, 22 octobre 2025.

* 7 Colloque du 27 novembre 2025 : Montée en puissance des mouvements masculinistes dans le monde - Actes du colloque du 27 novembre 2025 - Sénat.

* 8 Audition du 11 décembre 2025.

* 9 Audition du 22 janvier 2026.

* 10 Résultats de l'étude réalisée par OpinionWay pour l'association Sidaction, publiée le 1er décembre 2025 et intitulée Les hommes et le masculinisme.

* 11 Colloque du 27 novembre 2025.

* 12 Audition du 8 janvier 2026.

* 13 Colloque du 27 novembre 2025.

* 14 Audition du 22 janvier 2026.

* 15 Colloque du 27 novembre 2025.

* 16 Association de Défense des intérêts des divorcés hommes et de leurs enfants mineurs.

* 17 Audition du 11 décembre 2025.

* 18 Audition du 5 mai 2026.

* 19 Colloque du 27 novembre 2025.

* 20 « Mon monde tordu ».

* 21 Célibataire involontaire ou plus exactement « chaste » involontaire.

* 22 Colloque du 27 novembre 2025.

* 23 Colloque du 27 novembre 2025.

* 24 Audition du 11 décembre 2025.

* 25 Colloque du 27 novembre 2025.

* 26 Colloque du 27 novembre 2025.

* 27 Audition du 19 mai 2026.

* 28 Table ronde du 29 janvier 2026.

* 29 Colloque du 27 novembre 2025.

* 30 Audition du 8 janvier 2026.

* 31 Éditions Les Léonides, 2025.

* 32 Audition du 11 décembre 2025.

* 33 Étude OpinionWay pour Sidaction sur Les hommes et le masculisnisme (1er décembre 2025).

* 34 Audition du 11 décembre 2025.

* 35 Audition du 22 janvier 2026.

* 36 Enquête menée, au mois de novembre 2025, auprès d'un échantillon représentatif de 1 528 hommes âgés de 16 à 59 ans, complété par un sur-échantillon permettant d'interroger au total 800 jeunes hommes de 16 à 34 ans.

* 37 Audition du 8 janvier 2026.

* 38 Éditions JC Lattès, 2023.

* 39 Audition du 11 décembre 2025.

* 40 Audition du 22 janvier 2026.

* 41 Audition du 11 décembre 2025.

* 42 Audition du 11 décembre 2025.

* 43 Auteur de l'ouvrage : La crise de la masculinité, Autopsie d'un mythe tenace, Éditions du remue-ménage, 2018.

* 44 Colloque du 27 novembre 2025.

* 45 Audition du 11 décembre 2025.

* 46 Audition du 22 janvier 2026.

* 47 Audition du 22 janvier 2026.

* 48 Colloque du 27 novembre 2025.

* 49 Audition du 11 décembre 2025.

* 50 Table ronde du 24 mars 2026.

* 51 Audition du 22 janvier 2026.

* 52 Table ronde du 24 février 2026.

* 53 Audition du 11 décembre 2025.

* 54 Audition du 8 janvier 2026.

* 55 Réalisateur du documentaire « Mascus, les hommes qui détestent les femmes », auteur de l'ouvrage « Dans la peau d'un mascu », Éditions Denoël, 2026.

* 56 Colloque du 27 novembre 2025.

* 57 Audition du 22 janvier 2026.

* 58 Ces cinq affirmations sont les suivantes : « beaucoup de choses se produisent dans le monde dont le grand public n'est pas informé » ; « les politiciens ne nous disent généralement pas ce qui motive réellement leurs décisions » ; « il existe des organisations secrètes qui influencent considérablement les décisions politiques » ; « des événements qui, en apparence, ne semblent pas avoir de lien sont souvent le résultat d'activités secrètes » ; enfin, « les agences gouvernementales surveillent étroitement les citoyens ».

* 59 Audition du 22 janvier 2026.

* 60 Audition du 11 décembre 2025.

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