B. DEUX ENJEUX MAJEURS : LA LUTTE CONTRE LA CORRUPTION ET LE RESPECT DES RÈGLES EUROPÉENNES EN MATIÈRE D'ENVIRONNEMENT

Le déplacement de la délégation sénatoriale en Albanie a permis de mettre en évidence deux enjeux particulièrement importants pour la suite des négociations et la finalisation du processus d'adhésion.

1. La lutte contre la corruption : un enjeu majeur pour la crédibilité de la candidature de l'Albanie

La réforme de la justice et la lutte contre la corruption sont des enjeux majeurs pour l'Albanie, ce pays continuant, malgré les efforts accomplis et reconnus dans le rapport d'évaluation des critères intermédiaires du bloc des fondamentaux, de souffrir d'une image négative dans ce domaine.

Il faut souligner que des réformes importantes ont été menées. L'Albanie a mis en place un processus de « vetting », c'est-à-dire de contrôle de l'intégrité des magistrats, qui s'est traduit par la mise à l'écart d'un nombre important de magistrats5(*).

Un parquet spécial anti-corruption, le SPAK, a également été instauré, afin de mener de manière résolue une offensive anti-corruption. En 2025, le SPAK a intensifié ses enquêtes de haut niveau, aboutissant à l'inculpation d'un ancien Président, d'un ex-Premier ministre, de douze maires et de huit députés.

L'amélioration de la qualité de la justice constitue un autre axe central des réformes judiciaires. Un projet de réforme pénale est en cours d'examen. Un programme de modernisation de la formation judiciaire est en oeuvre dans le cadre du projet de jumelage institutionnel européen piloté par l'École nationale de la magistrature française.

La lutte contre la corruption reste un dossier très sensible et, tel que l'a ressenti la délégation sénatoriale, mal vécu car les autorités albanaises peuvent avoir le sentiment qu'en dépit des efforts accomplis, les Albanais seraient perçus par certains comme « corrompus par essence », ce qui serait particulièrement dangereux, alors que les efforts menés sont réels.

Un dossier emblématique a toutefois brouillé l'image du Premier ministre Edi Rama : celui de Mme Balluku, ancienne vice-Première ministre et députée, mise en cause par le SPAK pour des faits supposés de violations de procédures d'appel d'offres.

Le Premier ministre s'en est séparé trop tardivement et a demandé à sa majorité de refuser la levée de l'immunité parlementaire, arguant que cela n'aurait pas d'impact sur le processus judiciaire, ce qui a terni son image.

A contrario, les autorités mettent en avant qu'une affaire comme celle-ci a été rendue possible grâce à l'efficacité du SPAK.

Le rapport d'évaluation des critères intermédiaires du bloc des fondamentaux (IBAR) « souligne fermement qu'il est nécessaire que le pouvoir exécutif comme le pouvoir législatif de l'Albanie respectent totalement l'indépendance du pouvoir judiciaire et mettent pleinement en oeuvre, en priorité, les décisions contraignantes de la Cour constitutionnelle, relevant des cas passés de mise en oeuvre incomplète et tardive de décisions par les pouvoirs exécutif et législatif ».

Cette crédibilité des procédures albanaises en matière d'indépendance de la justice, de lutte contre la corruption et de respect de l'État de droit est évidemment cruciale pour la suite du processus d'adhésion.

2. Le respect des règles environnementales européennes au défi du développement économique et de la stratégie de développement touristique

Le deuxième grand enjeu perçu par la délégation sénatoriale lors de son déplacement en Albanie concerne l'aménagement du territoire et la protection de l'environnement au regard de l'objectif de développement touristique de l'Albanie.

Le Premier ministre Edi Rama souhaite orienter l'Albanie vers un tourisme haut de gamme et l'agence de l'aménagement du territoire, que la délégation a rencontrée, fait appel à de nombreux architectes de renom pour mener des projets de développement urbanistiques ambitieux, souvent en hauteur compte tenu de difficultés particulières liées à la propriété foncière au regard de l'histoire du pays. La numérisation du cadastre est un enjeu important.

Néanmoins, même si les projets peuvent individuellement être perçus comme positifs, et même si 25 % à 27 % du territoire albanais sont couverts par des zones de protection, l'ambition étant de parvenir à 30 % d'ici 2030, la délégation de la commission des affaires européennes exprime des craintes concernant le risque de bétonisation du littoral et le respect de l'acquis communautaire en matière de protection de l'environnement (chapitre 27) qui est un enjeu important en Albanie, tout comme au Monténégro.

La délégation a pu observer un projet intéressant de réaménagement du port de Durres pour y installer une marina de qualité, mais elle a également observé des projets de densification et de bétonisation du littoral moins heureux.

Surtout, un projet emblématique de développement touristique de luxe dans une zone protégée, porté par le gendre du président des États-Unis Trump, suscite une forte contestation populaire dont la délégation a pu mesurer l'ampleur lors de son déplacement.

Le mouvement des « flamants roses » conteste ainsi fortement ce projet. Fondé essentiellement sur des préoccupations environnementales et anti-système, il semblait faire l'objet de tentatives d'instrumentalisation politique de la part de nouveaux partis, mais il insaisissable et pacifique au moment où du déplacement de la délégation de la commission des affaires européennes.

Ce projet constitue un sujet de vigilance pour l'Union européenne. Le porte-parole de la Commission européenne a mis en garde les autorités albanaises et a fait valoir que « L'Albanie devrait s'abstenir de toute action susceptible de compromettre le respect du critère de clôture, en l'occurrence le chapitre 27 [sur le respect des règles environnementales], et nous nous attendons donc à ce que les autorités albanaises agissent sans aucun délai ».

Lors des échanges avec les différentes autorités et administrations, tant nationales qu'européennes, la délégation sénatoriale a fait valoir l'importance du respect de ce chapitre, en soulignant qu'outre l'enjeu de la préservation des sites naturels, de lourds investissements seraient certainement nécessaires pour respecter les normes européennes. L'Albanie pourrait ainsi demander des périodes transitoires en matière d'environnement, mais aussi le cas échéant en matière d'agriculture, afin de moderniser et de mettre aux normes européennes les exploitations.


* 5 https://www.eeas.europa.eu/delegations/albania/overview-activity-vetting-bodies-until-15-september-2025_en

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