B. LA GESTION SANITAIRE A-T-ELLE SU TIRER LES LEÇONS DES CRISES PASSÉES ?

1. Une coordination internationale globalement efficace

Les intervenants ont salué la qualité de la coordination internationale mise en oeuvre pendant la crise.

Serge Morand a notamment souligné l'importance de l'alerte précoce émise par le ministère de la Santé argentin ainsi que le rôle joué par l'OMS à travers la diffusion de recommandations relatives à la gestion des foyers infectieux à bord des navires. Ces recommandations ont permis de disposer rapidement d'un cadre d'action partagé, alors que la pandémie de covid-19 avait déjà mis en évidence la vulnérabilité particulière des navires, comme l'avait illustré l'apparition de plusieurs clusters à bord de paquebots de croisière, notamment celui du Diamond Princess en 2020.

Didier Lepelletier a insisté sur la coopération étroite entre les autorités sanitaires nationales et les institutions internationales. La direction générale de la santé a ainsi adapté sa réponse aux recommandations formulées par l'OMS et le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC), avec lesquels des échanges constants étaient organisés au sein de la cellule de crise afin de faciliter le partage d'informations, la mise en oeuvre des mesures sanitaires et la conduite du contact tracing international.

L'événement présentait toutefois une complexité particulière en raison de la présence à bord du navire de ressortissants de 23 nationalités différentes, chaque État demeurant souverain en matière de sécurité sanitaire, comme l'a rappelé Didier Lepelletier, qui a par ailleurs souligné que le maintien des passagers sur le navire aurait non seulement constitué une perte de chance pour les patients nécessitant une prise en charge médicale, mais aurait également soulevé d'importantes difficultés juridiques sur le plan international.

Cet épisode a également mis en évidence la nécessité d'une bonne articulation entre recommandations internationales, expertise scientifique nationale, contraintes opérationnelles et décisions des autorités politiques. Certaines difficultés peuvent résulter de stratégies sanitaires divergentes, comme dans le cas des États-Unis.

2. À l'échelle nationale, la gestion de la crise s'est appuyée sur une architecture institutionnelle mobilisant un nombre important d'acteurs et des moyens dédiés autour d'un principe de « précaution maximale »

Didier Lepelletier a souligné qu'un retour d'expérience hantavirus répondant aux normes de qualité ISO 9001 est en cours d'élaboration par la direction générale de la santé, en plus des retours d'expérience « à chaud » et intermédiaires. Son intervention a permis d'en dresser les premières leçons.

a) Une organisation de crise renforcée à la suite de la covid-19

La gestion de la crise à hantavirus Andes s'est inscrite dans un environnement post-covid, refondé pour répondre plus efficacement aux urgences sanitaires. Un centre de crise sanitaire a ainsi été mis en place en mars 2024 au sein de la direction générale de la santé (DGS), en remplacement de la sous-direction de veille et de sécurité sanitaire. Bénéficiant de moyens humains et organisationnels accrus, ce centre de crise intègre désormais le Corruss (Centre opérationnel de régulation et de réponse aux urgences sanitaires et sociales), une unité de coordination, ainsi qu'une sous-direction dédiée à la préparation et à la gestion des crises sanitaires.

Son action s'inscrit dans un cadre interministériel associant selon les crises d'autres structures, à l'instar du centre de crise et de soutien du ministère de l'Europe et des affaires étrangères (MEAE) ainsi que le centre opérationnel de gestion interministérielle des crises (Cogic) du ministère de l'intérieur.

Devenu « l'organe national de référence en termes de crise infectieuse », le centre de crise sanitaire s'articule autour d'une culture du retour d'expérience (Retex), de l'anticipation, de la formation continue et de la réalisation régulière d'exercices de simulation. À cet égard, Didier Lepelletier a indiqué que 19 exercices ont été organisés en 2025 et que 26 exercices supplémentaires étaient programmés, dont plusieurs spécifiquement dédiés à des scénarios infectieux.

b) Une doctrine de gestion sanitaire fondée sur un principe de précaution maximale

Didier Lepelletier a souligné que cette doctrine s'appuyant sur le principe de précaution a immédiatement été retenue comme ligne de conduite politique dans un contexte marqué par des incertitudes quant aux spécificités du hantavirus Andes. L'objectif d'éviter toute chaîne de transmission secondaire sur le territoire national a été largement partagé par les autorités politiques, les administrations centrales et les experts.

Cette stratégie s'est traduite par des mesures d'identification, d'isolement et de surveillance des cas et des contacts, afin de prévenir toute transmission croisée. Dans cette logique, il a été décidé de recourir à une quarantaine hospitalière stricte, notamment en matière de règles d'isolement et de gestion des excreta des patients, mise en oeuvre dans des établissements habilités à prendre en charge les risques infectieux émergents, tels que l'hôpital Bichat - Claude-Bernard, établissement de santé de référence pour les risques épidémiques et biologiques (ESR-REB) en Île-de-France.

Didier Lepelletier a précisé que cette décision s'appuyait sur les connaissances disponibles concernant la maladie : si les premiers symptômes interviennent en moyenne autour de la troisième semaine après l'exposition, la période d'incubation peut s'étendre jusqu'à 42 jours. C'est cet horizon maximal qui a été retenu pour la durée de surveillance et d'isolement.

Ainsi, les quarantaines ont pris fin le 6 juin pour l'ensemble des passagers concernés par le contact à risque intervenu lors du vol du 25 avril, tandis que les quatre cas contacts asymptomatiques du navire sont restés sous surveillance jusqu'au 21 juin.

c) Un pilotage qui a reposé sur une mobilisation interministérielle et scientifique d'ampleur

La gestion de la crise s'est appuyée sur une coordination étroite autour de la ministre de la Santé et de la direction générale de la santé, et a mobilisé de nombreux acteurs.

Sur le versant sanitaire et scientifique, ont été associés :

- Santé publique France, dont les experts ont été mobilisés notamment pour l'élaboration de lignes de conduites de santé publique ;

- la mission nationale Coreb (Coordination du risque épidémique et biologique), chargée de la coordination des établissements de santé de référence (ESR-REB) accueillant les contacts en isolement ;

- l'Institut Pasteur, notamment sa cellule d'intervention biologique d'urgence (CIBU), chargée du diagnostic des patients via des prélèvements et des analyses biologiques réalisés en urgence, afin d'adapter rapidement la stratégie de prise en charge en cas de positivité ;

- le Centre national de référence (CNR), chargé du séquençage du génome du virus dans des délais contraints afin de vérifier l'absence de mutation susceptible d'influencer sa transmissibilité ;

- l'ANRS-MIE, intégrée au dispositif afin d'articuler recherche et décision sanitaire, notamment à travers sa participation aux réunions hebdomadaires de sécurité sanitaire tenues au ministère de la santé ;

- les agences régionales de santé (ARS), chargées du suivi des passagers  y compris des ressortissants étrangers travaillant en France , entre leur arrivée sur le territoire national et leur mise en quarantaine hospitalière, huit régions ayant été concernées.

En outre, sur le plan opérationnel, plusieurs moyens ont été mobilisés :

- en matière de communication, Didier Lepelletier a indiqué que la DGS et son centre de crise disposaient de canaux dédiés en fonction des interlocuteurs : le DGS-Urgent à l'attention des médecins et pharmaciens, les MARS (messages d'alerte et de réponse sanitaire) à destination des établissements de santé et le MINSANTE à destination des ARS ;

- sur le plan juridique, Didier Lepelletier a évoqué la mobilisation de la direction des affaires juridiques (DAJ) du ministère de la santé pour sécuriser le cadre réglementaire d'urgence mis en oeuvre, fondé sur un décret collectif couvrant l'ensemble des passagers, ensuite complété par des arrêtés nominatifs pris par les préfets, tandis que les prolongations de quarantaine (initialement fixée à 14 jours) ont nécessité une saisine du juge au dixième jour ainsi qu'un certificat médical justifiant leur maintien.

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