III. EN DÉPIT DU PHÉNOMÈNE « D'INFODÉMIE » QUI A ACCOMPAGNÉ CETTE CRISE, SA GESTION EN FRANCE ET DANS LE MONDE A ÉTÉ GLOBALEMENT PERFORMANTE
A. UN EMBALLEMENT DU DISCOURS MÉDIATIQUE ET POLITIQUE QUI A AGI COMME UN RÉVÉLATEUR DE NOS RAPPORTS COLLECTIFS AUX ÉPIDÉMIES
1. Des réactions parfois décorrélées de l'état réel de la menace épidémique ont émergé dans le débat public, mettant en tension les canaux de communication institutionnels
Yazdan Yazdanpanah a observé que les crises épidémiques s'accompagnent de plus en plus souvent de « crises sociétales », marquées par l'émergence de phénomènes d'« infodémie11(*) ».
Selon lui, cette double crise s'est vérifiée lors de l'épisode du foyer de cas de hantavirus Andes de mai 2026, pour lequel il a indiqué à l'Office qu'il a eu le sentiment de revivre sur le plan médiatique une situation similaire à celle survenue aux débuts de l'épidémie de covid-19. Didier Lepelletier a également fait le constat d'une pression médiatique « impressionnante », marquée par de nombreuses sollicitations de journalistes.
Patrice Bourdelais a quant à lui parlé « d'hyper-réaction ». En effet, cette « infodémie » s'est caractérisée par le partage de nombreux contenus erronés ou complotistes sur les réseaux sociaux12(*), s'appuyant parfois sur des parallèles prématurés avec la covid-19, amplifiant ainsi la perception de la menace épidémique.
Face à ces phénomènes, les intervenants ont rappelé la nécessité d'efforts renforcés en matière de communication.
Yazdan Yazdanpanah a mis en exergue l'intérêt de la recherche pour comprendre les mécanismes qui régissent l'exposition et l'adhésion aux informations sanitaires mais également pour élaborer des méthodes permettant de contrer la désinformation. Dans cet esprit, il a souligné la création en septembre 2024 par l'ANRS MIE du groupe de travail « Infodémie et crises épidémiques » qui réunit des membres issus d'une grande diversité de champs d'expertise (science politique, communication, journalisme, santé publique, épidémiologie, etc.) ainsi que des représentants des patients et des usagers du système de santé.
Selon Didier Lepelletier la communication est le « nerf de la guerre » en période de crise. Il a rappelé l'importance de faire preuve de pédagogie, à la fois en ce qui concerne l'état des connaissances scientifiques relatives au virus et pour expliquer le bien-fondé des mesures de gestion sanitaire prises par les pouvoirs publics. L'enjeu pour la direction générale de la santé était autant d'expliquer la décision de rapatrier les passagers du navire que de susciter l'adhésion autour de la durée d'isolement des cas contacts. Pour y parvenir, Didier Lepelletier a insisté sur le renforcement et la professionnalisation des capacités de communication du ministère de la santé et de la DGS, avec une cellule dédiée, capable de repérer les fausses informations en ligne et d'y répondre de manière pédagogique.
2. Ces réactions traduisent nos rapports collectifs aux épidémies, marqués par la mémoire des crises sanitaires passées
Patrice Bourdelais est revenu sur les déterminants de nos rapports collectifs aux épidémies, à travers une double approche, anthropologique et historique.
Il a d'abord souligné que les réactions observées à la suite du cluster de cas de hantavirus Andes ne pouvaient être comprises indépendamment du choc des représentations induit par la pandémie de covid-19.
Après plusieurs décennies marquées par le recul des maladies infectieuses et les progrès de la médecine, les Européens avaient selon lui fini par considérer que les grandes épidémies relevaient du passé ou concernaient uniquement d'autres régions du monde. L'irruption de la covid-19 a brutalement remis en cause cette représentation et réinstallé la crainte de la contagion, de la mort et des restrictions collectives.
Patrice Bourdelais a également relevé un changement de la sensibilité à la mort épidémique, qui s'accroît à travers le temps. Il a ainsi rappelé qu'en France, la covid-19 a représenté en 2020 un taux de mortalité d'environ un pour mille de la population, ce qui en a fait la troisième cause de décès de l'année mais le principal fait social et politique de l'année. À l'inverse, le pic de mortalité lié à la grippe de Hong Kong entre décembre 1969 et janvier 1970, avait entraîné une mortalité estimée à 0,7 pour mille en seulement deux mois, sans pour autant marquer la mémoire collective.
Ce changement de rapport à la mort épidémique serait un facteur d'explication de la forte résonance médiatique et sociétale de menaces sanitaires pourtant limitées en nombre de cas, comme le fut le hantavirus Andes.
Dans ce contexte, Patrice Bourdelais a signalé que le cluster du MV Hondius a réactivé des réflexes anciens face aux épidémies. Qualifié d'« image d'Épinal » de l'épidémie émergente, il symbolise un danger venu de l'extérieur et qui menace de s'étendre à un territoire jusqu'alors épargné. Dans le débat public, certaines prises de position ont ainsi plaidé pour l'immobilisation du navire et l'interdiction du débarquement de ses passagers.
Tous les intervenants se sont accordés sur le fait qu'une telle option n'était pas envisageable, tant en raison de l'absence de capacités de prise en charge adaptées à bord que de l'existence de dispositifs permettant d'assurer efficacement l'isolement et le suivi des personnes exposées à terre. En outre, cela aurait été la meilleure façon de contribuer à multiplier les cas, voire les décès.
Patrice Bourdelais a néanmoins relevé que ces réactions témoignaient de la persistance de représentations héritées de l'histoire des grandes épidémies. À partir de la peste noire et pendant plusieurs siècles, la réponse privilégiée face au risque d'importation d'une maladie consistait à isoler les voyageurs et les marchandises dans des lazarets ou à instaurer des quarantaines portuaires. Dans une même logique, des cordons sanitaires étaient mis en place autour des villes frappées par des épidémies, à l'image de la peste de 1720 qui a conduit à mobiliser un tiers de l'armée française pour encercler Marseille et la Provence, avec ordre de tirer sur toute personne désireuse de franchir le cordon.
Mais les discussions suscitées par l'épisode du MV Hondius s'inscrivent également dans un débat ancien sur l'équilibre entre protection sanitaire et maintien des activités économiques et sociales. Patrice Bourdelais a rappelé qu'à Dubrovnik, en 1377, après plusieurs épisodes de peste, les autorités avaient décidé de refuser l'accès du port aux navires en provenance de zones contaminées. Les débats du conseil municipal témoignaient déjà de l'opposition entre ces deux impératifs : protéger la population contre les risques sanitaires ou préserver les échanges économiques et sociaux.
Enfin, dans une perspective d'anthropologie historique, Patrice Bourdelais a relevé plusieurs constantes dans la réaction des individus aux crises sanitaires et épidémiques, dont l'incrédulité, la stupeur, la peur, le repli sur soi et la fuite mais également le « règne des rumeurs » - même avant l'existence des réseaux sociaux - ou encore la désignation de boucs émissaires. Les épisodes épidémiques voient aussi se développer une volonté d'aider les personnes les plus vulnérables ainsi qu'« une union sacrée contre le danger épidémique », suivie de tentatives d'instrumentalisation de l'épidémie par les acteurs de la vie publique (syndicats, partis, pouvoirs religieux, etc.).
* 11 Néologisme popularisé lors de la crise liée au covid-19 et qui désigne la propagation rapide d'informations non hiérarchisées, vraies comme fausses, menant à un désordre sociétal et du débat public. Voir notamment Gunther Eysenbach, « How to Fight an Infodemic: The Four Pillars of Infodemic Management », Journal of Medical Internet Research, vol. 22, no 6,ý 29 juin 2020.
* 12 C'est le constat dressé par l'Agence de vérification de Radio France, qui a estimé en s'appuyant sur l'outil de veille des réseaux sociaux Visibrain que les deux jours qui ont suivi le rapatriement des ressortissants français du MV Hondius (du 10 au 12 mai) ont donné lieu au partage en ligne, toutes publications confondues, de 5 000 contenus consacrés au hantavirus. Certains médias ont concentré les informations erronées : l'Agence estime ainsi que huit des dix contenus consacrés au hantavirus les plus partagés sur Facebook en France sont trompeurs ou complotistes.