TRAVAUX DE L'OFFICE
I. COMPTE RENDU DE L'AUDITION PUBLIQUE DU 18 JUIN 2026
M. Stéphane Piednoir, sénateur, président de l'Office, corapporteur. - C'est un grand plaisir pour l'Office d'organiser une audition publique consacrée au hantavirus et aux zoonoses, à leurs implications pour la science et la société et aux premières leçons à tirer de l'épidémie de la souche andine du virus.
Je rappelle que l'épidémie de hantavirus a été déclarée au début du mois de mai 2026 à la suite de la découverte d'un cluster de cas à bord du navire de croisière sous pavillon hollandais MV Hondius. Elle a rapidement mobilisé les pouvoirs publics, la communauté scientifique et les médias, suscitant une forme d'emballement du débat public et médiatique et réveillant forcément dans l'esprit d'une partie de la population le souvenir de l'épisode du covid-19, sans que cela ne soit toujours justifié par l'état réel de la menace épidémique ni appuyé par des faits scientifiques.
Alors que l'épidémie semble sous contrôle et que les passagers du navire et les cas contacts ont été pris en charge - certains poursuivant d'ailleurs leur isolement -, il nous a paru important, l'Office ayant toujours porté une attention particulière aux questions sanitaires et épidémiques, de revenir sur le virus et les enjeux associés.
Dans un rapport de 2005 consacré au risque épidémique, nos collègues d'alors pointaient déjà les risques accrus de contamination entre espèces dans un contexte de changement climatique, remettant en cause l'idée longtemps répandue selon laquelle l'homme était protégé des virus animaux par la notion de barrière d'espèce. L'exposition à la souche « Andes » du hantavirus, tout comme l'épidémie de fièvre hémorragique à virus Ebola, en cours dans la région des Grands lacs en République démocratique du Congo avec une virulence bien supérieure, illustrent ce constat avec acuité.
Par la suite et pendant toute la durée de la crise liée à la pandémie de covid-19, plusieurs rapports, notes scientifiques et auditions de l'Office se sont penchés à la fois sur le suivi de l'épidémie et sur les implications multiples du SARS-CoV-2, dont la propagation à l'échelle mondiale, qui avait d'ailleurs donné lieu à l'élaboration de modèles, a durablement marqué la mémoire collective.
Entre 2020 et 2024, pas moins de six rapports de l'Office, produits notamment par nos collègues Sonia de La Provôté, Florence Lassarade et Gérard Leseul, ont concerné la stratégie vaccinale et les effets indésirables des vaccins, la question du covid long, les nouveaux outils de surveillance épidémiologique et d'anticipation sanitaire ou encore le sujet majeur de la désinformation en santé.
Dans un autre registre, Sonia de La Provôté et Gérard Leseul sont revenus en début d'année 2026, lors d'une audition publique, sur les apports de la science pour lutter contre la dermatose nodulaire contagieuse.
Fidèle à sa vocation, l'Office a toujours à coeur de traiter ces questions selon une approche scientifique, afin de mettre à distance autant que possible les polémiques, les informations erronées et les réactions épidermiques qu'elles peuvent susciter lorsque le débat s'emballe.
C'est dans ce même esprit que nous nous proposons d'aborder la présente audition publique, en y incluant les sciences sociales pour essayer de comprendre les déterminants de nos rapports collectifs aux risques infectieux et aux épidémies.
Je remercie vivement l'ensemble des intervenants, très mobilisés sur le sujet au cours des dernières semaines, de s'être rendus disponibles pour cette audition dans des délais assez contraints et tout spécialement M. Didier Lepelletier, directeur général de la santé, dans un contexte marqué par la gestion des conséquences sanitaires de la canicule qui affecte actuellement l'Hexagone. Votre présence à tous nous est précieuse pour nous permettre d'éclairer les décisions nationales, conformément au rôle confié à l'Office.
Je précise que cette audition est publique et diffusée en direct sur le site de l'Assemblée nationale. La vidéo pourra par la suite être consultée en différé sur les pages de l'Office sur les sites de l'Assemblée nationale et du Sénat. Un lien permet aux internautes de poser des questions que nous relaierons lors des temps d'échange prévus à l'issue des prises de parole des intervenants.
L'audition comportera trois temps forts. La première séquence permettra de présenter un socle de connaissances scientifiques sur les hantavirus et sur la spécificité de la souche Andes. La deuxième abordera la question des zoonoses (maladies infectieuses transmissibles de l'animal à l'homme) et notamment l'augmentation des risques de transmission inter-espèces sous l'effet du changement climatique et du déclin de la biodiversité. Enfin, la troisième séquence s'attachera à tirer les leçons de cet épisode, d'une part à travers le prisme des sciences sociales pour comprendre ce qu'il révèle de nos rapports aux épidémies, d'autre part par le biais d'une approche opérationnelle pour en dégager des enseignements en matière de gestion des risques sanitaires par les pouvoirs publics et d'anticipation dans la perspective de prochaines épidémies qui, nous dit-on, sont déjà à nos portes.
M. Pierre Henriet, député, premier vice-président de l'Office, corapporteur. - Il était important que l'Office organise cette audition publique car l'épidémie due à la souche andine du hantavirus a mis en lumière une double urgence : d'une part mieux connaître les hantavirus et les zoonoses alors que les risques de transmission inter-espèces ne cessent de croître, d'autre part mieux comprendre les ressorts de nos rapports aux épidémies pour mieux y faire face collectivement.
Je tiens à remercier les intervenants qui ont accepté de partager leur expertise avec nous.
La première séquence de cette audition publique vise à mieux appréhender la famille des hantavirus, leurs caractéristiques biologiques et génétiques, leur répartition géographique, mais aussi les spécificités de la souche andine, ses modes de transmission et ses symptômes. Seront également abordées les possibilités de prise en charge clinique et les pistes de recherche actuelles, notamment en matière de veille épidémique.
M. Jean-Claude Manuguerra, chef de la cellule d'intervention biologique d'urgence (CIBU) et responsable adjoint du Centre national de référence (CNR) des hantavirus à l'Institut Pasteur. - Je vais me concentrer sur la question que vous m'avez posée : les hantavirus, de quoi parle-t-on ?
Les hantavirus sont rattachés aux fièvres hémorragiques, réparties dans le monde en plusieurs familles virales parmi lesquelles les filovirus, les hantavirus, les arénavirus, etc. Tous sont des virus à ARN, la plupart à ARN négatif. Sur la diapositive, ceux signalés par une étoile appartiennent à des familles liées les unes aux autres par leur structure. Ce sont des virus segmentés.
La structure des Orthohantavirus n'est pas sans rappeler celle des virus grippaux. Il s'agit de virus enveloppés dans lesquels le génome est porté par plusieurs brins d'ARN : huit pour la grippe A, trois dans le cas des Orthohantavirus. Cette constitution permet des variations génétiques importantes. La nature segmentée de l'ARN viral existe dans d'autres familles, dont celle des arénavirus.
Le cycle classique d'un virus à ARN, hors grippe, se fait dans le cytoplasme de la cellule.
Les Orthohantavirus sont des virus émergents, présents dans toutes les régions du monde, responsables d'épidémies en augmentation. Leur nom vient de la rivière coréenne Hantaan. Le virus a été décrit en 1976, mais a causé sa première épidémie en 1951 lors de la guerre de Corée, avec une fièvre hémorragique associée à des syndromes rénaux qui a affecté environ 3 000 soldats américains et que l'on a appelée alors « fièvre hémorragique d'Europe-Asie ». En 1976, le virus a été isolé du réservoir, en l'occurrence un petit rongeur. Très vite ensuite, toujours en Corée, un autre virus dit « Séoul » a été isolé sur des personnes manipulant des rats. Peu de temps après, le virus Puumala a été identifié en Europe : il est présent notamment dans le quart Nord-Est de la France où une épidémie classique est en train de démarrer.
Un point sur l'importance des activités humaines, en l'occurrence d'un conflit armé, sur l'émergence d'un virus : lors de la guerre de Corée, les forces américaines ont été les premières affectées, puis des cas ont été détectés dans les forces armées coréennes. Le glissement s'est ensuite effectué vers la population civile. Il s'agit d'un exemple intéressant du rôle de l'activité humaine pour précipiter l'émergence d'un virus.
En 1993, un nouveau hantavirus a été détecté sur le sol américain. On l'appelle « Sin Nombre » (« sans nom ») faute d'avoir pu se mettre d'accord sur une appellation. Il est apparu dans la région des Quatre coins, à l'intersection de l'Utah, du Nouveau-Mexique, du Colorado et de l'Arizona, où se trouve la tribu des Navajos. L'épidémie se développa avec une létalité importante, puisque la moitié des personnes touchées en moururent. La forme clinique était différente de celle observée dans le Vieux monde : en effet, les syndromes associés n'étaient pas des syndromes rénaux, mais un syndrome pulmonaire, avec une létalité plus importante.
Depuis lors, on a découvert une vingtaine de nouveaux hantavirus en Amérique. Ceux mentionnés en rouge sur la diapositive sont pathogènes pour l'homme : on y trouve le virus Sin Nombre, mais aussi le virus Andes.
Depuis une trentaine d'années, le nombre de virus connus, d'épidémies et de cas humains associés est en augmentation.
Les zones dans lesquelles ont été recensés le plus grand nombre de cas de fièvres hémorragiques à hantavirus sont la Chine, l'Europe centrale et l'Europe de l'Est.
Il est intéressant d'étudier la co-évolution de ces virus avec leurs hôtes. Les Hantaviridae comptent quatre sous-familles : nous allons évoquer seulement celle qui intéresse les mammifères, dont nous sommes, et notamment le genre Orthohantavirus qui contient actuellement 41 espèces, dont 25 pathogènes pour l'homme.
La barrière d'espèce est relativement forte pour ces virus, qui passent assez peu d'une espèce de rongeurs à l'autre. Les seuls passages de la barrière s'effectuent vers l'homme. Au laboratoire de l'Institut Pasteur, une chercheuse a d'ailleurs consacré sa carrière à la dissection de cette barrière d'espèce afin de comprendre les raisons pour lesquelles le virus ne passait pas d'un rongeur à l'autre. Chaque virus a son réservoir : cette co-évolution s'est effectuée probablement sur plusieurs millions d'années.
Ces virus sont-ils très variables ? L'ARN polymérase de ces virus va faire les mêmes erreurs que celles des autres virus à ARN. Ces virus vont plus ou moins évoluer, en fonction de leur niche génétique, de leur adaptation au cours du temps. Certains, comme les virus grippaux, évoluent rapidement à cause de l'instabilité de l'environnement de leur hôte. D'autres en revanche, bien que présentant les mêmes taux de mutations intrinsèques de la polymérase, ne varient pas : c'est le cas de la rougeole par exemple, dont le virus est stable et que l'on espère pouvoir éradiquer.
Les Orthohantavirus ont des ARN polymérases qui font les mêmes erreurs que les autres, mais leur évolution est lente. Cela est probablement dû à des contraintes liées au fait que chacun a co-évolué avec son hôte et trouvé le meilleur équilibre possible, si bien que toute mutation est contre-sélectionnée, ce qui induit une dérive antigénique relativement lente.
À côté de ces mécanismes de mutation, utilisés par tous les virus, il existe un mécanisme de réassortiment rendu possible par la nature segmentée du virus. On observe par exemple cela pour la grippe, avec les cassures antigéniques. La co-circulation de différentes espèces dans une même région d'endémicité peut créer des réarrangements viraux avec un potentiel risque de nouvelles émergences. On peut ainsi imaginer un passage du virus du groupe des rats vers celui des souris, à la faveur d'un réassortiment. Les autres mécanismes de variation génétique comme la recombinaison sont extrêmement rares pour les virus à ARN négatif.
Concernant la persistance du génome naturel et les pathologies humaines associées à ces virus, il faut savoir que le réservoir naturel principal de ces virus est constitué par les rongeurs. Les musaraignes, les chauves-souris et les taupes peuvent également héberger des hantavirus, mais il s'agit de virus qui leur sont propres. Seuls les virus de rongeurs sont capables d'infecter l'homme.
Les hôtes se contaminent par morsure, partage de nourriture ou aérosol, mais ne sont pas malades, en raison probablement de l'équilibre établi au cours de plusieurs millions d'années. On observe une infection chronique, persistante, multi-organe (poumons, reins, tube digestif). La répartition des virus est intimement liée à celle de leurs hôtes réservoirs, présents dans le monde entier. Il existe donc une inféodation du virus à son hôte.
On observe parfois, très rarement, des transmissions à l'homme, notamment par inhalation d'aérosols présents dans des déjections de rongeurs contaminés. Dans l'Ancien monde, cela se traduit par des fièvres hémorragiques à syndrome rénal. Dans le Nouveau monde, l'expression symptomatique est différente, puisqu'il s'agit de fièvres hémorragiques à syndrome cardio-pulmonaire. Le virus Andes fait partie des virus qui causent ce type de pathologie, alors que les virus de Tula ou de Prospect Hill ne sont pas pathogènes pour l'homme.
Cette diapositive présente l'arbre généalogique des virus : en rouge les virus de l'Ancien monde, avec le virus Puumala, assez séparé des autres, et en bleu ceux du Nouveau monde, qui ont tous une généalogie commune due à la séparation des continents et à l'évolution des virus.
L'importance médicale des hantavirus est la suivante : environ 12 800 cas par an en Chine, avec une létalité de 1,3 % (assez faible comparée aux taux rencontrés en Amérique), 300 à 600 cas par an en Corée du Sud, et 7 300 cas par an en Russie avec une létalité très faible de 0,4 %. En Europe, les derniers chiffres disponibles font état d'une moyenne de 2 811 cas par an entre 2016 et 2020. En Amérique, le nombre de cas est beaucoup plus faible, de l'ordre de 300 par an, dont seulement 30 aux États-Unis, mais avec une létalité importante de 35 %. Le Canada enregistre une moyenne de 109 cas par an. En Argentine, on dénombre en moyenne 120 cas par an. En définitive, le nombre de cas humains est relativement limité pour ces virus.
Ces virus causent des syndromes très différents dans l'Ancien et le Nouveau mondes. Ils présentent des taux de létalité très divers, pouvant parfois aller jusqu'à 50 % (moins de 100 cas par an). Ceux dont les taux de létalité sont plus faibles (jusqu'à 15 %) comptent plus de 150 000 cas par an.
Ces virus présentent des caractéristiques communes, parmi lesquelles le fait d'infecter des cellules endothéliales, mais aussi épithéliales, et de ne pas avoir d'effet cytopathique direct, mais une thrombocytopénie associée. Ils se caractérisent enfin par l'existence d'une fuite plasmatique hémorragique due à une altération des jonctions endothéliales observée à la fois dans les cas de syndromes pulmonaires et rénaux.
Le virus Andes est une espèce virale à part entière, qui compte de nombreux variants listés dans la diapositive qui vous est présentée. Vous pouvez observer en gris la répartition géographique de son hôte, Oligoryzomys longicaudatus. Tous les cas d'infection à virus Andes ou à ses variants sont localisés dans la région où se trouve le réservoir. Avec les voyages, ces virus peuvent toutefois sortir de la zone par l'intermédiaire d'un individu infecté.
Le virus Andes a été identifié pour la première fois en 1995, soit peu de temps après Sin Nombre. En 1996, une vingtaine de cas groupés, dont 10 létaux, ont été recensés à El Bolsón, au Sud-Ouest de l'Argentine. S'est alors posée la question de la possibilité de transmission interhumaine. En 1997, le virus Andes a été détecté chez un homme de 22 ans résidant au Chili. En 2018-2019, il a été identifié chez un homme de 70 ans s'étant rendu à une fête d'anniversaire à Epuyén en Argentine, alors qu'il était en phase prodromique et présentait déjà un état fébrile : 34 cas ont été confirmés suite à cette fête, dont 11 létaux. Là est la principale différence avec les autres Orthohantavirus, pour lesquels l'homme est un cul-de-sac épidémiologique : l'individu infecté est le dernier de la chaîne et ne transmet pas le virus à ses congénères. Le virus Andes fait malheureusement exception.
On retrouve la présence du virus dans différents compartiments : cellules blanches, plasma, salive, urine. Il a également été détecté dans le sperme d'un patient plus de 2 000 jours après l'infection.
Concernant les souches ayant causé les 13 cas actuellement confirmés ou probables, on observe que les séquences du cas français sont identiques sur les trois segments aux virus des cas des autres pays.
Les techniques mises en oeuvre au centre de référence sont des détections moléculaires. La seule accréditée est la Pan-Hantavirus, puisque nous sommes spécialisés dans l'étude des hantavirus de l'Ancien monde. Il existe une structure complémentaire au centre de référence de l'Institut Pasteur de la Guyane, spécialisée dans les hantavirus d'Amérique du Sud. Nous disposons d'une PCR plus longue, nous permettant d'effectuer un diagnostic lorsque nous n'avons pas affaire à un virus dont nous sommes spécialistes. Deux autres PCR ont été développées par le Centre européen de référence, basé à Stockholm, dont nous faisons partie. Il existe aussi une PCR commerciale. L'un des éléments fondamentaux pour le diagnostic des hantaviroses dans l'Ancien monde, notamment en France, est la détection sérologique.
M. Yazdan Yazdanpanah, chef du service de maladies infectieuses et tropicales de l'hôpital Bichat - Claude-Bernard, directeur de l'Agence nationale de recherche sur le sida, les hépatites et les maladies infectieuses émergentes (ANRS). - Dans la première partie de mon exposé, je vais vous présenter, en tant que clinicien chercheur et dans le prolongement de l'intervention de Jean-Claude Manuguerra, ce que l'on sait des hantavirus, en me concentrant sur le patient et moins sur le virus. Dans la deuxième partie, j'interviendrai en ma qualité de directeur de l'ANRS pour vous donner quelques informations sur la recherche, à la fois sur ce virus et d'une manière plus générale.
Je n'ai pas de diapositives, mais vous disposez des éléments que nous envoyons régulièrement aux autorités. Nous pourrons, si vous le souhaitez, vous adresser des informations complémentaires à l'issue de la réunion.
Comme l'a expliqué Jean-Claude Manuguerra, il faut distinguer les hantavirus d'Europe et d'Asie de ceux des Amériques, qui ne renvoient pas exactement à la même histoire naturelle de la maladie. Les virus en provenance d'Argentine et du Chili présentent notamment deux particularités très importantes, d'une part une mortalité beaucoup plus élevée, de l'ordre de 35 à 40 %, d'autre part, pour ce qui concerne la souche Andes, une transmission de personne à personne qui a créé la situation rencontrée sur le bateau.
On observe en moyenne plus de 2 000 cas de hantavirus par an en Europe. Le CNR a reçu, au cours du premier trimestre 2026, 50 échantillons de 47 personnes, dont 19 ont été confirmées positives au hantavirus. Il existe donc en France des cas de hantavirus, mais de souches d'Europe et d'Asie pour lesquelles il n'y a pas de transmission de personne à personne et qui ont une mortalité plus faible. Il faut savoir que durant cette crise, un cas de hantavirus a été traité dans un hôpital parisien : cela a fait beaucoup de bruit alors qu'il s'agissait d'un hantavirus pour lequel il existait un cul-de-sac.
La transmission des hantavirus s'effectue en général par contact direct, par inhalation d'aérosols contaminés par les excreta de rongeurs, ces derniers étant asymptomatiques, et plus rarement par morsure. Le plus souvent, les personnes sont contaminées lorsqu'elles se rendent dans une cabane qui n'a pas été utilisée depuis longtemps et en balaient le sol : elles inhalent alors de fines particules contaminées et sont infectées. Lors de la récente épidémie, une personne s'est probablement infectée en Argentine, où elle a séjourné pendant la période d'incubation, avant de prendre le bateau, qui constitue l'endroit idéal pour transmettre un virus de personne à personne. Le cas est quasiment expérimental.
Le deuxième point majeur est la durée d'incubation, c'est-à-dire la période entre le moment de l'infection et celui où l'on développe des signes, des symptômes de la maladie. Cela explique pourquoi on n'a pas examiné les patients plus tôt. La durée d'incubation d'un virus a toujours une borne supérieure et inférieure : on isole toujours les gens jusqu'à la borne supérieure pour ne prendre aucun risque. Il en va de même pour le virus Ebola. Le problème avec le hantavirus est que cette borne supérieure est de 42 jours, soit 6 semaines, ce qui est beaucoup. Cela explique l'isolement prolongé des personnes. La durée d'incubation moyenne est de trois semaines environ ; plus on approche des 42 jours, plus le risque d'être malade diminue.
Une autre question essentielle pour décider d'un éventuel isolement est de savoir si les gens sont contagieux avant d'être malades. Le problème avec le covid est que les gens devenaient contagieux 3 jours avant d'être malades, ce que l'on ignorait au début et qui a entraîné une pandémie à un tel niveau car les gens ne savaient pas qu'ils transmettaient la maladie. Pour le hantavirus, la situation est plus compliquée : il semblerait en effet que les gens aient le virus dans le sang 10 jours environ avant de devenir symptomatiques. La présence de virus dans le sang ne rend toutefois pas contagieux. On ne devient contagieux qu'à partir du moment où le virus est présent dans la salive, etc. Il existait des doutes à ce sujet. La formule de « phase prodromique » a été prononcée, mais personne ne sait vraiment ce qu'elle signifie. Certains disent que les gens infectés deviennent contagieux durant cette phase, au cours de laquelle le patient a de la fièvre, manque d'appétit, se sent fatigué, sans être encore réellement malade. Il s'agit d'une question importante mais difficile. Il est possible que l'on devienne contagieux 24 à 48 heures avant de présenter les symptômes de la maladie, mais ce n'est pas si clair que cela. La question de la contagiosité est très importante pour un virus comme celui-ci, qui se transmet de personne à personne.
La souche présente en Amérique induit une maladie grave, puisqu'elle présente un taux de létalité de 30 à 40 % y compris dans des pays comme l'Argentine et le Chili, dotés d'infrastructures sanitaires importantes. Elle cause une vasoplégie : le sang ou l'eau sortent des vaisseaux, ce qui conduit à des oedèmes du poumon et à des défaillances cardio-pulmonaires entraînant parfois la mort.
Il n'existe aucun traitement spécifique, seulement des candidats traitements, et aucun vaccin.
Nous avons, dans ce contexte, défini des priorités de recherche. Durant ces trois mois, nous avons été confrontés au hantavirus, puis à Ebola. L'année précédente, c'était le mpox. Il existe par ailleurs encore un vrai risque avec le H5N1. L'été dernier, des cas de virus West Nile ont été détectés à Paris, ce qui ne s'était jamais produit auparavant. Cela s'explique par la mondialisation, l'urbanisation, des relations différentes entre l'animal et l'homme et il est probable que de telles situations surviennent de nouveau.
Dans le cas du hantavirus, nous avons défini des priorités de recherche à court et à long termes. La priorité à court terme est d'essayer de mieux comprendre l'histoire naturelle du virus et de mettre en place des cohortes épidémiologiques européennes. Nous souhaitons avoir une vision européenne pour essayer de mieux comprendre l'histoire naturelle du virus et l'impact de l'isolement sur les personnes concernées, au long cours. Ces travaux concernent les Pays-Bas, l'Espagne, la France, l'Angleterre : nous travaillons ensemble sur les cas et les contacts observés. Il faut savoir qu'il n'y a eu, en l'occurrence, que 13 cas et qu'aucun des contacts, en dehors de ceux du bateau, n'est revenu infecté.
Un volet de recherche concerne les stratégies thérapeutiques. Une étude sur 13 cas ne permettra pas de déterminer quel traitement appliquer : nous devons pour cela travailler avec nos collègues chiliens et argentins, qui sont confrontés à une centaine de cas par an. Maladie émergente signifie collaboration internationale : il ne faut pas que chacun travaille dans son coin.
Il n'existe pour l'instant aucun vaccin contre cette maladie. Il faut commencer à réfléchir globalement à ce qu'il est possible de faire sur le hantavirus mais pas seulement, et mettre en place des plateformes. La démarche est en cours. Le Gouvernement a notamment financé un plan France vaccin, avec lequel nous collaborons pour essayer de créer des plateformes de recherche. C'est l'Inserm qui est chargé de cela. Au niveau de l'ANRS, nous essayons de constituer des groupes pour mettre ensemble les chimistes, les chercheurs fondamentaux, les virologistes et essayer de développer des traitements antiviraux susceptibles de fonctionner sur un certain nombre de familles virales. Nous faisons cela pour le hantavirus mais aussi pour d'autres virus, l'objectif étant de fédérer les chercheurs et de trouver les financements.
Nous observons enfin que chacune de ces crises épidémiques s'accompagne d'une crise sociétale, d'un phénomène d'« infodémie ». Ce fut le cas avec le hantavirus, pour lequel j'ai eu l'impression de revivre sur le plan médiatique le début du covid. Nous avons donc constitué à l'ANRS un groupe composé de chercheurs en sciences politiques, en communication, de journalistes et de chercheurs en santé et en sciences sociales pour tenter, d'une part, de comprendre ce qui se passe sur les réseaux sociaux, d'autre part, de ne pas en être simplement spectateurs, mais d'envisager la meilleure façon de lutter contre les fausses informations qui circulent et de mettre en place une stratégie pour les contrer et transmettre des messages justes à la population, en s'appuyant sur la recherche.
M. Pierre Henriet, député, premier vice-président de l'Office, corapporteur. - Il est toujours instructif de s'intéresser si ce n'est aux controverses, du moins aux zones d'ombre de la connaissance scientifique. Vous évoquiez la « période prodromique » : est-ce une question de concentration du virus, d'acuité des tests ?
M. Yazdan Yazdanpanah. - Peu de cas ont donné lieu à des publications. Santé publique France indique désormais que la phase prodromique dure48 heures, mais de façon empirique. Nous avons pris en charge un patient, dont je peux témoigner du vécu : il nous a dit qu'il était fatigué et n'avait pas envie de manger. Peut-on qualifier cela de symptômes ? La difficulté se situe dans l'interprétation de ces signes ; mais dans le fond, je crois que cela ne change pas grand-chose. On peut considérer que le délai est d'environ 48 heures avant le début des symptômes.
M. Jean-Claude Manuguerra. - Il est probable que davantage de personnes aient été infectées à bord du bateau. Il a en effet été rapporté qu'un certain nombre de passagers avaient eu des coups de fatigue, voire des épisodes diarrhéiques, sans pour autant tomber malades. Il serait intéressant de regarder par la sérologie si d'autres personnes ont été affectées. Il est important d'insister sur le fait que seuls les cas présents sur le bateau ont développé des symptômes.
M. Stéphane Piednoir, sénateur, président de l'Office, corapporteur. - Merci pour ces premiers éclairages, très précieux pour les non spécialistes de ces sujets que nous sommes.
La deuxième séquence de cette audition publique est consacrée aux zoonoses et plus particulièrement aux liens entre les activités humaines, les bouleversements climatiques et l'émergence des maladies infectieuses.
Pour mener cette réflexion à la croisée de l'écologie, de la santé et de l'épidémiologie environnementale, nous accueillons en visioconférence depuis la Thaïlande M. Serge Morand, écologue, biologiste et directeur de recherche au CNRS.
M. Serge Morand, écologue, biologiste, directeur de recherche au CNRS. - Je suis effectivement basé en Thaïlande où je dirige une unité CNRS qui s'intéresse précisément aux aspects de transmission des maladies, d'environnement et de politiques publiques. Nous utilisons pour ce faire des analyses globales et locales. Cela représente pour moi vingt ans de travail de terrain en Asie, qui viennent s'ajouter à d'autres expériences en Europe, en Afrique, en Amérique du Sud, spécialement sur la faune sauvage et les rongeurs, avec un fort dialogue entre sciences et politiques publiques. Il est intéressant de voir comment ces informations se traduisent dans des stratégies, que ce soit au niveau français, à l'échelle de la Commission européenne ou en termes de santé globale, dans les panels d'experts internationaux dont je fais partie.
Ma présentation va s'articuler autour de trois points : l'inconnu et le connu, l'aléa et le risque, et quelle forme pourrait prendre une prévention par l'approche « One Health » ?
L'exemple du hantavirus illustre parfaitement la question de l'inconnu et du connu. On pourrait le comparer aux virus d'Ebola ou de la grippe aviaire. Toutes les connaissances et les non connaissances sont importantes et affectent vraiment les politiques publiques. On connaît énormément de choses sur la souche Andes du hantavirus, qu'il s'agisse des réservoirs rongeurs et de leur écologie, très fortement associée aux humains, de l'influence de la perte de biodiversité et de la simplification des paysages, au travers de l'urbanisation et de la déforestation, des facteurs climatiques, y compris des anomalies de la variabilité climatique. Ainsi, Sin Nombre aux États-Unis était fortement dépendant du phénomène El Niño/La Niña : on entre actuellement dans un phénomène El Niño et on peut faire la prévision, en termes de risque, que la même chose se passera l'année prochaine. Il en va de même pour l'oscillation nord-atlantique (NAO) avec les hantavirus Puumala et Dobrava. L'événement NAO intervenu l'année dernière explique la survenue actuelle d'une épidémie. Il faut savoir que le ministère argentin de la santé, parfaitement informé de ces éléments climatiques, a émis une alerte en début d'année 2026. L'OMS a par ailleurs relativement bien géré la situation, car il existait des directives sur la conduite à tenir en cas d'épidémie dans un navire.
Il y a encore beaucoup d'éléments que nous ignorons, concernant notamment la transmission du virus et le passage entre espèces. La grippe aviaire, qui intéresse fortement l'Europe, et la France en particulier, illustre largement cette situation d'inconnu - connu. On sait que les oiseaux sauvages sont des réservoirs de virus généralement à faible pathogénicité et que les élevages à forte densité sont des lieux d'amplification et de sélection de virulence, particulièrement en Asie de l'Est. On connaît le rôle des transports de volailles et des migrations d'oiseaux dans la dissémination. On sait par ailleurs que les changements climatiques affectent les routes de migration, dont le passage du Nord-Est européen au Nord américain. L'inconnu a concerné d'une part la rapide extension du virus chez les carnivores marins et les oiseaux, avec des mortalités phénoménales, d'autre part le passage du virus à des vaches laitières aux États-Unis. Il s'agissait d'effets surprises.
Cela me conduit au deuxième temps de mon propos, visant à bien différencier l'aléa du risque. Prenons un exemple chez les rongeurs. Nous avons, avec des collègues chinois de l'académie de médecine de Pékin, effectué un screening (dépistage) sur près de 2 500 rongeurs d'une vingtaine d'espèces, collectés le long du Mékong : nous avons trouvé environ 500 000 souches et plus de 100 familles de virus. Cela nous renseigne-t-il sur le risque ? Pas vraiment.
Un autre exemple, toujours chez les rongeurs, mais urbains, est celui de la leptospirose. Une comparaison a été effectuée entre Paris et Manille, qui abritent les mêmes rongeurs urbains, notamment le rat brun, le même leptospire pathogène et des infections similaires.
Le risque pour la population humaine observé à Paris est de 0 %, y compris pendant les jeux Olympiques. Il s'agit d'une maladie purement occupationnelle. À Manille en revanche, le risque pour la population est de 100 % chaque année.
Cela invite à effectuer une différence entre, d'une part, le danger, l'aléa que constituent le pathogène, le réservoir et parfois les vecteurs, leur évolution génétique et les adaptations écologiques, qui nécessitent des approches évolutionnistes, d'autre part, l'exposition. Chez nous, on ne parle pas vraiment de barrière d'espèce, car on sait que le contexte est mouvant, qu'il se produit des changements, des mouvements d'espèces, des adaptations au climat, des adaptations des habitats. L'exposition concerne les facteurs socio-économiques tels que l'habitat, la biodiversité, l'environnement, les transports, qui créent potentiellement de la vulnérabilité. Cette dernière est également liée à la qualité de nos systèmes de santé humaine, animale, environnementale. On note également un accroissement de la biovulnérabilité, dû notamment à l'augmentation des événements climatiques extrêmes. Tous ces éléments affectent les écosystèmes, les animaux et les humains, en termes notamment de physiologie, d'immunité, de mouvement, créant une exposition plus importante et un danger qui se rapproche des populations humaines.
Cela explique que l'approche « One Health » ait été mise en place et ait reçu notamment le soutien du gouvernement français, juste après le covid-19. Cela a conduit à la création d'un nouveau panel d'experts internationaux (OHHLEP), dont j'ai la chance de faire partie grâce aux approches de terrain et d'écologie, en lien avec les communautés locales. L'approche « One Health » donne une définition de ce qu'il faudrait faire, mais il faut pour cela qu'elle soit vraiment mise en action et ne reste pas un slogan. Elle doit permettre de réfléchir à la meilleure manière de se mobiliser autour des « 4 C », de collaborer entre disciplines et entre secteurs, de mieux travailler ensemble, avec la société civile et les politiques publiques, à toutes les échelles, de l'urbain au rural, du local au national, pour mettre en place des aspects de nature à soutenir des écosystèmes en bonne santé. Une bonne santé environnementale est absolument essentielle pour favoriser la bonne santé des humains et des animaux, domestiques ou sauvages.
L'approche « One Health » a été complétée par la définition d'une prévention en amont, demandée par la Banque mondiale pour le fonds pandémique et qui aurait aussi pu servir pour le Traité pandémique si ce dernier ne s'était pas englué, comme la Convention sur la diversité biologique, sur l'accès et le partage des bénéfices associés aux pathogènes.
Que signifie « prévention en amont » ? Cela se traduit par la formule « PPR » : préparation, prévention, réponse.
Jean-Claude Manuguerra et Yazdan Yasdanpanah vous ont présenté les aspects de préparation et de réponse, qui s'appuient sur les bons laboratoires de diagnostic, la bonne surveillance épidémiologique d'investigation, les bonnes capacités de santé publique, les recherches en vaccin et en thérapeutique et la gestion des impacts à long terme.
La prévention telle que définie dans le cadre d'OHHLEP doit se situer beaucoup plus en amont et prendre en compte la réalité des risques dans les environnements, les possibilités d'action sur les facteurs impliqués afin de réduire le risque de débordement des virus des populations animales ou des vecteurs vers les humains. Cela suppose une surveillance beaucoup plus intégrée.
La prévention en amont est vraiment l'application du principe de précaution : il n'est pas nécessaire de tout savoir pour agir. On sait déjà beaucoup de choses. Cela signifie mettre en place une surveillance intégrée reposant sur des informations environnementales : on parle de systèmes d'alerte précoce. Pour les hantavirus par exemple, on peut prévoir près d'un an à l'avance grâce à l'étude des populations de rongeurs ; on peut même les localiser sur des cartes. Mes collègues de l'Institut Pasteur peuvent agir de même pour la leptospirose, le choléra ou la fièvre de la vallée du Rift. On dispose pour cela de suffisamment d'informations biologiques et environnementales, qui permettent de réduire l'exposition en agissant à la source, à la fois sur l'aménagement des territoires pour une plus grande résilience territoriale, sur la lutte contre la dégradation des environnements et sur le développement d'approches innovantes, chimiques. De tels projets sont portés par la France, dans le cadre notamment de l'initiative PREZODE et du projet ASAMCO que je conduis au Laos et en Thaïlande.
M. Stéphane Piednoir, sénateur, président de l'Office, corapporteur. - Merci pour ce propos qui nous éclaire autant qu'il nous interpelle. Nous avons déjà éprouvé un sentiment similaire lors de l'audition publique sur la dermatose nodulaire, lors de laquelle l'accent avait été mis sur le nombre de virus en circulation et les potentielles épidémies à nos frontières, dont on sait qu'elles vont se développer. Les épidémiologistes ont vocation à effectuer ce travail de prévention et d'alerte des pouvoirs publics. Nous avons tous été marqués par l'épidémie de covid-19, qui nous a totalement pris au dépourvu. S'il n'est pas très rassurant de savoir que l'on a identifié les virus qui sont à nos portes, que l'on prévoit leur développement et qu'il est possible de quantifier ces phénomènes grâce à des mesures effectuées sur les espèces réservoirs, il est rassurant de savoir que ces éléments doivent permettre aux pouvoirs publics d'effectuer de la prévention, d'être prêts le moment venu et de ne pas céder à la panique comme ce fut le cas il y a six ans.
L'audition étant diffusée en direct, je me permets de relayer une question posée par un internaute qui se demande, sachant que 150 000 cas de hantavirus sont décrits tous les ans, comment sont traités les patients. Il signale que le professeur Lacombe a évoqué l'antivirus favipiravir comme candidat potentiel et souhaite savoir si des études en ont démontré l'efficacité chez l'homme.
M. Yazdan Yazdanpanah. - Aucune étude n'a montré l'efficacité du favipiravir. Il faut vraiment être très prudent et faire la distinction entre les candidats traitements et les traitements validés. Le favipiravir est un candidat traitement pour le hantavirus ; c'est pour l'instant un traitement contre la grippe validé au Japon, mais rien ne démontre son efficacité chez l'homme dans le traitement du hantavirus. Il est important de monter des partenariats avec les pays où le virus est présent de manière plus fréquente, notamment le Chili et l'Argentine, afin d'évaluer l'efficacité de tels candidats.
Permettez-moi d'évoquer l'exemple de mpox, maladie pour laquelle on a utilisé une molécule pendant trois ans alors que l'on disposait seulement de données précliniques animales, mais d'aucune donnée clinique. Trois études cliniques, dont une que nous avons menée sur financement de la Commission européenne, ont montré que cette molécule, le tecovirimat, n'avait aucune efficacité. Utiliser un médicament dont on ne connaît pas l'efficacité peut être dangereux pour le patient et générer des coûts inutiles. Il est vraiment important que les traitements soient validés. Or le favipiravir n'est pas un traitement validé, seulement un candidat traitement, à utiliser uniquement dans le cadre d'essais cliniques encadrés.
M. Stéphane Piednoir, sénateur, président de l'Office, corapporteur. - Vous indiquez, à propos du bateau sur lequel ont été détectés les cas de hantavirus, qu'il existait des signaux faibles, dont il était difficile de savoir s'ils constituaient ou non des symptômes. On peut en effet être fatigué et ne pas avoir faim sans être nécessairement porteur du virus.
Je m'interroge sur le faible nombre de cas recensés au regard de la relative promiscuité qui règne dans un bateau accueillant plusieurs dizaines de personnes. Certaines d'entre elles n'ont peut-être pas signalé leur état de fatigue ou leur manque d'appétit, qu'elles ont interprété comme un élément normal dans le flux de leurs vacances. J'imagine que le fait de savoir pourquoi certains passagers ont déclaré la maladie et en sont morts alors que d'autres n'ont ressenti qu'une fatigue résiduelle constitue une source de recherche active.
M. Didier Lepelletier, directeur général de la santé. - Il faut insister sur le fait que le mode de transmission de ce virus est différent de celui observé pour le SARS-CoV-2. Ce virus a un tropisme endothélial qui entraîne la fuite capillaire : on parle d'infection respiratoire, mais il s'agit plutôt en réalité d'oedème pulmonaire. Des études ont été citées, parmi lesquelles celle menée en 1997 au Chili, qui a consisté à suivre 76 personnes infectées par hantavirus Andes et à prélever, dans un espace-temps donné, tous les contacts croisés par ces patients dans leur vie sociale.
Quelque 490 prélèvements ont ainsi été effectués, parmi lesquels 16 positifs dont deux avaient une relation avec l'environnement sans que l'on puisse identifier une transmission croisée, deux pour lesquels un doute existait et 12 dont on avait la certitude qu'il s'agissait de transmission croisée. L'étude a permis de comparer ces sujets à l'ensemble des contacts négatifs. Cela a mis en évidence, parmi les facteurs de risque d'acquisition de la souche, le fait de dormir dans la même chambre, d'avoir des baisers profonds (c'est la matrice salive) et des relations sexuelles. En revanche, le fait de dormir dans une chambre séparée au sein d'un même habitat apparaît comme un facteur protecteur. Il existe donc une transmission interhumaine, mais pas si facile que cela.
L'étude conduite en Argentine et publiée dans The New England Journal of Medicine en 2020 considérait le R0 du hantavirus, coefficient de reproductibilité popularisé par le covid. À titre de comparaison, le R0 le plus important est celui de la rougeole : il se situe entre 12 et 18, ce qui signifie que chaque cas de rougeole donne autour de lui 12 à 18 cas secondaires, dont chacun donne à son tour autant de nouveaux cas. Il s'agit d'une pathologie qui se transmet à distance de celui qui émet le virus. On arrive ainsi à quantifier le risque de propagation d'une maladie. Plus le R0 est élevé, plus la maladie est en phase d'expansion épidémique. Lorsqu'il se rapproche de 1 ou est inférieur à 1, on éteint la transmission croisée. Il s'agit d'un marqueur de suivi. Pour le hantavirus, l'article argentin montrait que pendant les phases de fête, le R0 se situait au-delà de 2, mais que dès que des mesures d'hygiène et de prévention étaient mises en oeuvre, alors il tombait en-dessous de 1, précisément à 0,92. Même si l'on est sur un bateau, dès lors que l'on occupe des cabines séparées, il est possible de se protéger si un décès survient. Il faut savoir que si l'atmosphère est fraîche et humide, les excreta de rongeurs pygmées de rizière à longue queue relarguent un aérosol. On devine ainsi que le couple de Hollandais atteints et finalement décédés est monté contaminé à bord le 1er avril. Le mari (il s'agit de l'un des cas dont on n'a pas eu de confirmation microbiologique) a présenté des symptômes le 6 avril et est décédé le 11. Sa femme a voulu rejoindre les Pays-Bas et a pris un avion entre Sainte-Hélène et Johannesburg, à bord duquel elle a rencontré 8 Français en vacances. Entre Johannesburg et sa destination finale aux Pays-Bas, elle a été en contact avec 19 personnes qui avaient des correspondances pour revenir en France. La femme a fait un malaise à bord et a été débarquée avant le décollage. Elle présentait les premiers symptômes et est décédée en réanimation à Johannesburg. La transmission est possible, mais somme toute difficile. Les seuls cas observés ont été au nombre de 13. L'un des deux derniers se situait en Espagne ; l'autre concernait un membre d'équipage néerlandais du bateau de croisière. Les cas mondiaux viennent du bateau et non de cas secondaires issus des autres passagers des vols.
M. Yazdan Yazdanpanah. - J'aimerais vous raconter une anecdote : sans doute connaissez-vous Simon Cauchemez, qui faisait les modélisations pendant le covid et annonçait le nombre de cas potentiels. Au début de l'épidémie à hantavirus, nous avons organisé une réunion pour essayer de mettre les sachants autour de la table. Lorsque Simon Cauchemez a eu connaissance du nombre de cas, en moyenne 100 par an en Argentine, il a indiqué qu'une telle maladie avait de façon certaine un R0 inférieur à 1. Comme indiqué par le directeur général de la santé, seuls des rapports extrêmement rapprochés peuvent expliquer la transmission : à l'occasion d'une fête d'anniversaire, de rapports sexuels ou par le seul fait de dormir dans le même lit. Il faut toutefois préciser qu'au début d'une épidémie, on ignore toujours ce qui va advenir.
M. Didier Lepelletier. - Pendant l'épidémie de covid, s'étaient posées des questions d'organisation : lorsque les internes déjeunaient ensemble, fallait-il qu'ils s'installent en quinconce ? Lors d'une fête, on crie, on chante, on parle fort, on est proche. Cela explique probablement l'épidémie en Argentine dont je vous ai parlé.
M. Stéphane Piednoir, sénateur, président de l'Office, corapporteur. - Vous nous expliquez donc en creux qu'il n'y a pas véritablement eu de contacts rapprochés pendant la croisière, ce qui constitue une information positive. Les matheux parmi nous interprèteront le R0 comme la raison d'une suite géométrique qui tend rapidement vers une croissance exponentielle dès que la raison est supérieure à 1.
M. Pierre Henriet, député, premier vice-président de l'Office, corapporteur. - La troisième et dernière séquence de cette audition publique va être consacrée non pas à une démarche mathématique, mais à une approche de sciences sociales, notamment historique. Nous tenterons ainsi de comprendre comment l'épidémie récente de hantavirus éclaire la manière dont les risques infectieux sont perçus par les citoyens et évoqués dans le débat public. Nous dresserons ensuite un premier retour d'expérience sur la gestion de l'épidémie de hantavirus par les pouvoirs publics.
Nous accueillons tout d'abord M. Patrice Bourdelais, démographe, historien, auteur d'un récent ouvrage qui analyse nos rapports aux épidémies, à la croisée de l'anthropologie et de l'histoire.
M. Patrice Bourdelais, démographe, historien. - Je vais tenter de répondre à la délicate question qui m'est posée en essayant de croiser l'hyper-réaction observée à l'occasion du phénomène épidémique survenu à bord du bateau de croisière et la représentation que nos contemporains ont du danger épidémique.
Nos contemporains ont vécu l'épidémie de covid-19, la crainte de la contagion, de la mort, les restrictions d'activité et de mouvement engendrées par les décisions de confinement. La survenue du covid a créé un choc culturel et une rupture des représentations présentes chez les Européens.
J'en profite pour faire une rapide parenthèse : il ne faut jamais oublier, même si j'ai le sentiment que tout le monde l'oublie, par modestie peut-être, que les pays d'Europe occidentale ont été les seuls à l'origine de la mise en place d'un dispositif de protection contre les grandes pandémies, depuis la peste noire. Cela s'est fait lentement, mais l'accumulation a été unique au monde. C'est cet héritage que l'on a vu ressurgir lorsque les Italiens ont pris une décision massive de blocage de l'ensemble de la population à l'arrivée du covid-19 dans la région de Milan. Ils sont retombés dans ce qu'ils avaient su faire.
L'épidémie de covid a créé un grand choc chez les populations européennes, qui avaient en tête la construction d'un horizon historique d'éradication des épidémies, né au début du XIXe siècle à la faveur du développement de l'idéologie du progrès et du mouvement scientifique. On avait réussi à stopper la peste, la variole. Puis sont intervenus l'ère pastorienne, la bactériologie, les vaccins, les sulfamides, les antibiotiques. Même si on nous promet toujours que cela finira par mal se passer à cause du développement d'antibiorésistances, on nous annonce aussi l'arrivée de nouvelles familles d'antibiotiques. J'ai surtout, en tant que chercheur, vécu cette thématique dans les années 1990-2000 : au fond, on n'a pas été si surpris que cela par le « big one » si je puis dire, puisqu'on l'attendait depuis vingt ans. Tous les critères qui favorisent une épidémie (je pense en particulier à la mondialisation, à la croissance forte du tourisme, à la multiplication des vols aériens, etc.) devaient conduire un jour ou l'autre à un « big one », pour utiliser une expression employée en principe dans d'autres disciplines. Les Européens avaient fini par considérer que les grandes épidémies appartenaient à leur passé et étaient réservées aux pays du Sud ; et cela leur convenait bien ainsi.
Cette expérience forte et personnelle qu'a constitué le covid m'a poussé à écrire un livre en partant de ce moment particulier et du changement de questionnement qu'il nous a imposé.
L'autre aspect du sujet concerne la mémoire collective des épidémies du passé. La connaissance des grandes pandémies par la population est due aux travaux historiques, mais surtout au cinéma, aux romans, à la fiction et aux grands programmes audiovisuels. Lors de la pandémie de covid-19, les gens avaient immédiatement en tête, lorsqu'ils étaient interrogés par des journalistes, les épisodes de peste noire et la grippe espagnole. La peste noire renvoyait à l'idée de quarantaines, de lazarets, de cordons sanitaires pour se protéger au maximum du danger extérieur. Les quarantaines ayant été peu à peu abandonnées au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, cela a étayé l'idée que cet horizon historique était en marche et que l'on allait y arriver. Le livre d'un spécialiste de l'OMS paru en 1965 s'intitulait The end of infectious diseases. Il se trouve que l'étiage de la mortalité hospitalière en France correspond au début des années 1970. On a ainsi connu un moment d'adhésion forte à ce modèle.
Le MV Hondius est l'image d'Épinal de l'épidémie qui arrive. Que faire ? La solution première est de bloquer le bateau. J'ai eu l'occasion de discuter il y a une semaine avec une ancienne navigatrice de l'air qui m'a expliqué qu'elle n'avait pas compris pourquoi on n'avait pas bloqué le bateau, car c'est toujours ainsi que l'on avait procédé jusqu'alors. Chacun, y compris les personnels de santé, avait à l'esprit la nécessité de bloquer le navire et ses passagers, de les mettre en quarantaine sur le modèle du lazaret.
L'idée était également d'exiger avant de les libérer l'application d'un protocole sanitaire très strict, car les souvenirs conservés concernent précisément les cas dans lesquels la quarantaine n'a pas marché, comme lors de la peste de Marseille de 1720. Cela a instillé l'idée, largement répétée y compris par mes amis médecins spécialistes des infections, selon laquelle la quarantaine ne servait à rien, ce qui est faux. Le confinement lors du covid l'a montré, avec une baisse de 84 % du danger de contamination. Il faut simplement que la quarantaine mise en place soit très dure, comme celle décidée du temps de Colbert lorsque la peste descendait du Nord, des Provinces-Unies : Colbert, qui ne peut pas être suspecté de ne pas s'intéresser à l'industrie et aux activités commerciales, a tendu un cordon sanitaire entre le Nord de Rouen et le Nord de Reims, plaçant à l'abri la capitale et plusieurs régions manufacturières, au moment où Londres connaissait sa grande peste. La même chose a été faite en 1720, lorsqu'on mobilisa le tiers de l'armée française pour construire des cordons sanitaires autour de Marseille et de la Provence en les reculant lorsqu'ils étaient dépassés, conduisant petit à petit à une extinction de l'épidémie. Il faut savoir que les conditions imposées étaient très dures et que l'armée tirait sur toute personne souhaitant franchir la limite.
J'en viens au débat politique récurrent, fondamental. Alors que Dubrovnik avait, lors de précédentes épidémies de peste noire, perdu la moitié de sa population, comme beaucoup d'autres villes en Europe, la décision y fut prise, lorsque la peste revint en 1377, de refuser l'entrée du port aux bateaux. Ce fut le début des quarantaines. Fait extraordinaire, le débat qui a eu lieu au sein du conseil de cette ville est parvenu jusqu'à nous, témoignant de l'opposition frontale entre les tenants de la sécurité sanitaire et démographique et les partisans de la poursuite de la vie commerciale, économique et sociale. Depuis lors, à chaque épidémie, la discussion se situe à ce niveau : où placer le curseur entre protection sanitaire et démographique et maintien de l'activité économique et sociale ? On en est toujours là.
Quelles leçons tirer de tout cela ? Des dimensions d'anthropologie historique sont fortement apparues. J'y reviendrai.
L'un des aspects majeurs réside dans l'importance de la veille sur le danger épidémique, qui existe depuis la peste noire et n'a fait que s'améliorer, jusqu'à celle exercée par l'OMS.
Il ne faut pas croire qu'il s'agisse là d'un phénomène récent, même si les canaux et les acteurs impliqués étaient différents. Il existait, au XVIIIe siècle mais aussi au XVIIe siècle en Méditerranée, grâce aux consuls, de véritables réseaux qui imposaient les obligations les plus fortes aux ports dont les contrôles s'affaiblissaient.
Vous connaissez la figure présentée sur cette diapositive : le schéma est facile à montrer a posteriori, mais malheureusement difficile à réaliser lorsque l'on vit l'événement. Les travaux d'épidémiologistes de Bordeaux montrent que si, lors du covid, on avait anticipé le confinement d'une semaine, on aurait pu éviter entre 18 000 et 22 000 morts. Faute de cela, la pente devient hyperbolique.
On a observé par ailleurs lors de la période covid que les chercheurs et les laboratoires avaient réagi très vite. Personne n'aurait pu imaginer que l'on disposerait d'un vaccin dans l'année.
Quelles sont les caractéristiques récurrentes relevant plutôt de l'anthropologie historique ? L'incrédulité, la stupeur, la peur, le repli sur soi et la fuite sont des constantes observées en Europe occidentale depuis la peste noire jusqu'au covid, sans interruption et à l'exception de la grippe. Lors du confinement, les 24 heures laissées aux personnes pour fuir les agglomérations et s'en aller vers les campagnes pour se protéger du danger font écho à ce que les nobles et les riches marchands faisaient systématiquement en cas de peste. C'est la raison pour laquelle on a vu des files de voitures interminables se former en direction de la province. Il s'agit d'un phénomène de long terme.
Le règne des rumeurs est également un élément récurrent. Même sans les réseaux sociaux, les rumeurs étaient nombreuses, se diffusaient énormément et pouvaient conduire à des meurtres. La désignation de boucs émissaires se retrouve à toutes les époques, y compris pendant le covid.
On observe également de façon constante une union sacrée contre le danger épidémique pendant une première période d'un, deux ou trois mois selon les épidémies et les moments ; puis chaque acteur de la vie publique et économique joue sa partition en essayant d'instrumentaliser l'épidémie. C'est vrai des partis politiques, mais aussi des syndicats, des professions, des pouvoirs notamment religieux qui profitent du moment pour essayer de reconquérir le terrain éventuellement perdu. Cela se traduit en outre par des manifestations contre les autorités.
On retrouve par ailleurs toujours la nécessité d'apporter de l'aide aux populations dans le désarroi. Cette démarche est le fait d'entités et d'acteurs différents au fil du temps : institutions religieuses lors de la peste noire, puis de plus en plus municipales aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, un peu plus étatiques ensuite.
Une autre constante est la forte mortalité des plus humbles, quelle que soit l'épidémie. Quand j'étais jeune, on cherchait à déterminer des facteurs explicatifs : conditions de travail, dureté des temps, mauvais régime alimentaire. Puis on a effectué de nombreux tests de corrélation entre telle épidémie et tel régime alimentaire par exemple, pour s'apercevoir que cela avait de l'importance pour certaines épidémies et aucune pour d'autres. En revanche, ce qui est permanent et caractérise au fond les plus pauvres est le fait de ne pas disposer d'emploi stable. Par le passé comme aujourd'hui, ils se trouvent contraints de beaucoup bouger dans la ville pour survivre et acquérir les ressources quotidiennes dont ils ont besoin. Il s'agit d'un facteur de risque considérable. C'est la loi, pourrait-on dire, et l'on n'a jamais rien pu faire contre jusqu'à présent. On sait que cela va arriver, mais l'on ne parvient pas à l'empêcher.
Je voudrais terminer en soulignant un changement de sensibilité à l'égard de la mort épidémique au fur et à mesure que la diminution de la mortalité s'accentue et que l'on attribue aux pouvoirs publics la responsabilité de la santé publique et de la sécurité sanitaire, ce qui n'a pas toujours été le cas.
Quelques chiffres pour marquer les esprits. Le covid-19 s'est caractérisé en France par un taux de mortalité de 1 pour mille, ce qui en a fait la troisième cause de mortalité en 2020. Or on n'a pas parlé des deux premières ; le covid a été l'événement social de l'année.
Le précédent pic de mortalité en France était lié à la grippe de Hong Kong, que tout le monde a oubliée, avec un taux de mortalité de 0,7 pour mille en deux mois seulement, entre décembre 1969 et janvier 1970.
La grippe russe de 1889-1890 avait une mortalité de 2,5 pour mille et la grippe espagnole entre 4 et 7 pour mille.
Le taux de mortalité du choléra était, selon les épidémies, de 2,5 à 4 pour mille à l'échelle de la France et de 2,5 % à Paris, soit un facteur 10. Cela peut sembler important, mais ne l'était pas tant que cela en comparaison avec ce que les populations avaient connu auparavant : les grandes épidémies de fièvre jaune du milieu du XVIIIe siècle avaient par exemple une mortalité de 12 à 15 %, y compris en Europe, et les pertes humaines étaient de 30 à 50 % lors des pestes sévères. On observe donc un saut d'échelle considérable.
Tout cela s'entrecroise avec la conviction d'être en bonne voie pour atteindre l'horizon historique de contrôle et d'éradication des épidémies, mais transforme aussi les exigences de la population en termes de demandes adressées aux pouvoirs publics.
M. Yazdan Yazdanpanah. - Je sais que cela ne reflète pas votre position, mais l'idée selon laquelle il fallait laisser les gens en quarantaine dans le bateau a beaucoup circulé, notamment sur les réseaux sociaux. Or cela n'est pas envisageable avec une maladie qui présente un taux de mortalité de 30 à 40 %. Il n'y a pas de matériel de réanimation sur un bateau : un patient qui survit s'il est pris en charge à l'extérieur serait mort s'il était resté à bord.
M. Patrice Bourdelais. - Mon propos consistait simplement à signaler que de tels comportements avaient existé. Sur le plan de l'éthique, c'est évidemment insoutenable aujourd'hui.
M. Didier Lepelletier. - Rester sur le bateau aurait constitué pour les patients une grande perte de chances. J'ajoute à cela que 23 nationalités étaient présentes et que chaque pays est souverain en matière de sécurité sanitaire. Garder les gens sur le bateau aurait été, sur le plan international, un casse-tête législatif et réglementaire.
On dispose par ailleurs de capacités de transfert et de prise en charge sécurisées pendant le transport, avec des professionnels formés, puis de possibilités de quarantaine pour les personnes contacts et d'installation en service de soin ou de réanimation selon l'état clinique des patients, dans des conditions de sécurité infectieuse pour les professionnels de santé.
M. Pierre Henriet, député, premier vice-président de l'Office, corapporteur. - Nous allons quitter l'approche historique pour en venir au temps présent, avec l'intervention de M. Didier Lepelletier, directeur général de la santé. La DGS entame tout juste son retour d'expérience sur la gestion de l'épidémie déclarée sur le bateau, qui a nécessité d'importants efforts de coordination avec les autorités des 22 autres États dont étaient ressortissants les passagers et a soulevé de nombreux enjeux en matière de communication, notamment pour informer et rassurer les citoyens.
M. Didier Lepelletier. - Je tiens en préambule à signaler qu'à la suite du retour d'expérience de la covid, un centre de crise sanitaire a été mis en place au sein de la direction générale de la santé en mars 2024. Bien évidemment, il ne s'agissait pas d'une création de novo : il existait depuis très longtemps à la DGS une sous-direction de veille et de sécurité sanitaire. Des efforts conséquents en matière d'organisation, de ressources humaines ont néanmoins marqué le post-covid, avec l'installation au sein de la DGS d'un centre de crise composé du Corruss (Centre opérationnel de régulation et de réponse aux urgences sanitaires et sociales), d'une unité de coordination et d'une sous-direction de préparation aux crises. On y parle de retex, de formation, d'exercices, d'anticipation, de surveillance. Ce centre de crise est en quelque sorte l'organe national de référence en termes de crise infectieuse. Il ne travaille toutefois pas seul. En effet, si les crises sont infectieuses par leur mode d'entrée, elles débordent toujours sur d'autres pans de la société ; si elles sont d'origine non infectieuse (je pense notamment au passage du cyclone Chido à Mayotte), les conséquences sanitaires ne tardent pas à survenir. Le centre de crise sanitaire de la DGS travaille donc, selon l'importance de la crise dans la société, avec d'autres centres de crise d'autres ministères, notamment le centre de crise et de soutien du ministère des affaires étrangères et le Cogic, centre de crise du ministère de l'intérieur.
La question des hantavirus ne concerne pas uniquement une maladie, rare de surcroît. Elle est le révélateur d'un défi beaucoup plus large : celui de notre capacité collective à anticiper les maladies émergentes d'origine animale. Il faut savoir que 75 % des maladies infectieuses émergentes chez l'homme sont d'origine zoonotique.
Les épisodes récents, qu'il s'agisse du covid-19, de l'influenza aviaire que l'on surveille très régulièrement avec la direction générale de l'alimentation (DGAL) et l'Anses notamment, de la fièvre hémorragique de Crimée-Congo, du West Nile virus ou des hantavirus, montrent que les interfaces entre la santé humaine, la santé animale et la santé environnementale deviennent des espaces majeurs de risques sanitaires. Le sommet souhaité par le président de la République le 7 avril dernier à Lyon a soulevé l'importance de la démarche collective de « One Health », qui n'est plus simplement un concept mais est devenue très opérationnelle, dans le cadre de la résistance aux antibiotiques partagée entre les mondes animal et humain comme pour l'ensemble des pathologies émergentes.
Les hantavirus présentent la particularité d'être naturellement hébergés par des rongeurs, en l'occurrence les rats pygmées de rizière à longue queue sauvages, qui sont asymptomatiques. L'homme est un hôte accidentel. C'est le cas probablement du couple néerlandais qui est monté à bord du bateau le 1er avril. La contamination peut s'effectuer par les urines, la salive, mais essentiellement par inhalation de poussières issues des excréments ou des urines des rongeurs.
Il ne s'agit pas forcément d'une maladie transmissible à l'homme dans les formes européennes, mais bien d'une maladie environnementale dont la fréquence dépend de facteurs écologiques très précis.
La véritable leçon est que nous devons passer d'une logique de réaction à une logique d'anticipation.
La première diapositive synthétise le bilan de l'épidémie, qui n'a pas bougé à date. Les quatre contacts pris en charge à l'hôpital Bichat arrivent au terme de leurs 42 jours d'isolement. La patiente qui a développé les symptômes dans l'avion lors de son rapatriement, le 10 mai, reste hospitalisée. Ces cinq ressortissants français sont tous des passagers du bateau. À ce stade, 13 cas sont confirmés ou probables, ce qui signifie que les personnes ont développé la maladie mais que l'on ne dispose pas de documentation microbiologique l'attestant (ce fut notamment le cas du premier patient décédé). On compte trois décès à ce jour. 88 personnes, dont cinq ressortissants français, ont été rapatriées le 10 mai. Il s'agissait d'une croisière animalière, avec des escales aux Falkland, à Sainte-Hélène et une arrivée prévue au Cap-Vert : des sorties ont eu lieu à chaque étape. La femme décédée par la suite est ainsi descendue à Sainte-Hélène. Aucun nouveau cas n'a été recensé depuis le 25 mai, date d'atterrissage de l'avion reliant Johannesburg aux Pays-Bas. Huit régions ont été concernées, car les passagers du deuxième vol ont atterri à Marseille, à Lyon, à Paris.
Lorsqu'il a eu connaissance de la situation d'alerte (j'étais d'astreinte ce week-end du 1er mai), le centre de crise sanitaire était mobilisé par la rave party de Bourges et les incidents sanitaires susceptibles de se produire en marge de ce type d'événement. Une première réunion s'est tenue le dimanche à 17 heures à Matignon en présence du Premier ministre, de son cabinet, de quelques ministres. J'accompagnais pour ma part la ministre de la santé, Stéphanie Rist.
On sait que la moyenne de survenue de la maladie dès lors qu'une personne s'est contaminée ou a été exposée se situe autour de la troisième semaine ; mais cela peut aller jusqu'à 42 jours, raison pour laquelle la décision d'une quarantaine sévère a été prise. Tous les experts présents ont validé l'idée d'une sécurité maximale à maintenir en cas de quarantaine.
On parle de quarantaine, mais aussi parfois d'isolement ou d'éviction. La notion de quarantaine vient du XIVe siècle. Les armées mongoles, qui assiégeaient alors la ville de Caffa dans laquelle les Génois étaient retranchés, étaient confrontées à des morts par fièvre et durent se retirer après avoir été décimées par la peste, non sans avoir au préalable jeté des cadavres pestiférés par-dessus les fortifications, contraignant les Génois à abandonner la ville à leur tour. Mais avant de rentrer à Gênes, les Génois ont fait le tour de la Méditerranée pour vendre leurs cargaisons, s'arrêtant notamment à Venise où les premiers agents de santé publique maintenaient des quarantaines sur les îlots de la lagune.
Dans l'affaire qui nous occupe, les quarantaines ont pris fin le 6 juin pour l'ensemble des passagers, dans la mesure où étaient pris en considération les contacts intervenus lors du dernier vol, le 25 avril. Pour les quatre contacts sans pathologie à ce jour, la quarantaine prendra fin le dimanche 21 juin. Je viens d'ailleurs de recevoir un texte à insérer sur le site du ministère pour anticiper la communication de dimanche.
Comment gère-t-on ce type d'événement ? Comment met-on en place un dispositif de réponse ?
Le principe directeur est la précaution maximale, qui a immédiatement constitué la ligne de conduite politique. Il s'agissait d'identifier, d'isoler et de casser précocement toute chaîne potentielle de transmission. Le but était d'éviter toute transmission croisée, de mettre en place la sécurité maximale autour des contacts et de faire en sorte qu'il n'y ait pas de cas secondaires sur notre territoire. Cette ligne de conduite a été totalement partagée, à la fois par les politiques, les administrations centrales et les experts. Or le meilleur moyen de ne pas avoir de cas secondaires à partir des passagers était de les mettre sous surveillance, en quarantaine, en milieu hospitalier, dans des établissements habilités à faire face aux risques émergents, comme l'hôpital Bichat.
J'en profite pour remercier tout particulièrement l'Institut Pasteur et notamment la CIBU (cellule d'intervention biologique d'urgence) qui est capable d'effectuer des prélèvements en urgence. Je demandais en effet durant les premières semaines à recevoir les prélèvements préliminaires des patients en quarantaine à 3 heures du matin, puis le deuxième test PCR à 6 heures, car la positivité d'un résultat aurait bien évidemment complètement modifié la prise en charge.
Le dispositif de réponse à la crise s'appuyait sur une coordination opérationnelle autour de la ministre et de la direction générale de la santé. Nous nous sommes entourés d'experts de Santé publique France, de la Coreb qui coordonne les centres de maladies infectieuses spécialisés en risques épidémiologiques et biologiques, de l'Institut Pasteur pour le diagnostic et du CNR. Le séquençage du génome du virus a été rapidement effectué pour s'assurer qu'il s'agissait d'un virus non muté. En effet, plus un virus mute, plus sa chaîne en acide nucléique est longue et plus il a tendance à muter et possiblement à avoir une transmissibilité accrue. Il était en outre très important pour nous de travailler en collaboration avec l'ANRS-MIE, c'est-à-dire avec la recherche. Lors de chaque réunion de sécurité sanitaire du mercredi matin depuis vingt ans, tous les signaux, infectieux ou non, sont passés en revue : j'ai souhaité, depuis mon arrivée, que l'ANRS-MIE y participe afin que la recherche soit associée d'emblée à l'examen de chacun des signaux susceptibles d'engager la santé des populations.
Lorsque des crises sanitaires surviennent, la communication est le nerf de la guerre. La DGS et son centre de crise disposent de vecteurs de communication en direction de l'ensemble des professionnels de santé : on parle de messages DGS-Urgent, de MARS (messages d'alerte et de réponse sanitaire) à destination des établissements de santé et de MINSANTE à l'attention des ARS qui vont décliner les mesures prises. Dans le cas du hantavirus, huit régions ont été concernées et nous étions en contact plusieurs fois par jour avec les ARS pour identifier et repérer les passagers entre leur arrivée et leur mise en quarantaine dans les hôpitaux. S'ajoute à cela le fait que figuraient dans cette liste des ressortissants étrangers qui travaillaient sur notre territoire et qu'il a fallu aller chercher.
Un cadre juridique d'urgence a été déployé sans délai. La quarantaine a été imposée aux passagers, ce qui a nécessité des vecteurs législatifs et réglementaires adaptés, dont un décret collectif pour l'ensemble des passagers et des croisiéristes, puis des arrêtés nominatifs émis par les préfets de la zone où le passager concerné avait atterri sur notre territoire. Les arrêtés de quarantaine ayant une durée de validité de 14 jours, il convient, au bout du 10e jour, de saisir un juge du territoire concerné pour qu'il en valide la prolongation. Ces prolongations sont elles-mêmes soumises à la signature par un médecin d'un certificat justifiant le maintien en quarantaine dans un cadre collectif.
On n'a pas nécessairement à l'esprit les conséquences et le travail juridique engendrés par ces situations. Nous avons sollicité toute l'expertise scientifique française, qui nous a vraiment éclairés. Nous étions nous-mêmes mobilisés sept jours sur sept et 24 heures sur 24 au centre de crise. Nous avons en outre demandé main-forte à la direction des affaires juridiques du ministère de la santé dans le domaine qui est le sien.
Le suivi et la prise en charge des cas renvoient à la façon de gérer les excreta dans un hôpital. Je sais par exemple qu'à l'IHU de Marseille, lorsque l'on prend une douche ou que l'on se trouve en présence d'excreta ou d'urines, cela ne part pas avec les effluents ; ce n'est pas le cas dans d'autres ESR. Il faut gélifier les selles et les urines. La prise en charge est compliquée.
Nous avons par ailleurs souhaité au départ, à des fins de recherche et dans la perspective où des patients pourraient devenir positifs, disposer d'une séquence dynamique de positivité en prélevant les personnes tous les deux jours par prise de sang et en analysant d'autres matrices biologiques (urines, selles).
Nous avons enfin géré toutes les informations et alertes que nous pouvions nous-mêmes capter, en nous adaptant aux recommandations émises par les institutions internationales que sont l'OMS et l'ECDC, avec lesquelles nous avions des réunions permanentes au centre de crise de la DGS.
Quels sont les premiers enseignements de la gestion de la situation ? Vous voyez sur la diapositive la photo d'une conférence de presse en présence de la ministre, de Yazdan Yazdanpanah et d'autres experts, pour faire de la pédagogie et expliquer ce que l'on sait, ce que l'on ne sait pas, quelle est l'incertitude scientifique, où en est la recherche collaborative internationale (la France est trop petite pour faire sa propre recherche dans le cadre d'une maladie émergente), quelles sont les mesures prises et pourquoi, l'objectif étant de conduire à une résilience et à une acceptation de la part de la population sur la durée des 42 jours. À cette époque, je disposais quotidiennement d'éléments de veille médiatique recueillis par la cellule de communication de la DGS : la pression était impressionnante, avec en permanence des sollicitations de journalistes qui nous demandaient des éléments de langage. Face à une incertitude scientifique, il faut être factuel et avancer pas à pas.
Nous avons ainsi mis en place une organisation ministérielle de crise éprouvée et une coordination internationale.
Nous avons également anticipé la gestion de la période post-hantavirus, qui commence dimanche, l'idée étant de procéder à un retour d'expérience et à des revues, en cours d'élaboration. Je rappelle que le centre opérationnel de gestion de crise de notre direction est certifié ISO 9001 depuis 2015 : cela signifie que tout est procéduré, avec une démarche de fonctionnement clairement établie en matière de gestion et de retour d'expérience.
La gestion post-crise se traduit tout d'abord par des débriefings à chaud. Je suis notamment convenu avec Yazdan Yazdanpanah d'effectuer un débriefing commun afin de savoir comment améliorer le dispositif. Ces retex sont systématiques dans toutes les situations de crise sanitaire : nous avons procédé ainsi il y a trois semaines pour le premier pic de chaleur et allons faire de même pour la vague qui s'annonce à partir de ce soir, pour être capables, comme nous l'avons fait en 2025, de déceler un éventuel excès de mortalité.
À froid, nous ferons régulièrement des exercices de simulation pour tester le dispositif. En 2025, le centre de crise a organisé 19 exercices, dont certains nationaux comme les hypothèses d'engagement majeur et l'exercice Orion 2026. Nous sommes promoteurs de ce type d'exercices au niveau national : 26 sont prévus au cours de l'année, dont certains en relation avec des situations infectieuses.
Concernant la communication de crise, on observe une réelle professionnalisation au sein de la direction et plus largement du ministère de la santé. Cela nous permet notamment d'identifier très rapidement d'éventuelles fake news et d'y répondre avec pédagogie.
Les priorités à retenir pour anticiper les crises de demain sont de renforcer la surveillance des zoonoses dans le cadre d'une approche « Une seule santé », d'améliorer le partage en temps réel des données en santé humaine, animale et environnementale, d'associer la recherche dès le début pour mettre en place des cohortes et rechercher rapidement des solutions thérapeutiques, voire de prophylaxie médicamenteuse comme la vaccination, enfin de développer une véritable culture de prévention parmi les professionnels de santé exposés mais aussi au sein du grand public, avec un objectif de résilience.
En conclusion, les hantavirus ne représentent pas un risque sanitaire très important en France, même si l'on y recense quelques cas chaque année, information méconnue du public et de certains professionnels de santé, mais bien connue des experts.
La survenue d'une situation comme celle-ci, avec une souche virale particulière, un vecteur spécifique, sur un continent particulier, avec un mode de transmission particulier, illustre parfaitement la manière dont émergent les maladies infectieuses auxquelles nous pourrons être confrontés à l'avenir. Cela nous rappelle que la meilleure stratégie sanitaire consiste à anticiper plutôt que de subir.
M. Stéphane Piednoir, sénateur, président de l'Office, corapporteur. - Il me semble que l'épisode de covid-19 et les traumatismes associés ont permis le développement d'une certaine culture de la prévention, autour des gestes barrières, des précautions à prendre. Certains réflexes subsistent depuis 2020, je pense par exemple au lavage des mains au gel hydroalcoolique.
M. Pierre Henriet, député, premier vice-président de l'Office, corapporteur. - Nous vous remercions vivement pour l'éclairage de vos diverses expertises. Cette audition publique avait pour vocation de nous permettre de mieux comprendre les enjeux d'une telle situation, mais aussi les avancées en matière de recherche et les modalités de gestion de ce virus en termes notamment de santé publique.
Nous restons nous aussi en veille, grâce à notre conseil scientifique, pour essayer de comprendre, au-delà de ce virus particulier, l'ensemble des situations virales qui existent dans le monde et pourraient nous affecter au niveau national.
Nous sommes également sensibles à l'enjeu que constitue le financement de la recherche, qui est l'un des moyens pour permettre la prévention de pareilles crises. Une prise de conscience collective, notamment politique, est nécessaire. En tant que rapporteur spécial du budget de la recherche, j'y suis particulièrement attaché.
Un grand merci à nouveau pour vos éclairages, précieux pour les parlementaires comme pour le grand public.
M. Yazdan Yazdanpanah. - Au moment d'une crise, la recherche et l'action se mélangent. Or les budgets de recherche constituent des variables d'ajustement. Il s'agit pourtant d'un sujet sécuritaire pour le pays. Il me paraît important d'insister sur ce point.