M. le président. La parole est à M. Dominique Théophile. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE.)

M. Dominique Théophile. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, la continuité de l’accès aux médicaments doit être garantie, indépendamment des difficultés rencontrées dans les chaînes d’approvisionnement.

Pourtant, les pénuries sont devenues une réalité préoccupante pour nos concitoyens. Selon France Assos Santé, plus d’un Français sur quatre y a été confronté au cours des douze derniers mois.

Ces chiffres traduisent une réalité préoccupante : celle de patients inquiets, de traitements interrompus et de professionnels de santé contraints de rechercher des solutions dans l’urgence.

Permettez-moi d’abord de saluer l’initiative de notre collègue Jean-François Rapin.

Cette proposition de loi répond à une difficulté bien réelle : comment garantir des stocks de sécurité suffisants tout en permettant leur mobilisation lorsque les patients en ont précisément besoin ?

Un stock destiné à prévenir une pénurie ne doit pas, paradoxalement, rester immobilisé alors que les pharmacies manquent de médicaments.

Je veux également saluer le travail de notre rapporteur, Khalifé Khalifé. Je me réjouis des amendements adoptés en commission, qui ont utilement enrichi et sécurisé le dispositif.

Le maintien d’un rôle central de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé, l’encadrement des quantités libérées et l’interdiction de leur exploitation constituent des garanties essentielles.

La recherche de souplesse ne saurait se faire au détriment de la sécurité sanitaire. Cette exigence prend une dimension particulière dans nos territoires ultramarins. Aux Antilles, comme en Guyane ou à Saint-Pierre-et-Miquelon, l’éloignement géographique, la dépendance aux transports maritimes et aériens et les délais d’acheminement rendent l’approvisionnement plus fragile. Sachez qu’une perturbation logistique qui se résout rapidement dans l’Hexagone peut y provoquer des difficultés durables.

Prenons un exemple simple : lorsqu’un médicament indispensable doit être acheminé par avion vers une île et qu’une liaison est retardée, quelques jours supplémentaires peuvent peser lourdement sur la continuité des soins, donc sur la vie des patients. En Guyane, les distances et les difficultés de certaines communes compliquent encore la distribution des traitements.

Ces réalités ne sont pas accessoires. Elles doivent être pleinement intégrées à notre politique nationale de sécurité sanitaire, car les habitants des outre-mer doivent bénéficier des mêmes garanties d’accès aux traitements, sans que leur éloignement constitue un désavantage supplémentaire.

C’est pourquoi j’ai déposé un amendement visant à reconnaître explicitement ces contraintes ultramarines et à permettre une réaction plus rapide face au risque de rupture. Je me réjouis que les travaux de la commission du 7 octobre dernier aient répondu à cette préoccupation.

Le dispositif prévoit désormais que l’ANSM doit tenir compte des contraintes d’approvisionnement propres aux outre-mer lorsqu’elle détermine les volumes susceptibles d’être libérés. Cette avancée est importante. Elle rappelle qu’une règle nationale, pour être véritablement efficace, doit pouvoir s’adapter aux réalités de chaque territoire.

L’égalité d’accès aux soins signifie non pas l’uniformité des réponses, mais la garantie d’une protection effective pour tous.

Il me faut l’avouer, ce texte apporte une réponse équilibrée et attendue. Il concilie réactivité, contrôle sanitaire et solidarité territoriale. Pour ces raisons, le groupe RDSE votera en sa faveur. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE, sur des travées du groupe UCI, ainsi qu’au banc des commissions.)

M. le président. La parole est à Mme Nadia Sollogoub. (Applaudissements sur les travées du groupe UCI.)

Mme Nadia Sollogoub. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, en 2018, j’ai participé aux travaux de la mission d’information sur la pénurie de médicaments et de vaccins. Voici l’une des propositions que le rapport d’information intitulé Pénuries de médicaments et de vaccins : renforcer l’éthique de santé publique dans la chaîne du médicament formulait : confier à l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé le soin de « sanctionner financièrement tous les industriels qui n’assureraient pas un approvisionnement approprié et continu du marché français en médicaments essentiels ».

En 2023, un autre rapport sénatorial intitulé Pénurie de médicaments : Trouver d’urgence le bon remède – preuve s’il en est besoin que la situation ne s’était pas améliorée – recommandait de « donner à l’ANSM les moyens humains et matériels de mieux contrôler le respect par les industriels de leurs obligations de déclaration et de constitution de stocks de sécurité ».

L’article L. 5121-29 du code de la santé publique, dans sa version en vigueur depuis le 28 février 2025, fixe les obligations des laboratoires pharmaceutiques pour garantir l’approvisionnement des médicaments en France et impose en particulier à chaque exploitant la constitution d’un stock de sécurité destiné au marché français. Je précise que ces obligations sont accompagnées de sanctions financières.

Face à cette problématique récurrente, la loi s’est durcie : les recommandations se sont transformées en pénalités. Pourtant, cela fait des années que nous ne parvenons pas à sécuriser notre approvisionnement national en médicaments et en produits de santé.

À l’évidence, dans un contexte d’explosion de la consommation mondiale, de financiarisation du secteur, de complexité de la chaîne de distribution, d’insécurité politique et d’impossibilité de sécuriser l’approvisionnement, l’enjeu est de garantir à chaque patient français, en temps réel, l’accès à son traitement.

La crise du covid est passée par là et a révélé bien d’autres fragilités. Le contexte international s’est durci. La notion de souveraineté est devenue omniprésente, comme un objectif censé être fixé mais jamais atteint. Comment être souverain lorsque l’on ne possède pas la matière première ? La pénurie de médicaments est devenue un phénomène massif et durable.

Les sanctions financières conjoncturelles ne font pas preuve d’efficacité. Manifestement, elles ne règlent rien. Pire, elles deviennent elles aussi structurelles, alors qu’elles n’avaient jamais été conçues comme une nouvelle taxe.

Dans ce contexte particulièrement tendu et face à ce sujet aussi sensible, une chose est claire : les équilibres sont difficiles à trouver. La proposition de loi que soumet aujourd’hui à notre examen notre collègue Jean-François Rapin a été partiellement satisfaite par les évolutions réglementaires intervenues depuis son dépôt. Pour autant, elle conserve tout son intérêt et sa pertinence en ce qu’elle vise à apporter davantage de souplesse dans la gestion des stocks de sécurité tout en tenant compte des réalités industrielles et logistiques auxquelles les acteurs sont confrontés.

Les dispositifs successivement mis en place n’ont pas permis, à eux seuls, de résoudre durablement les difficultés observées. Cette situation nous rappelle combien la capacité d’adaptation et de réactivité des dispositifs publics est précieuse dans un environnement mondial fluctuant, imprévisible et soumis à de nombreuses tensions.

Cependant, cette souplesse ne saurait signifier un affaiblissement des garanties offertes aux patients. Il convient de préserver un juste équilibre entre flexibilité et sécurité. C’est tout le sens de la flexisécurité retenue par la commission, approche qui maintient le rôle central de l’ANSM et encadre les conditions dans lesquelles les stocks de sécurité pourraient être adaptés. Pour cette raison, le groupe Union Centriste et Indépendants soutiendra cette proposition de loi.

Les progrès évoqués par le rapporteur seront réalisés dans la gestion informatisée des stocks de médicaments d’intérêt thérapeutique majeur, grâce à des systèmes logiciels plus performants. J’espérais naïvement que la recherche de cette optimisation était déjà une priorité de ces dernières années. Il est clair que c’est une urgence absolue et qu’il est grand temps d’y répondre.

Je vous suggère, pour finir, de mener une réflexion sur les délais d’utilisation des médicaments, piste non onéreuse pour les finances publiques. Dans un récent avis, l’Académie nationale de médecine (ANM) indique : « Considérant qu’en cas de crise sanitaire majeure – épidémie, terrorisme, guerre – et de fermeture des frontières, la France doit se suffire à elle-même, l’ANM propose de prévoir[…] les dérogations réglementaires nécessaires à la prolongation de la durée d’utilisation des médicaments les plus critiques. »

Se pose enfin la question de l’harmonisation européenne de la liste des médicaments concernés, fixée actuellement par la loi.

Nous le voyons, nous sommes bien à la croisée des chemins et la notion même de stocks de sécurité prend désormais un sens nouveau qui nous amènera, c’est certain, à ouvrir d’autres chantiers. (Applaudissements sur les travées des groupes UCI et INDEP, ainsi qu’au banc des commissions. – M. Martin Lévrier applaudit également.)

M. le président. La parole est à Mme Annie Le Houerou. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)

Mme Annie Le Houerou. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, nous examinons aujourd’hui une proposition de loi particulière, puisque, entre son écriture et le début de son examen, la réglementation a évolué. Le texte initial visait à affaiblir le dispositif récent de stocks de sécurité des médicaments à intérêt thérapeutique majeur (MITM).

Le décret n° 2026-449 du 3 juin 2026 a anticipé les travaux parlementaires et fourni une réponse tout à fait mesurée aux besoins de flexibilité d’approvisionnement des médicaments à intérêt thérapeutique majeur. Ainsi, le droit réglementaire inscrit déjà le principe d’un dispositif dérogatoire temporaire visant à assouplir la gestion des stocks de sécurité.

Le décret précité accorde au directeur général de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé le pouvoir d’autoriser une entreprise pharmaceutique à abaisser, pour une durée maximale de six mois renouvelables, le niveau de stock minimal imposé pour un médicament d’intérêt thérapeutique majeur. Cette mesure exceptionnelle peut être prise lorsque le produit concerné est confronté à des ruptures de stock ou à des risques avérés de non-approvisionnement sur le marché français.

Le décret prévoit que l’ANSM active elle-même ce dispositif ou qu’un exploitant puisse lui en faire la demande. Dans le droit actuel, le silence gardé par l’administration, passé un délai de deux mois, vaut décision de rejet de la demande. Cette proposition de loi conteste cette dernière disposition.

M. le rapporteur propose de réduire le délai de réflexion de l’ANSM de deux mois à vingt et un jours et d’inverser le principe d’accord. Ainsi, une absence de réponse dans ce délai réduit vaudrait accord de l’ANSM. Si nous pouvons comprendre l’intérêt de resserrer le délai accordé à l’ANSM, inscrire un accord de principe dans la loi va à l’encontre des mesures de sécurité nécessaires et du principe même du stock de sécurité.

En effet, les stocks de sécurité de médicaments ne doivent pas être perçus comme une simple contrainte technique ou administrative pour l’industrie pharmaceutique : ils représentent la garantie de la sécurité sanitaire et une première étape pour l’autonomie sanitaire française en cas de crise, dans l’attente de relocalisations plus fréquentes de la production des molécules et médicaments essentiels.

Face à l’explosion continue des signalements de tensions d’approvisionnement, ces réserves d’urgence agissent comme un bouclier indispensable pour la population et les professionnels de santé. Selon le baromètre des droits des personnes malades 2026 réalisé par France Assos Santé, 27 % des personnes vivant sur le territoire déclarent avoir été confrontées à une pénurie de médicaments au cours des douze derniers mois.

Il s’agit là d’une situation massive qui devient alarmante pour les personnes les plus fragiles : 43 % des personnes atteintes d’une affection de longue durée (ALD) ont été touchées. Au mois d’avril dernier, plus de 50 000 Français vivant dans des territoires hypertendus ont dû faire face aux difficultés d’approvisionnement de leur traitement.

En 2025, ce sont au moins quatorze pénuries de psychotropes qui se sont accumulées, avec un risque de rupture de soins et de décrochage pour de nombreux patients. Cela provoque une déstabilisation clinique qui peut aller jusqu’à l’hospitalisation. Chaque rupture de traitement est susceptible de créer des décompensations, des souffrances. À ce jour, 20 % des individus bipolaires non traités se suicident. Les pénuries récurrentes de molécules essentielles créent une situation d’insécurité inacceptable qui met concrètement en danger la vie de milliers de patients.

On parle ici de mères de famille qui ne peuvent plus se procurer l’antibiotique nécessaire aux soins de leur enfant, de personnes âgées atteintes d’un cancer qui doivent chaque mois, chaque semaine, s’inquiéter de trouver ou non leur traitement en pharmacie, de ces habitants des Ardennes françaises qui se rendent régulièrement en Belgique en espérant trouver sans délai de quoi traiter leur pathologie.

C’est pourquoi la sanctuarisation de volumes minimaux de médicaments d’intérêt thérapeutique majeur s’impose comme un impératif de souveraineté nationale. Ces stocks réglementaires permettent de compenser immédiatement les ruptures de flux des chaînes logistiques mondialisées. Ils offrent aux pharmaciens d’officines et aux établissements hospitaliers le temps nécessaire pour anticiper les crises, sans jamais interrompre les protocoles curatifs.

La puissance publique a le devoir d’imposer des règles fermes et contraignantes aux géants industriels afin de garantir la continuité thérapeutique collective. Dès lors, l’assouplissement des obligations de stockage, parfois accordé aux laboratoires, présente un risque systémique majeur pour l’équité d’accès aux remèdes. Une réserve stratégique n’a de valeur que si elle demeure contrôlée de manière indépendante. Le rôle de l’ANSM doit donc être sanctuarisé.

Le groupe Socialiste, Écologiste et Républicain s’oppose à l’adoption de cette proposition de loi (Oh ! sur des travées du groupe Les Républicains.), considérant que le droit actuel est largement satisfaisant en ce qu’il compose justement avec les contraintes industrielles et les besoins des patients. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)

M. le président. La parole est à Mme Céline Brulin. (Applaudissements sur les travées du groupe CRCE-K.)

Mme Céline Brulin. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, cette proposition de loi vise à permettre aux industriels de déroger aux seuils minimaux de stocks de sécurité des médicaments. Dans sa version initiale, la dérogation était possible sur simple notification à l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé, sans même avoir à justifier de circonstances particulières. À l’issue de ses travaux, la commission a encadré un peu plus cette possibilité. Toutefois, nous ne pouvons nous satisfaire de sa copie.

Les ruptures d’approvisionnement en médicaments posent de graves difficultés, notamment quand elles concernent les médicaments d’intérêt thérapeutique majeur, dont l’arrêt peut mettre en jeu le pronostic vital ou entraîner une perte de chance importante pour les patients.

La Nitrendipine, en tension d’approvisionnement depuis le mois d’avril dernier, alors qu’elle est prescrite à 50 000 Français, est un exemple emblématique. L’arrêt brutal de la production de ce médicament contre l’hypertension – le laboratoire ayant annoncé vouloir arrêter sa commercialisation – peut avoir de dangereuses conséquences sur le cœur des patients.

Le groupe CRCE-K se mobilise depuis longtemps contre les pénuries de médicaments, comment en témoigne la commission d’enquête sur la pénurie de médicaments et les choix de l’industrie pharmaceutique française, dont notre ancienne collègue Laurence Cohen était rapporteure.

Il n’empêche que nous divergeons avec les auteurs de cette proposition de loi quant aux solutions à retenir. Depuis la mise en place de l’obligation de constituer des stocks de sécurité, le niveau et les risques de rupture ont régressé, certes très faiblement, avant de se stabiliser en 2025, et ce après plusieurs années d’une hausse exponentielle – on s’en souvient tous.

Bien qu’insuffisant, le dispositif d’obligation de constituer des stocks de sécurité est une partie de la réponse aux problèmes de pénurie. Dans ces conditions, il ne nous semble pas opportun de donner suite à cette proposition de loi, d’autant qu’un décret du 3 juin 2026 a d’ores et déjà introduit de la souplesse et que les modalités de mise en œuvre proposées nous semblent irréalisables.

De fait, la proposition de loi fait peser de lourdes exigences sur l’ANSM en imposant un délai de réponse de vingt et un jours aux sollicitations des laboratoires, ce qui est extrêmement court. Comment peut-on sérieusement attendre que l’ANSM mène à bien ses missions si on lui impose de nouvelles contraintes sans lui attribuer les moyens humains et matériels nécessaires ?

À l’opposé de la flexibilisation préconisée – qui n’apporte pas beaucoup de sécurité, monsieur le rapporteur –, le groupe CRCE-K défend un renforcement de l’action publique en matière de médicaments avec l’instauration d’un pôle public du médicament. Celui-ci aurait notamment pour mission d’assurer un pilotage public de la production d’une liste restreinte de médicaments critiques lors de situations d’urgence, d’établir une stratégie claire et transparente de relocalisation en France et en Europe de la production de médicaments critiques et, enfin, de conditionner les aides publiques et les incitations fiscales à l’industrie pharmaceutique afin que celles-ci répondent véritablement aux besoins de santé.

Cela nous semble une meilleure solution que de jouer au Monopoly et de chercher toujours plus de profits. Sanofi veut vendre son usine de Ploërmel dans le Morbihan, qui produit de l’Héparine, un anticoagulant, à une entreprise allemande, après avoir cédé son site de Lisieux, en Normandie, qui produit du Doliprane. Comment assurer notre souveraineté si nous laissons la production de ce médicament parmi les plus consommés et les plus prescrits de France à un fonds d’investissement américain ?

C’est, au contraire, en reprenant la main sur la production que nous pourrons sécuriser l’approvisionnement et contrôler les prix des médicaments de plus en plus corrélés à la volonté de l’industrie pharmaceutique de réaliser des marges colossales.

Pour l’ensemble de ces raisons, le groupe CRCE-K ne votera pas cette proposition de loi. (Applaudissements sur les travées du groupe CRCE-K.)

M. le président. La parole est à M. Marc Laménie. (Applaudissements sur les travées du groupe INDEP.)

M. Marc Laménie. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues – je salue aujourd’hui tant les anciens membres de cette assemblée que les nouveaux sénateurs qui siègent parmi nous –, je tiens à dire d’emblée mon bonheur de réintégrer la commission des affaires sociales, que j’ai quittée il y a très longtemps. Je remercie Jean-François Rapin et ses collègues qui sont à l’origine de ce texte d’importance.

En effet, les ruptures d’approvisionnement en médicaments constituent un véritable fléau pour nos concitoyens. Malheureusement, en douze ans, le nombre de ruptures ou de risques de ruptures a été multiplié par vingt. Ainsi, en 2025, quatorze médicaments utilisés en psychiatrie ont été déclarés en tension ou en rupture – on parle là de traitements indispensables à la stabilité de personnes atteintes de bipolarité, de schizophrénie ou de dépression.

Il est vrai que, ces dernières années, plusieurs mesures ont été prises pour lutter contre les pénuries : plans de gestion des pénuries (PGP), déclarations anticipées, etc. La loi de financement de la sécurité sociale pour 2020 a imposé aux laboratoires pharmaceutiques de constituer un stock de sécurité. Pour les médicaments d’intérêt thérapeutique majeur, c’est-à-dire ceux dont l’interruption de la production peut mettre en jeu le pronostic vital des individus concernés, ce stock de sécurité minimale doit être de deux mois.

Afin de s’assurer que cette obligation est respectée, on l’a assortie de sanctions contre les industriels qui ne constitueraient pas les stocks demandés.

Il est difficile de ne pas profiter de ce texte pour parler de ce qui est sans doute l’un des véritables enjeux de la lutte contre les tensions d’approvisionnement : la récupération de notre souveraineté, qui suppose la relocalisation de la production en France et en Europe.

Les acteurs iront toujours produire là où la réglementation est plus simple et, surtout, là où ils ne sont pas étranglés par les coûts. Précisément, depuis 2019, les coûts de production de l’industrie française ont augmenté de plus de 30 %, alors que les prix des médicaments anciens baissent de manière continue. Résultat, 63 % des laboratoires qui fabriquent les 157 substances actives essentielles sont chinois ou indiens, si bien que notre dépendance est massive.

Il faut toutefois faire deux constats.

D’une part, toutes les mesures mises en place ne suffisent actuellement pas, puisque les tensions persistent. D’autre part, l’obligation concernant les stocks de sécurité est trop rigide. À quoi sert un stock de sécurité s’il ne peut être utilisé en période de tension ? Il est d’ailleurs si rigide qu’un décret est venu quelque peu l’assouplir au mois de juin dernier.

Quand j’ai lu cette proposition de loi, je me suis demandé si le mieux n’était pas l’ennemi du bien et si, à trop vouloir assouplir le dispositif des stocks de sécurité, on ne risquait pas simplement de le vider de son objectif d’origine. Je salue donc la position du rapporteur qui consiste à renforcer le rôle de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé dans le processus d’autorisation d’un laboratoire à diminuer ses stocks.

Ce laboratoire devra justifier la nécessité de sa demande, afin que ses stocks ne deviennent pas de simples stocks tampons lui permettant de faire face à des aléas, qui sont en fait habituels. En contrepartie, le délai dont disposera l’ANSM pour répondre à la demande sera réduit à trois semaines, les deux mois actuels étant beaucoup trop longs pour éviter une pénurie.

En conclusion, le groupe Les Indépendants – République et Territoires soutiendra cette démarche qui, nous l’espérons, permettra de rendre les dispositifs actuels plus souples et plus efficaces. (Applaudissements sur les travées des groupes INDEP et RDPI, ainsi que sur des travées du groupe Les Républicains. – M. le rapporteur applaudit également.)

M. le président. La parole est à M. Bruno Belin. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains, ainsi qu’au banc des commissions.)

M. Bruno Belin. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, j’apporte mon soutien total au texte qui nous est présenté aujourd’hui par Jean-François Rapin ! Certains sénateurs qui se sont exprimés à cette tribune disent partager le constat émanant du terrain, celui d’une pénurie de médicaments. Pourtant, ils ne voteront pas cette proposition de loi : j’avoue ne pas comprendre…

Jamais les pénuries n’ont été aussi nombreuses. C’est un phénomène massif et durable, comme l’a dit le rapporteur ; il faut en avoir conscience. Comment la France, pourtant sixième puissance mondiale, en est-elle arrivée là ? Force est de constater qu’elle n’est aujourd’hui pas capable d’assumer sa souveraineté en matière de santé.

D’abord, nous n’avons pas su tirer les leçons de la crise du covid. Rappelez-vous les manques de curares dans les unités de réanimation – ce n’est pas si vieux que cela. Lorsque la Chine s’est déconfinée totalement à l’hiver 2022-2023, nous n’avons pas su répondre aux besoins de paracétamol dans notre pays.

Tout cela parce que nous avons l’industrie honteuse !

Où sont les usines de production d’amoxicilline et de paracétamol qui ont été annoncées par le Président de la République lui-même ? Il faut dire que nous avons abîmé notre capacité industrielle pharmaceutique depuis les Trente Glorieuses.

Cela a été rappelé, nous sommes totalement dépendants de pays extérieurs pour nous fournir en molécules. La pénurie à laquelle nous faisons face est la conséquence d’une inadaptation au principe de réalité.

Se pose ensuite la question du prix. Elle n’a pas encore été abordée, madame la ministre – je regrette d’ailleurs que la ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées ne soit pas présente dans cet hémicycle, alors que nous discutons d’un sujet aussi essentiel.

On essaye toujours de tirer les prix vers le bas pour préserver les finances de l’assurance maladie. C’est bien compréhensible. Reste qu’un médicament comme le Repatha, pour ne donner qu’un exemple, est aujourd’hui manquant, en dépit d’une rupture de stock qui s’était déjà produite par le passé. La dose vendue en France est remboursée à hauteur de 200 euros, alors qu’en Suisse elle est prise en charge à hauteur de 350 euros. Dans ces conditions, où croyez-vous que le laboratoire responsable de la production vende ce médicament ?

Deux questions se posent, madame la ministre : celle de l’industrie – encore une fois, pourquoi la sixième puissance du monde est-elle incapable d’assumer ses besoins en matière de santé et de production des principes actifs ? – et celle du prix – avons-nous les moyens ou voulons-nous nous donner les moyens de garantir la santé pour tous ?

Nous ne sommes qu’au début de nos difficultés, mes chers collègues : ayons conscience de cela. Toute la chaîne de la santé sera bientôt en difficulté. Avant la fin de cette décennie, nous manquerons de pharmaciens. Il est bien beau d’avoir la chaîne de santé la plus compétente du monde, encore faut-il ne pas manquer de ressources humaines !

La démographie est malheureusement une science exacte. Je me tue à le dire chaque fois que j’en ai l’occasion : les facultés n’ont pas, si j’ose dire, les stocks de pharmaciens suffisants. Comment le Gouvernement pense-t-il pouvoir relever le défi du besoin de pharmaciens diplômés ? J’attends que vous répondiez à cette question aujourd’hui, madame la ministre.

La sixième puissance du monde a inventé les déserts médicaux et elle est désormais en train d’inventer les déserts pharmaceutiques !

M. Jean-Marc Boyer. C’est exact !

M. Bruno Belin. Manque de rentabilité, absence de repreneurs faute de pharmaciens et disparition des officines : tout cela est terrible. Gardons à l’esprit que ce n’est pas au cœur de Paris ou des grandes villes que les pharmacies vont faire défaut. C’est, une fois de plus, la ruralité qui va payer cette impréparation.

M. Bruno Sido. Voilà !

M. Bruno Belin. La chaîne du soin est pourtant un sujet extrêmement important. Notre collègue Jean-François Rapin l’a rappelé plusieurs fois, nous avons besoin de confiance, de sécurité, de disponibilité. La question du stock est, à l’évidence, au centre du débat qui va nous occuper.

Si nous n’allons pas au bout de la chaîne de soin en préservant l’outil indispensable qui permet de délivrer et de dispenser sept jours sur sept les médicaments à ceux qui en ont besoin, tout en garantissant que ces derniers soient conseillés, le droit et l’accès à la santé ne seront pas les mêmes pour tous nos compatriotes selon le lieu où ils habitent.