Je mets en garde quant aux solutions simplistes : on ne peut pas passer d'un modèle à un autre du jour au lendemain !

M. Vincent Louault. Très bien !

M. Mathieu Lefèvre, ministre délégué. Il faut commencer par chercher des solutions alternatives crédibles prenant en compte l'équilibre économique de notre agriculture. (Exclamations sur les travées du groupe GEST.)

Mme Mathilde Ollivier. Vous avez eu dix ans !

M. Vincent Louault. Merci, monsieur le ministre !

M. le président. La parole est à M. Vincent Louault. (Applaudissements sur les travées du groupe INDEP.)

M. Vincent Louault. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, je n'irai pas par quatre chemins : je suis fatigué de faire du surplace.

Chers collègues du groupe écologiste, vous nous proposez un énième débat polémique : à l'évidence, nous en sommes toujours au même point dans cette assemblée. Vous avez reculé au sujet du cadmium – heureusement –, mais nous voilà repartis avec la caricature des produits de protection des cultures : les fameux pesticides. Pendant ce temps, le pays brûle, mais, avec vous, nous sommes embourbés dans un jour sans fin.

Ce n'est pas faute de l'avoir répété, croyez-vous sincèrement que les agriculteurs se lèvent tous les matins en se disant : « Comment je vais faire pour m'empoisonner et empoisonner les Français ? » (Protestations sur les travées du groupe GEST.)

M. Guy Benarroche. Mais bien sûr que non !

M. Vincent Louault. À vous écouter, on croirait que les agriculteurs font n'importe quoi,…

M. Jean-Claude Tissot. J'ai dit tout l'inverse !

M. Daniel Salmon. Mais M. Louault n'écoute pas…

M. Vincent Louault. … n'importe quand. Pourtant – vous le savez et M. le ministre vient d'ailleurs de le rappeler –, les produits de protection des cultures sont vitaux pour la survie de nos productions et de nos exploitations agricoles. Nous ne les utilisons pas par plaisir.

Nous l'avons également dit et redit depuis trois ans : en France, l'usage de ces produits est extrêmement contrôlé par l'Autorité européenne de sécurité des aliments (European Food Safety Authority, ou Efsa) et par l'Anses. Ce n'est pas le cas, tant s'en faut, chez tous nos concurrents internationaux. Les cahiers des charges sont si complexes que la plupart d'entre vous en auraient abandonné la lecture dès les premières pages.

De votre côté, vous ressassez constamment la même rengaine, la culture du doute scientifique et du complotisme. Avec vous, les marchands de tisane ont de beaux jours devant eux ! (Protestations sur les travées du groupe GEST.)

Mme Mélanie Vogel. Marchands de tisane ?

M. Vincent Louault. Votre posture est simple et démagogique. (Exclamations sur les mêmes travées.)

M. Guy Benarroche. Parce que nous ne croyons pas les lobbies ?

M. Vincent Louault. À vous entendre, les produits de protection des cultures sont à l'origine d'une « explosion » des cancers. Or, comme le rappellent depuis deux ans beaucoup de médecins et de chercheurs, dont le docteur Jérôme Barrière, oncologue, que je tiens à saluer, l'augmentation du nombre de cas s'explique d'abord par le vieillissement de la population,… (M. Jean-Claude Tissot proteste.)

Mme Anne Souyris. Il y a une explosion des cancers chez les jeunes !

M. Vincent Louault. … l'amélioration du dépistage et les politiques publiques de prévention.

Vous nous dites que nous causons des cancers.

M. Guy Benarroche. C'est scientifique !

M. Vincent Louault. Or, vous le savez, c'est la dose qui fait le poison. Vos raccourcis, répétés pour installer le doute malgré les contradictions apportées par les spécialistes, instrumentalisent la peur. Ils détournent l'attention des vrais leviers de santé publique et fragilisent ceux qui produisent l'alimentation la plus saine du monde dans un cadre réglementaire toujours plus exigeant.

Étonnamment, on vous entend beaucoup moins sur la nocivité du tabac, de l'alcool, de la malbouffe et du manque d'activité physique, qui sont les principaux facteurs de cancer et contre lesquels on devrait agir. (Rires moqueurs sur les travées du groupe GEST.)

Mme Antoinette Guhl. On va en parler !

M. Michaël Weber. Le steak haché aussi !

M. Vincent Louault. Il faudrait consommer quotidiennement cinq kilogrammes de flocons d'avoine pour absorber la même quantité de produits nocifs que n'n contient un paquet de cigarettes ! Même un âne ne peut pas en ingérer plus de 250 grammes par jour ! (Rires et exclamations ironiques sur les travées du groupe GEST.)

Eh oui ! Même les ânes ne vont pas au-delà de 250 grammes par jour !

Avec l'envolée actuelle de nos coûts de production, tous les agriculteurs souffrent. Or votre seule préoccupation est de remettre une pièce dans la machine. (Exclamations sur les travées du groupe GEST.)

Votre projet final, nous le connaissons : vous souhaitez la décroissance, celle-là même qui nous conduira à importer encore plus de produits extérieurs – la balance commerciale de notre pays nous le montre les jours, monsieur Tissot. (M. Jean-Claude Tissot s'exclame.) Vous êtes en voie d'accomplir votre projet en installant cette culture de la défiance envers la science. (Protestations sur les travées du groupe GEST.)

M. Guy Benarroche. Arrêtez avec les fausses informations ! C'est vous qui ne tenez pas compte de la science !

M. Vincent Louault. Pour ma part, je compte rester positif : j'ai confiance en nos chercheurs et nos universitaires pour nous faire progresser la science et trouver, in fine, des alternatives. (Exclamations sur les travées du GEST.)

M. Olivier Rietmann. Taisez-vous ! Monsieur le président, faites quelque chose !

M. Vincent Louault. Reste que cette évolution doit s'accomplir sur des bases scientifiques réelles, factuelles, et sans idéologie. (M. Daniel Salmon s'exclame.) Vous avez beau grogner, monsieur Salmon, vous sacrifiez notre indépendance alimentaire et notre agriculture avec vos postures.

Ayons confiance dans la science, dans la rigueur des évaluations produites par l'Anses, que je salue, et en nos agriculteurs ! (Applaudissements sur les travées du groupe INDEP.)

M. le président. La parole est à M. le ministre délégué.

M. Mathieu Lefèvre, ministre délégué auprès de la ministre de la transition écologique, de la biodiversité et des négociations internationales sur le climat et la nature, chargé de la transition écologique. Monsieur le sénateur Louault, vous avez raison, nous devons veiller à ce que l'écologie ne soit engluée dans aucun dogmatisme : ni celui de l'extrême droite, qui consiste à nier le dérèglement climatique, ni celui de l'extrême gauche, qui veut faire croire que tout peut se résoudre uniquement par les taxes et les réglementations.

M. Guy Benarroche. De quoi parlez-vous ?

M. Mathieu Lefèvre, ministre délégué. Entre ces deux voies, il y a de la place pour une écologie productive qui accepte de concilier – et c'est indispensable – ce qui, en apparence, peut paraître inconciliable : les enjeux de protection sanitaire et les enjeux de productivité.

Si nous ne nous donnons pas les moyens d'assurer la souveraineté agricole de notre pays, nous serons contraints d'importer des produits dont nous ne maîtrisons rien. Je me demande où est l'ambition écologique de celles et ceux qui veulent que nous produisions ailleurs.

M. Guy Benarroche. Et la vôtre ? Vous êtes bien ministre de la transition écologique, non ?

M. Mathieu Lefèvre, ministre délégué. Continuons à produire sur le territoire national et à affirmer que notre pays est extrêmement exigeant en matière de normes, qu'il a une grande culture et une grande tradition scientifiques. C'est bien pour ces raisons qu'il ne propose pas n'importe quoi et qu'il n'accepte aucune dérégulation, contrairement à ce que j'ai pu entendre sur le côté gauche de cet hémicycle.

L'enjeu est national, mais il est aussi européen. Le Gouvernement, notamment par la voie de la ministre de l'agriculture, promeut des autorisations de mise sur le marché à l'échelon communautaire, afin d'éviter des problèmes de concurrence entre les différents pays de l'Union et d'assurer l'harmonisation des différents marchés.

C'est l'une des pistes à explorer dans les années à venir pour cesser d'opposer écologie et agriculture, ainsi qu'écologie et économie.

M. Guy Benarroche. C'est vous qui êtes responsable de cette opposition !

M. le président. La parole est à M. Vincent Louault, pour la réplique.

M. Vincent Louault. Monsieur le ministre, je vous remercie de vos propos de tempérance, qui permettent de remettre l'église au milieu du village dans ce débat qui devrait demeurer entièrement rationnel.

Je suis choqué de certains propos qui ont été tenus dans cet hémicycle : en ce mois d'Octobre rose, nos collègues de gauche prétendent que les firmes qui fabriquent les produits phytosanitaires ont le culot de vendre des traitements destinés à guérir les cancers dont ces mêmes produits seraient responsables.

MM. Michaël Weber et Guy Benarroche. C'est pourtant la vérité !

M. Vincent Louault. Ce genre d'affirmation est tout bonnement scandaleuse. Nos collègues sont fiers de ne plus arborer de ruban rose pour dénoncer la prétendue grande manigance consistant à porter atteinte aux chercheurs des industries phytopharmaceutiques qui planchent à la fois sur l'élaboration des substances de protection des cultures et la production de médicaments.

La réalité, c'est que les chercheurs œuvrent à assurer la protection des cultures et, dans le même temps, à résoudre les problèmes de santé publique. (Exclamations sur les travées du groupe GEST.)

M. Daniel Salmon. Pompier pyromane !

M. le président. La parole est à M. Christian Klinger. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et UCI. – Mme Marie-Pierre Callet applaudit également.)

M. Christian Klinger. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, la lutte contre le cancer est un enjeu majeur de santé publique. Il doit être pris au sérieux et personne, sur ces travées, ne songe à le minimiser.

J'ai la conviction simple que nous ne pouvons pas opposer la protection de la santé des Français à la préservation de notre agriculture : ce sont deux responsabilités essentielles que nous devons assumer simultanément et c'est bien tout le sens du travail que nous avons mené au Sénat ces derniers mois.

Je commencerai par rappeler les difficultés auxquelles sont confrontées certaines de nos filières agricoles. Depuis des années, nous demandons à nos agriculteurs d'adapter leurs pratiques, de réduire leur recours aux produits phytosanitaires et de répondre à des exigences environnementales toujours plus fortes. Beaucoup ont engagé cette transition ; ils ont investi dans de nouveaux équipements et ont fait évoluer leurs méthodes de production.

Mais il faut aussi regarder la réalité en face. Dans certaines filières, les alternatives à des substances désormais interdites n'existent pas encore ou ne permettent pas de protéger efficacement les cultures.

Ce n'est pas une réponse satisfaisante que de demander aux producteurs de ces filières d'attendre que la recherche aboutisse au risque de perdre leur récolte et de voir disparaître leur exploitation. D'autant que leurs difficultés s'inscrivent dans un contexte de concurrence internationale particulièrement rude.

En effet, nous demandons à nos agriculteurs de produire selon des normes toujours plus exigeantes, tout en les mettant en concurrence avec des productions étrangères qui ne sont pas nécessairement soumises aux mêmes contraintes. Ayons le courage de regarder cette contradiction droit dans les yeux, si j'ose dire.

Si nos exigences conduisent à l'éviction de certains produits français, nous aurons quand même quelque chose dans notre assiette. Sauf qu'il s'agira d'aliments produits ailleurs, dans des conditions que nous maîtrisons moins. Quels bénéfices en retirerons-nous sur les plans économique, environnemental et même sanitaire ?

Je vous rappelle, au détour de ce débat, que moins de 2 % des produits agricoles importés sont contrôlés aux frontières de l'Europe et que 10 % à 20 % d'entre eux ne respectent pas l'ensemble des exigences ou des normes de référence. Cela nous laisse songeurs.

La souveraineté alimentaire, dont nous parlons si souvent, suppose aussi de préserver notre capacité à produire sur notre territoire. À vouloir une agriculture toujours plus vertueuse, sans lui donner les moyens de le rester, nous risquons de ne plus avoir d'agriculture du tout.

De toute évidence, cela ne signifie pas qu'il faille renoncer à réduire l'utilisation de pesticides, mais cette réduction doit s'appuyer sur des solutions techniquement viables, ainsi que sur la recherche et un accompagnement réel des filières concernées. C'est dans cet esprit que le Sénat a abordé cette question.

Je tiens à rappeler le travail qui a été accompli depuis la décision du Conseil constitutionnel du 7 août 2025. Le dispositif de dérogation adopté par le Parlement avait été censuré au motif que les garanties apportées à la protection de la santé et de l'environnement étaient insuffisantes.

Nous avons pris acte de cette décision et poursuivi notre travail pour trouver une solution répondant à ces exigences, tout en tenant compte des impasses techniques rencontrées par certaines filières.

L'avis rendu par le Conseil d'État le 26 mars 2026 a précisé les conditions dans lesquelles un dispositif de dérogation pouvait être envisagé. Par la suite, en commission mixte paritaire, nous avons retravaillé ce qui deviendra la loi Duplomb 2, afin d'en limiter très strictement la portée.

Les dérogations ont été réservées à des situations précisément identifiées pour des durées limitées et subordonnées à des conditions exigeantes, notamment l'absence d'alternatives en nombre suffisant.

Surtout, nous avons souhaité donner toute sa place à l'expertise scientifique en confiant à l'Anses la responsabilité de se prononcer sur ces dérogations après saisine du ministre chargé de l'agriculture. Cette évolution est essentielle : sur des questions aussi sensibles, les décisions doivent pouvoir s'appuyer sur des évaluations scientifiques indépendantes qui tiennent compte des connaissances les plus récentes et des risques pour la santé et l'environnement.

Voilà le travail d'équilibre auquel s'est livré le Sénat et que nous avons approfondi en commission mixte paritaire. Il ne s'agissait nullement de revenir à une utilisation généralisée de substances interdites : il était seulement question de répondre à des situations exceptionnelles, dans un cadre strictement défini et contrôlé.

Je regrette que ce travail soit souvent – ou parfois –présenté comme une remise en cause de la protection de la santé publique. C'est méconnaître à la fois les préoccupations qui nous ont guidés et les garanties que nous avons précisément cherché à renforcer.

Je veux par ailleurs revenir sur la place accordée dans ce débat aux agriculteurs. Les mots ont leur importance, en particulier lorsqu'il est question de cancer. Il serait injuste de laisser entendre que l'ensemble du monde agricole porterait une responsabilité dans le développement de cette maladie.

Nous savons que les causes de cancer sont multiples et que les risques liés aux pesticides varient selon les substances, les niveaux d'exposition et les conditions d'utilisation.

M. Daniel Salmon. C'est vrai !

M. Christian Klinger. N'oublions pas que les agriculteurs sont parmi les premiers exposés à ces risques. Ainsi, leur santé, comme celle de leur famille, doit être au cœur de nos préoccupations. Ils ont tout intérêt à disposer de produits moins dangereux et de méthodes alternatives efficaces.

Encore faut-il que ces dernières existent et qu'elles soient accessibles. C'est la raison pour laquelle nous devons consacrer davantage d'efforts à la recherche, à l'expérimentation et à l'accompagnement des exploitations, plutôt que de laisser certaines filières seules face à des interdictions auxquelles elles ne peuvent techniquement répondre.

Mes chers collègues, je partage pleinement l'ambition de réduire notre dépendance aux pesticides et de mieux protéger nos concitoyens contre les risques qu'ils peuvent présenter. Mais nous devons aussi nous préoccuper des conséquences de nos décisions sur nos capacités de production, sur l'avenir de nos exploitations et sur notre souveraineté alimentaire.

Le Sénat a essayé d'apporter à cette question une réponse pragmatique en tenant compte des exigences sanitaires, des avis scientifiques et des réalités agricoles. C'est dans cette direction que nous devons poursuivre nos travaux, sans opposer ceux qui défendent la santé publique à ceux qui défendent notre agriculture. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains, UCI et INDEP. – Mme Marie-Pierre Callet applaudit également.)

M. le président. La parole est à M. Ryan Persaud.

M. Ryan Persaud. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, je regrette que nous ne puissions pas examiner aujourd'hui la proposition de loi visant à réduire les risques sanitaires liés aux contaminations au cadmium dans l'alimentation, qui méritait un vrai débat parlementaire.

Le débat qui nous réunit aujourd'hui, à la place de ce texte, soulève une question centrale : comment mieux protéger la santé des Français tout en accompagnant les transformations nécessaires de notre agriculture ?

Je veux le dire d'emblée, opposer la santé et l'agriculture serait une erreur. Les premiers individus exposés aux pesticides, ce sont les agriculteurs eux-mêmes. Personne n'a davantage intérêt qu'eux à disposer de solutions plus sûres, mais encore faut-il que ces solutions existent, qu'elles soient efficaces et accessibles.

Nos agriculteurs travaillent dans des conditions de plus en plus difficiles : les ravageurs se multiplient, certaines solutions phytosanitaires disparaissent et la concurrence internationale est souvent déloyale.

Quant au bouleversement climatique, il n'est plus une projection. En Guyane, sous l'effet d'El Niño, le Maroni et l'Oyapock ont atteint un niveau d'étiage tel que la préfecture a dû activer, hier, le plan Orsec (organisation de la réponse de sécurité civile) spécifiquement destiné à lutter contre la sécheresse.

En Guyane, nous sommes dorénavant contraints d'acheminer les denrées alimentaires vers des communes enclavées par voie aérienne et de mener un contrôle rigoureux des prix pour empêcher toute spéculation. Et bientôt se posera la question de l'accès à l'eau pour les communes de mon territoire.

Aussi, nous devons rester vigilants et pleinement mobilisés. Chez nous, en Guyane, avant même de parler d'alternatives aux pesticides, nous devons répondre à ces questions élémentaires : comment irriguer ? comment acheminer les denrées ? et comment simplement produire ?

Dans ce contexte, retirer un produit sans solution de remplacement, ce n'est pas nécessairement protéger : c'est surtout fragiliser les exploitations et pousser à l'importation de produits alimentaires dans des conditions que nous ne contrôlons pas. C'est particulièrement vrai pour les cultures tropicales.

Il faut s'en remettre à la science pour prendre nos décisions et à la réalité du terrain pour les appliquer : voilà la méthode de bon sens que nous devons exiger pour chaque pesticide interdit.

Sans moyens adéquats, une loi ne suffit pas. En Guyane le plan Climat, adaptation, sécheresse, incendies (Casi) ne sera pas réellement applicable. C'est l'état de calamité agricole qui devrait être déclenché pour débloquer les aides aux pertes d'exploitation. Il s'agit d'une réponse nécessaire, mais encore faut-il l'apporter rapidement et veiller à ce qu'elle soit à la hauteur des enjeux.

Monsieur le ministre, pouvez-vous garantir que ces aides parviendront vite à l'ensemble des agriculteurs visés par le plan Casi, notamment en Guyane ?

Défendre nos agriculteurs, c'est aussi exiger de la cohérence. Il n'est pas acceptable que des produits frontaliers entrent sans contrôle sur notre territoire et se retrouvent sur les étals de nos marchés, sans que l'on sache rien de la manière dont ils sont traités.

Nos producteurs, eux, respectent des normes de plus en plus nombreuses, parfois déconnectées des réalités de notre territoire, autant dans les outre-mer que dans l'Hexagone. On ne peut pas imposer des exigences à nos agriculteurs et, en même temps, les abandonner face à ceux qui ne les respectent pas.

La cohérence dont nous devons faire preuve est aussi une question de santé publique : protéger et défendre notre agriculture, c'est le même combat.

M. le président. La parole est à M. le ministre délégué.

M. Mathieu Lefèvre, ministre délégué auprès de la ministre de la transition écologique, de la biodiversité et des négociations internationales sur le climat et la nature, chargé de la transition écologique. Vous avez raison, monsieur le sénateur, de rappeler que la réponse doit être territorialisée et qu'elle ne peut être la même dans les territoires ultramarins et dans l'Hexagone.

Je tiens à vous rassurer, le plan d'urgence agricole s'applique de plein droit aux territoires ultramarins. Vous pouvez donc vous attendre à des allègements de charges et à des dégrèvements de taxe foncière, ce qui suppose toutefois d'adopter le projet de budget pour 2027.

Nous prendrons également des mesures relatives au gazole non routier (GNR) et aux engrais, ainsi que des mesures de soutien aux agriculteurs.

Par ailleurs, le préfet de Guyane travaille actuellement à l'élaboration d'un fonds d'urgence spécifique pour votre territoire. Je n'en connais pas encore le montant ; pour comparaison, le fonds dont bénéficient les Antilles s'élève à 90 millions d'euros.

Vous le savez mieux que moi, le calendrier de la saison des pluies empêche, pour l'heure, de connaître précisément les pertes, donc de définir exactement le montant des aides qui devront être mobilisées.

En tout état de cause, la ministre de l'agriculture a fait du suivi des filières ultramarines une priorité. Elle a écrit un premier courrier, le 16 octobre dernier, et recevra bientôt l'ensemble des parties prenantes.

Au-delà des mesures d'urgence prises pour les territoires ultramarins et l'Hexagone, il faudra, dans un second temps, penser et préparer l'avenir, mais, là encore, nous devrons nous appuyer sur des dispositifs qui laissent aux agriculteurs le temps de s'adapter.

Je veux rappeler les montants très importants des aides d'adaptation qui ont été allouées par le Gouvernement depuis 2023. Dans le cadre du Parsada, 180 millions d'euros d'aides ont été débloqués et quarante-cinq projets ont été soutenus. Quant aux projets Praam, ils devraient bénéficier d'une enveloppe de 90 millions d'euros via les crédits du plan France 2030.

Vous le voyez, ces aides sont d'un montant particulièrement élevé et nous devons être en mesure de les prolonger.

M. le président. La parole est à M. Daniel Salmon. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST et sur des travées du groupe SER.)

M. Daniel Salmon. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, les pesticides de synthèse sont présents partout – dans l'air que nous respirons, dans l'eau que nous buvons, dans notre nourriture – et leurs métabolites s'accumulent dans nos sols jour après jour.

Chaque année, plus de 65 000 tonnes de substances actives sont répandues sur notre territoire. Pourtant, la littérature scientifique est formelle : l'exposition aux pesticides tue.

Aujourd'hui, 23 millions de Français souffrent d'une affection chronique ou d'un cancer. Derrière ce chiffre se cachent des drames humains : des enfants dont le neurodéveloppement est compromis, des agriculteurs souffrant de la maladie de Parkinson et des femmes confrontées au fléau du cancer du sein.

Censés tuer uniquement quelques espèces jugées néfastes pour les cultures, les pesticides, en vérité, affectent toute la biosphère, car ils sont persistants, volatils et peu sélectifs. Leur utilisation a donc des conséquences environnementales majeures. En effet, lors de la pulvérisation, 30 % à 50 % du produit n'atteint pas sa cible, ce qui entraîne ainsi une contamination généralisée des ressources naturelles. Quant à la partie qui atteint sa cible, elle ne disparaît pas pour autant, car, pour résumer ce qu'écrivit Lavoisier dans son Traité élémentaire de chimie, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

Les pesticides, de manière directe ou insidieuse, font ainsi partie des principaux responsables de l'érosion de la biodiversité. Fait moins connu, leur usage provoque également des émissions de gaz à effet de serre par l'appauvrissement des sols en matière organique, donc l'affaiblissement de leur capacité à stocker le carbone et l'eau.

Cette contamination généralisée coûte une fortune à la société. Le coût réel ne figure pas dans le prix du blé ; il se dissout dans les factures d'eau, les budgets hospitaliers, les vies abîmées. Ce que le consommateur économise en privilégiant les prix artificiellement bas des produits conventionnels, il le paie au prix fort sur sa santé – mais aussi en tant que contribuable, monsieur le ministre !

Rien qu'en matière d'eau, le Commissariat général au développement durable (CGDD) a chiffré le surcoût annuel de la pollution aux pesticides à plus de 1 milliard d'euros pour les ménages français. Les choses sont claires : la question de la sortie des pesticides, en plus d'être un enjeu de santé publique fondamental, s'impose comme une urgence économique.

Malgré ce constat, la France demeure toujours l'un des plus grands consommateurs de pesticides chimiques à l'échelle mondiale. Les dernières statistiques sur les ventes révèlent l'échec du plan Écophyto, qui visait à réduire les ventes de 50 % d'ici à 2025.

Le puissant lobby de l'agrochimie, solidement ancré dans l'appareil d'État (M. le ministre délégué lève les yeux au ciel.), a réussi à le faire échouer, à freiner toute véritable réduction de l'utilisation des produits phytosanitaires en France, voire à la stopper complètement. Le funeste projet de budget pour 2027 en est la preuve.

Et je ne peux passer sous silence les textes de loi, adoptés au cours des derniers mois, qui ont sciemment affaibli la législation sur les pesticides et en ont réautorisé certains, contre l'avis de l'immense majorité des Français.

La transition vers une agriculture sans pesticides exige du courage politique : celui de remettre en question des modèles productivistes dont le coût financier et humain considérable est établi.

Oui, changer de pratique après plus de cinquante ans d'incitation à l'utilisation des produits phytosanitaires est un vrai défi. Mais les alternatives existent. Aujourd'hui, de nombreux agriculteurs font le choix d'une agriculture paysanne et biologique. En réalité, il n'y a pas d'impasse technique : il n'y a que des freins économiques.

Le recours à ces techniques est souvent plus coûteux en apparence, car elles nécessitent plus de main-d'œuvre. En outre, elles visent davantage à gérer les maladies et les ravageurs qu'à assurer leur éradication sur les parcelles. Cela induit un travail agronomique plus complexe et réduit légèrement les rendements bruts.

Mais quel est le véritable rendement de l'agriculture conventionnelle, dopée aux intrants ? En outre, peut-on opposer l'argument du rendement à une question de santé publique ? Un cancer s'équilibre-t-il avec quelques tonnes de betteraves, monsieur le ministre ? (M. le ministre délégué s'exclame.)

Plus largement, la sortie des pesticides présuppose une transformation du modèle agricole et économique. Or, tant que le système économique qui organise la compétition entre les paysans à travers le monde entier imposera la tyrannie des prix bas, il sera très difficile de sortir de notre dépendance agrochimique.

Les pesticides sont un outil de compétitivité rendu volontairement incontournable dans les filières conventionnelles, au détriment de notre santé.

Nous aurons beau organiser tous les Octobre rose, rouge ou noir, les épidémies de cancer – et leur lot de vies détruites – vont inéluctablement s'amplifier si nous n'en traitons pas les causes.

Malgré les alertes de toutes les sociétés savantes et l'existence d'alternatives, ce gouvernement poursuit la fuite en avant : quand allez-vous sortir la tête du sable, monsieur le ministre ?

Il est de la responsabilité de l'État d'accompagner chaque agriculteur, chaque citoyen et chaque collectivité à œuvrer à un changement de paradigme agricole et alimentaire. (Bravo ! et applaudissements sur les travées du groupe GEST. – Applaudissement sur les travées du groupe SER.)

M. le président. La parole est à M. le ministre délégué.

M. Mathieu Lefèvre, ministre délégué auprès de la ministre de la transition écologique, de la biodiversité et des négociations internationales sur le climat et la nature, chargé de la transition écologique. Monsieur le président, je tiens tout d'abord à rectifier un chiffre : le plan d'urgence destiné aux Antilles s'élève non pas à 90 millions d'euros, mais à 10 millions d'euros.