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COMPTES RENDUS DE LA COMMISSION DES AFFAIRES ETRANGERES, DE LA DEFENSE ET DES FORCES ARMEES


Mercredi 31 mars 2021

- Présidence de M. Olivier Cigolotti, vice-président -

La réunion est ouverte à 10 h 00.

Audition de Mme Laurence Nardon, responsable du programme Amérique du Nord de l'Institut français des relations internationales (IFRI) et de M. Corentin Sellin, professeur agrégé d'histoire et spécialiste des États-Unis

M. Olivier Cigolotti, président. - Je vous prie de bien vouloir excuser le président Christian Cambon, empêché par une autre réunion au Sénat.

Je suis heureux d'accueillir Mme Laurence Nardon, responsable du programme Amérique du Nord de l'Institut français des relations internationales (IFRI) et M. Corentin Sellin, professeur agrégé d'histoire et spécialiste des États-Unis, pour une audition consacrée à la politique étrangère du président Joe Biden, ancien vice-président de Barack Obama, élu quarante-sixième président des États-Unis le 3 novembre dernier.

Les questions de politique étrangère constituent sans doute une priorité de second rang pour la nouvelle administration américaine, au regard de l'importance des défis internes - sanitaire, économique, politique et sociaux - auxquels le pays est confronté.

L'arrivée au pouvoir de Joe Biden n'en change pas moins la donne sur la scène internationale, après la présidence Trump qui avait particulièrement malmené les instances multilatérales et placé les relations internationales sous le signe du rapport de force.

Durant la campagne électorale, le futur président démocrate et son équipe avaient livré des orientations en rupture avec la vision et la pratique de son prédécesseur : réaffirmation du leadership américain dans le système international, consolidation des alliances traditionnelles, défense des valeurs démocratiques, engagement fort en faveur du climat, etc.

En revanche, une continuité avait pu être relevée sur certains thèmes comme la compétition stratégique avec la Chine, mais aussi la question du désengagement militaire américain de certains théâtres, en particulier au Moyen-Orient.

À vos yeux, sur l'ensemble de ces sujets, que ressort-il des premières semaines d'exercice de la nouvelle administration américaine dans le champ des affaires étrangères ? Y a-t-il des surprises par rapport à ce que l'on envisageait ? À quoi faut-il s'attendre dans les mois à venir ? Quel tour la compétition stratégique avec la Chine peut-elle prendre ?

Par ailleurs, comment la nouvelle équipe au pouvoir outre-Atlantique perçoit-elle l'Europe et notamment l'Union européenne (UE) ? Notre approche des enjeux et défis internationaux - je pense bien sûr à la Chine, mais aussi à des sujets comme le numérique, l'environnement - sont-elles compatibles et peuvent-elles se rejoindre ? Je dois dire que la mauvaise manière que les États-Unis ont fait récemment à l'UE en l'écartant du dossier afghan, alors qu'elle est le premier pourvoyeur d'aide financière internationale à ce pays, n'est pas un très bon signal.

Enfin, alors que les États-Unis ont été, avec plus de 555 000 morts, le pays le plus touché par la pandémie de covid-19, et qu'ils sont aujourd'hui l'un des plus efficaces pour mener la campagne de vaccination, pourriez-vous nous dire quel rôle ils entendent jouer dans la distribution des vaccins au plan international ? Ont-ils l'intention de contrer « la diplomatie du vaccin » mise en place par la Chine et la Russie, pays qui donnent la priorité aux exportations de vaccins sur la vaccination de leurs propres populations ?

Mme Laurence Nardon, responsable du programme Amérique du Nord de l'Institut français des relations internationales (IFRI). - Je vais tenter de dresser un bilan des premiers mois de l'administration Biden en matière de politique étrangère, marquée à la fois par une rupture et une continuité par rapport aux administrations Trump et Obama.

L'administration américaine a renoué avec la diplomatie traditionnelle, avec le retour aux affaires du « blob », terme péjoratif qui désigne l'establishment diplomatique, souvent originaire de la côte est, qui défend une vision idéaliste - voire interventionniste - des États-Unis. Je vous renvoie à l'article que Célia Belin a écrit pour la Fondation Jean-Jaurès, dans lequel elle décrit comment les quelque 4 000 personnes qui composent la nouvelle administration étaient déjà présentes sous Barack Obama, et parfois sous Bill Clinton. Ce sont des multilatéralistes, que Donald Trump honnissait.

L'élection de Joe Biden marque le retour des États-Unis à de meilleurs sentiments vis-à-vis de l'accord de Paris sur le climat, de l'OTAN et de l'Union européenne (UE). Alors que Trump détestait le projet supranational que représente l'UE, Joe Biden a participé au Conseil européen, le 25 mars dernier, et a promis de tenir un grand sommet international sur la démocratie et les droits de l'homme, qui s'apparente un peu au Forum de Paris sur la paix initié par le président Macron.

J'ai été surprise par le ton agressif employé par le président américain à l'égard de Vladimir Poutine qui, répondant à un journaliste, a affirmé que son homologue russe était un tueur. À la suite de cette déclaration, Moscou a rappelé son ambassadeur à Washington pour consultation.

Il y a deux semaines, le secrétaire d'État, Antony Blinken, et le conseiller à la sécurité nationale, Jack Sullivan, ont rencontré en Alaska leurs homologues chinois. Lors de la conférence de presse, les échanges furent violents sur la question de la démocratie et des droits de l'homme, lorsque les Américains ont fait la promotion de leur modèle. La Chine considère en effet que la démocratie et les droits de l'homme « à la chinoise » sont tout aussi légitimes que le modèle américain, et de rappeler à cet égard l'intrusion du 6 janvier dernier dans le Capitole. L'administration Biden souhaite à nouveau diffuser ce modèle, considérant que la rupture portée par Donald Trump est une parenthèse définitivement fermée.

Mais il existe aussi une continuité avec la politique conduite par Donald Trump, et donc une rupture avec celle de Barack Obama. En effet, les élites américaines ont compris qu'il fallait s'occuper du sort de la classe moyenne peu ou pas diplômée - que certains sociologues nommeraient plutôt « classe ouvrière » -, qui a souffert du programme économique mis en place par Ronald Reagan. Sa politique conservatrice a rogné les mesures de redistribution, considérant que la société américaine prospérerait par « ruissellement » ; au contraire, l'élite s'est enrichie et la classe moyenne s'est appauvrie. En 2007-2008, c'est-à-dire avant la crise financière, l'indice de Gini, qui détermine le niveau de répartition des richesses au sein d'une population, était revenu à son niveau de 1929, preuve du décrochage social. Les inégalités se sont accrues - ce qui explique, pour partie, l'élection de Donald Trump -, et la classe moyenne n'a pas bénéficié des effets de la réforme fiscale de l'ancien président, qui a surtout profité aux grandes entreprises et aux plus riches. Il sera intéressant de voir si la nouvelle administration mènera une politique de redistribution.

Avec Joe Biden, on assiste également à un retour en arrière sur la question du libre-échange, ainsi qu'à une attitude protectionniste sur les questions technologiques vis-à-vis de la Chine. Sur le plan international, un duopole sino-américain se dessine dans le domaine du numérique. Donald Trump avait souhaité interdire à ses alliés de contracter avec Huawei sur la 5G ; Joe Biden a renforcé les mesures contraignantes à l'égard de l'entreprise chinoise sur le sol américain.

Démocrates et républicains se rejoignent sur l'opposition à la Chine : les premiers critiquent le pays sur la question des droits de l'homme, quand les seconds l'accusent de tricherie dans le domaine économique et financier. Ce sujet peut être un facteur de cohésion pour la nation américaine qui, aujourd'hui, est très polarisée.

M. Corentin Sellin, professeur agrégé d'histoire et spécialiste des États-Unis. - Je vous parlerai de Joe Biden lui-même car, en matière de politique étrangère américaine, la notion d'incarnation est très forte le concernant.

Dans ce domaine, il bénéficie de la confiance d'une large partie de l'opinion publique américaine. Selon le Pew Research Center, 60 % des sondés lui font confiance pour la gestion des affaires internationales, contre 46 % pour Donald Trump et 74 % pour Barack Obama au début de leur mandat.

Joe Biden possède une grande expertise sur les questions internationales, fruit d'une longue expérience de sénateur - 36 ans passés au Congrès, un record -, et d'un mandat de 8 ans comme vice-président des États-Unis. Au Sénat, Joe Biden a notamment présidé la puissante commission des affaires étrangères à deux reprises, de 2001 à 2003, puis de 2007 à 2009. C'est d'ailleurs pour son expertise en ce domaine que Barack Obama l'avait choisi comme colistier.

De 2009 à 2013, l'actuel secrétaire d'État, Antony Blinken, a occupé les fonctions de chargé de la sécurité nationale auprès du vice-président Biden. Son successeur, Colin Kahl, principal négociateur de l'accord nucléaire avec l'Iran, devrait quant à lui être nommé au Pentagone comme responsable de la planification politique. Le président Biden s'appuie donc sur une équipe expérimentée qu'il connait parfaitement. Pour lui, la diplomatie est fondée sur des relations interpersonnelles, ce qui le conduit à développer des relations durables avec ses conseillers comme avec ses homologues étrangers. À titre d'anecdote, Joe Biden avait convié sa petite-fille à un déplacement officiel en Chine, en 2013. Aussi Xi Jinping, que Joe Biden avait connu comme numéro deux du Parti communiste chinois, a-t-il salué l'élection à la Maison blanche de son « vieil ami », non sans une pointe d'ironie.

Comme vice-président, Joe Biden a été l'homme du retrait partiel des troupes américaines d'Irak, engagement majeur de Barack Obama. Dans ses mémoires publiés en 2014, Robert Gates, qui a dirigé la CIA avant d'être nommé secrétaire à la défense sous George Bush et Barack Obama, décrit le nouveau président américain comme un homme intègre qui a eu tort sur quasiment tous les sujets majeurs de diplomatie et de sécurité internationale des quarante dernières années. Ce jugement sévère tient principalement à sa gestion du dossier irakien : pour mémoire, contre l'avis des chefs militaires déployés à l'époque au Moyen-Orient - parmi lesquels le général James Mattis, qui fut l'un des secrétaires à la défense de Donald Trump -, Joe Biden avait soutenu, en 2010, l'ancien Premier ministre Nouri al-Maliki, qui, par la suite, a hâté le départ des troupes américaines d'Irak à partir d'octobre 2011. Toutefois, la gestion clanique d'al-Maliki, ainsi que la persécution des sunnites, a permis à l'État islamique de se renforcer à compter de 2013 ; par conséquent, le succès politique de Joe Biden lui a ensuite été reproché, notamment pendant la dernière campagne présidentielle. Mais il a su changer de position en 2014, en retirant son soutien à al-Maliki et en organisant, avec Brett McGurk, la coalition contre Daech.

Contrairement à la légende tenace, Joe Biden n'est pas un va-t-en-guerre. Sur le dossier afghan, il s'est toujours prononcé contre l'envoi de troupes supplémentaires, ce qui explique peut-être l'ire de Robert Gates que je citais précédemment. En 2010, Joe Biden entretenait des relations houleuses avec Richard Holbrooke, envoyé spécial pour l'Afghanistan, à qui il a fait part de son refus de renvoyer son fils militaire sur place pour défendre les droits des femmes, au péril de sa vie.

La doctrine Biden est donc fondée sur l'instinct, les relations personnelles et le pragmatisme. Rappelons qu'il avait blâmé l'administration Clinton qui refusait d'intervenir à Sarajevo, en lui reprochant de tourner le dos à la conscience morale américaine ; quelques années plus tard, il refusera lui-même d'envoyer des troupes supplémentaires en Afghanistan. L'exceptionnalisme américain a toujours été le moteur de Joe Biden : pour lui, les États-Unis ont vocation à conduire le monde par la défense de la démocratie et de la liberté. Au début du mois de mars, l'administration a publié ses orientations stratégiques provisoires de sécurité nationale, où le président Biden affirme que la démocratie est l'avantage fondamental des États-Unis, tout en ayant conscience que le monde avait changé et que la défense des valeurs américaines devait évoluer. En effet, l'opinion américaine a elle aussi changé : d'après un récent sondage, 49 % des sondés pensent que les États-Unis ont un rôle à jouer dans la conduite du monde, alors que 50 % d'entre eux considèrent que l'emploi doit constituer la priorité de la nouvelle administration.

Mme Isabelle Raimond-Pavero. - Madame Nardon, j'ai écouté mercredi dernier votre podcast sur la cyberguerre, une nouvelle forme de conflit entre la Russie et les États-Unis. La dernière cyber attaque SolarWinds en 2020 a remis en cause la sécurité et l'intégrité de nombreux sites gouvernementaux et d'entreprises aux États-Unis. Les États-Unis, la Russie et la Chine sont les acteurs réguliers de ces attaques d'ordre sécuritaire, économique, mais aussi politique.

Le Président Joe Biden s'est exprimé sur ce sujet le 4 février 2021. Il a déclaré qu'il n'avait pas d'autre choix que de placer les questions de cybersécurité au plus haut niveau, avant de prévenir que les États-Unis n'hésiteront pas à prendre des sanctions envers la Russie, compte tenu du comportement agressif du Kremlin.

Je souhaite connaître votre point de vue sur ces sujets d'importance majeure, comme le piratage des données sensibles en direction ou à l'initiative des États-Unis.

Concernant la pratique du multilatéralisme, vers laquelle reviennent les États-Unis, ne pensez-vous pas que l'élection de Joe Biden représente un risque pour l'autonomie stratégique européenne, qui consiste à trouver un équilibre entre des objectifs qui sont potentiellement contradictoires aujourd'hui ?

M. Gilbert Roger. - En 2018, les États-Unis se sont retirés de manière unilatérale de l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien et désormais, selon plusieurs sources, il se pourrait qu'ils veuillent revenir à la table des négociations. Le retour serait soumis à des conditions sur les taux d'enrichissement de l'uranium contre une levée immédiate des sanctions économiques. Comment pensez-vous que le nouveau président et son administration aborderaient cette question ? De quelle marge de manoeuvre disposeraient-ils par rapport au Congrès, mais aussi par rapport à Israël et à l'Arabie Saoudite, deux États assez puissants et vindicatifs sur ce dossier ?

Enfin, la Chine vient de signer un accord de coopération stratégique pour 25 ans avec l'Iran. Comment tout cela se combine-t-il ?

M. Olivier Cadic. - Donald Trump a donné une image des États-Unis comme un pays se renfermant sur lui-même et on a pu le voir dès le début de la crise sanitaire, avec un « travel ban » très restrictif. L'arrivée de Joe Biden annonce-t-elle un assouplissement pour permettre aux citoyens de voyager plus facilement ?

Concernant le Haut-Karabagh, les principaux vainqueurs de ce conflit, l'Azerbaïdjan, la Russie, la Turquie ont, semble-t-il, profité d'un effacement des États-Unis à la fin de l'ère Trump, pour s'imposer. Joe Biden va-t-il s'impliquer davantage dans cette région  que son prédécesseur ? Peut-on envisager une renaissance du groupe de Minsk, ce qui relancerait la diplomatie française ?

Concernant la Chine, comment le pouvoir politique aborde-t-il le volet économique puisque les Etats-Unis ont des intérêts importants en Chine ? Un plan est-il prévu pour rapatrier des usines américaines de Chine vers les Etats-Unis ? En effet, il ne suffit pas d'interdire de travailler avec Huawei.

Vous avez évoqué aussi cette volonté américaine de reprendre le leadership. Un plan multilatéral alternatif aux « Routes de la soie » est-il vraiment en gestation et avec qui les États-Unis travaillent-ils dessus ?

Mme Laurence Nardon. - Sur la cyberguerre, il y a eu effectivement une énorme attaque en 2020, rendue publique mi-décembre, l'attaque SolarWinds, menée par des cyberpirates russes et qui en réalité se déroulait depuis le mois de mars. Début 2020, la société SolarWinds, spécialisée dans la fourniture de logiciels de gestion, a proposé une mise à jour à ses clients. Dans cette mise à jour, les cyberpirates russes avaient mis des programmes malveillants destinés à s'introduire dans les systèmes. Les pirates ont eu au moins neuf mois pour espionner de l'intérieur et installer des « portes dérobées » leur permettant d'entrer facilement dans le futur. Les clients sont, pour beaucoup, des ministères.

Il y a eu aussi une attaque menée par la Chine contre Microsoft, qui a été rendue publique il y a quelques semaines. On peut parler d'un véritable « farwest » dans le monde cyber.

Ne blanchissons pas trop non plus les Etats-Unis parce que eux-mêmes conduisent des attaques cyber, je pense notamment à l'attaque menée en 2009 contre les centrales nucléaires civiles iraniennes de production d'électricité. Ils avaient introduit un « ver » informatique dans leurs systèmes qui avait paralysé le fonctionnement de ces centrales.

On est comme au début de l'ère nucléaire : il y a une nouvelle vulnérabilité face à l'apparition de nouvelles armes et le système international n'a pas encore mis en place de règles communes pour les réguler. Ce sera plus compliqué car les acteurs ne sont pas tous étatiques et que les cyberattaques jouent sur le plan sécuritaire, sur les infrastructures, mais aussi dans le champ du politique, je pense notamment à l'exemple de l'entreprise Cambridge Analytica qui avait volé les profils Facebook de 87 million d'Américains pour faire du ciblage politique pendant la campagne de 2016.

On a une lueur d'espoir, car l'administration Biden a décidé de mener un effort diplomatique pour que la communauté internationale se saisisse du sujet et établisse des règles permettant de sanctionner ceux qui ne s'y plient pas.

En ce qui concerne l'autonomie stratégique européenne, certains sont chagrins de l'élection de Joe Biden car, avec cette nouvelle administration qui croit à nouveau au projet européen, ils craignent que les Européens aient moins la volonté de se débrouiller tout seuls.

A l'élection de Donald Trump en 2017, Angela Merkel avait dit que les Européens devraient se débrouiller seul, ce qui, de la part d'une chancelière allemande est une déclaration assez forte.

Malgré tout je pense que c'est trop pessimiste de penser cela.

M. Corentin Sellin. - Je vais répondre sur l'Iran. Pour l'instant, il y a une difficulté pour l'administration Biden à rétablir, ne serait-ce que des discussions avec l'Iran pour négocier un retour d'un accord et du côté iranien, l'abandon de toutes les entorses faites depuis le rétablissement des sanctions étasuniennes. On a appris avant-hier que l'administration Biden aurait, pour rétablir le dialogue, fait passer une nouvelle proposition selon laquelle en échange de l'allègement de certaines sanctions, l'Iran devrait revenir sur certains de ses travaux sur les centrifugeuses et l'enrichissement de l'uranium. Malgré cette proposition, la situation reste bloquée car les Iraniens considèrent que ce ne sont pas eux qui ont violé l'accord et ce n'est donc pas à eux de faire le premier pas.

Il y a aussi un contexte qui ne se prête pas à des négociations entre les deux parties. L'élection présidentielle iranienne est prévue en juin prochain, la campagne bat déjà son plein et il probable que le futur président soit issu des rangs les plus conservateurs. Il y a donc une incertitude politique en Iran qui nuit à des négociations efficaces.

Par ailleurs, la nouvelle administration Biden, à la suite de la présidence particulière de Donald Trump, gère les urgences. Or, la première urgence dans cette région, c'est l'Afghanistan. Je vous rappelle que les États-Unis avaient, par l'accord passé entre l'administration Trump et les Talibans, fixé un délai au 1er mai 2021 pour retirer d'Afghanistan toutes les troupes étasuniennes qui s'y trouvent. Or, la semaine dernière, Joe Biden a informé que, pour des raisons logistiques, les Etats-Unis ne pourraient pas respecter cette échéance et que les troupes allaient rester encore quelque temps.

Dans le cas de l'Afghanistan, il apparait très clairement que l'idée est d'arriver à un traité de paix entre la présidence afghane et les Talibans. Le raisonnement de l'administration Biden est de considérer que tant que les États-Unis ont des troupes en Afghanistan, ils pourront peser sur un éventuel traité de paix, même si les États-Unis aimeraient passer par le cadre multilatéral de l'ONU. Dans ce dossier afghan, la Turquie a un rôle essentiel à jouer. Cela montre les contradictions qui attendent l'administration Biden.

Au regard de la valeur démocratie qu'il entend remettre au premier rang, Joe Biden a eu des mots extrêmement durs contre le régime du président Erdogan, mais en même temps, les États-Unis peuvent avoir besoin de la Turquie.

Il leur faudra sur certains dossiers faire du multilatéralisme avec la Russie, la Chine et la Turquie, désignées par l'administration Biden comme appartenant au camp des autocraties, opposé au camp des démocraties que les Etats-Unis veulent incarner.

Mme Laurence Nardon. - Sur la réouverture des frontières à l'issue de la crise de la covid-19, le Président Biden se veut beaucoup plus strict sur les mesures de distanciation sociale et de port du masque. Il ne rouvrira pas les frontières s'il considère que la situation sanitaire ne le permet pas. La campagne vaccinale aux États-Unis est très en avance parce qu'ils ont pratiqué un nationalisme des vaccins très efficace. Une part importante de la population est aujourd'hui vaccinée. Quand les frontières réouvriront, il y aura peut-être des limites en fonction des pays de destination et du niveau d'infection. Il y a aussi l'incertitude liée à l'efficacité des vaccins face aux variants. M. Biden sera prudent et suivra l'avis des scientifiques.

Sur la Chine, il y a une contradiction entre l'opposition au projet politique chinois dans les grands cercles à Washington et l'importante imbrication économique et financière des deux pays. C'est très différent de la situation pendant la guerre froide avec l'URSS car les deux pays n'avaient alors aucun lien économique. Comment rompre avec la Chine alors que les bons du Trésor sont largement possédés par la Chine, que l'importation des biens manufacturés vient de Chine, que des investissements sont faits entre les entreprises des deux pays ? On parle plutôt de découplage. Il y a des choses qui se font au niveau stratégique, notamment dans le secteur de la santé, mais nous ne savons pas comment les Etats-Unis vont faire et il est à craindre que ce ne soit pas possible d'aller très loin.

Concernant la route de la soie alternative, le projet est beaucoup moins avancé que le projet chinois qui a été lancé en 2012.

M. Corentin Sellin. - Sur les projets alternatifs face à la Chine, il est intéressant de remarquer que les États-Unis ont avancé sur le « dialogue quadrilatéral de sécurité » (dit « Quad ») avec le Japon, l'Inde et l'Australie. Ces quatre pays vont mettre en commun leurs ressources pour produire des vaccins, fin 2022, en Inde, avec des capitaux essentiellement japonais et étasuniens. C'est une alliance qui répond à tous les critères de Joe Biden, regroupant des pays démocratiques autour d'un projet particulier, sans bureaucratie. Le but est de contrer la diplomatie du vaccin chinoise. Les Chinois ont déjà promis de fournir 500 millions de doses de vaccin à des pays en développement.

Pour compléter mon propos sur le rôle du Congrès en matière de politique étrangère, je voudrais souligner que les démocrates n'ont qu'une courte majorité au Sénat, qui détient la main haute sur ces questions. Cela donne un poids important à certains démocrates conservateurs comme Joe Manchin, sénateur de Virginie occidentale, Etat qui a voté massivement pour Donald Trump en 2016 et en 2020 et qui en tant qu'Etat « charbonnier » est hostile à toute évolution trop forte en matière de climat. On mesure les difficultés que cela pourrait poser face à des initiatives étasuniennes dans des alliances mondiales sur le climat. Le Sénat n'est donc pas acquis pour la nouvelle administration présidentielle, d'autant plus que le nouveau Président de la Commission des affaires étrangères, qui est un sénateur d'origine cubaine, du New Jersey, que Joe Biden ne connait pas très bien, a déjà annoncé qu'il ne lui donnerait pas de chèque en blanc, tout démocrate qu'il soit.

M. Yannick Vaugrenard. - Je voudrais revenir sur deux aspects. Vous avez beaucoup évoqué la personnalité de Joe Biden et vous avez indiqué que la philosophie politique allait être probablement différente, notamment concernant la question des droits de l'Homme. A un moment, vous avez dit, M. Sellin, que M. Biden était pragmatique par rapport aux droits de l'Homme et qu'il avait affirmé que les soldats en Afghanistan n'étaient pas là pour s'occuper des droits des femmes. Je trouve cela un peu contradictoire, soit c'est du pragmatisme, soit c'est du cynisme. J'aimerais en savoir plus sur ce que pourrait être la politique de Joe Biden en matière de droits de l'Homme. Par exemple, alors que la France était prête à intervenir militairement en Syrie - la démonstration ayant été faite que le président syrien avait utilisé des armes chimiques contre sa propre population - les Etats-Unis y ont renoncé et l'ont laissée seule. La décision avait été prise par Barack Obama mais probablement aussi par Joe Biden. Les choses se passeraient-elles autrement si cela se produisait aujourd'hui dans une autre partie du monde ?

Ma deuxième question porte sur l'évolution géopolitique que chacun trouve extrêmement dangereuse. Les termes utilisés - qui n'avaient rien de diplomatique - par Joe Biden et également par le secrétaire d'Etat aux affaires étrangères au moment notamment de cette opposition verbale extrêmement dure entre les Américains et les Chinois font penser que nous risquons de traverser une période qui sera un peu identique à la période de la guerre froide. Est-ce que vous avez ce sentiment-là ? D'autant plus que - nous l'avons vu - la Russie se rapproche de manière très forte de la Chine. Gilbert Roger évoquait tout à l'heure le pacte de coopération stratégique avec l'Iran sur 25 années. Il y a aussi la présence de plus en plus forte de la Russie et de la Chine en Afrique, le fait que les Britanniques ont décidé d'augmenter le nombre de leurs ogives nucléaires. Tout ceci ne risque-t-il pas d'aboutir à un réarmement général et donc à une seconde guerre froide en quelque sorte ?

M. Mickaël Vallet. - Plusieurs questions, d'abord sur la question européenne. Vous avez dit, Madame, que le président Biden avait de l'attachement ou de l'affection pour l'Union européenne en tant qu'organisation supranationale. Est-ce que ça n'est pas plutôt - de manière un peu pragmatique, voire cynique, ce qui en politique internationale de la part des Etats-Unis n'est pas non plus une injure - le fait de bien s'accommoder de ce que, comme l'expliquait Pierre Manent dans un entretien publié il y a une quinzaine de jours, l'Europe, à travers son impuissance, préserve son innocence ? Est-ce que ce n'est pas par-là plutôt que les Etats-Unis voient d'un bon oeil la coopération avec l'Union européenne en se disant qu'au moins les institutions européennes ne leur feront pas mal dans le développement de leur propre politique ? C'est le premier point. Le deuxième qui en découle : sur des sujets majeurs comme celui par exemple d'une utilisation détournée de son objet initial de l'extraterritorialité du droit américain, Joe Biden va-t-il se comporter différemment de ses prédécesseurs - je ne parle pas que de Donald Trump - et par exemple sur des enjeux comme ceux de Nord Stream, est-ce qu'il faut s'attendre à une inflexion ou pas ? Dernière question : on met des étiquettes sur les dirigeants et parfois on personnalise les politiques nationales afin de les comprendre ; M. Sellin a introduit beaucoup de nuances et de recul par rapport au « portrait » de Joe Biden ou en tout cas par rapport à ce qu'on pouvait attendre de lui au regard de son parcours. On a parlé de « Joe La Gaffe » un certain nombre de fois. Quand un président des Etats-Unis d'Amérique dit tout tranquillement que le président d'un pays membre du Conseil de sécurité est un tueur, est-ce une gaffe ou est-ce un acte réfléchi ? Dans les deux cas, c'est grave. Mais quelle est votre opinion là-dessus ?

Mme Nicole Duranton. - Si l'Union européenne peut se réjouir du réengagement des Etats-Unis dans le multilatéralisme et en faveur de problématiques comme la lutte contre le changement climatique, elle a aussi de fortes attentes, concernant notamment les différends commerciaux (taxes sur les produits agricoles, aéronautiques) et les enjeux technologiques et numériques (régulation et taxation des GAFAM). Le projet de traité de libre-échange négocié sous Barack Obama ne devrait pas refaire surface compte tenu des réticences des opinions publiques des deux côtés de l'Atlantique. S'agissant de l'Alliance atlantique, particulièrement malmenée au cours de la présidence Trump, les alliés européens se réjouissent d'un changement de ton et du souhait exprimé par Washington d'un renouvellement de la coopération transatlantique. Pour autant, les Etats-Unis continueront à attendre davantage d'efforts de leurs alliés, notamment pour le « partage du fardeau », ainsi que sur le défi que représente la montée en puissance de la Chine. Selon vous, quels nouveaux efforts les Etats-Unis seront-ils amenés à demander à l'Europe et à la France ?

Mme Laurence Nardon. - Vos questions sont toutes très intéressantes et on pourrait passer des heures sur chacune donc je vais essayer d'être synthétique. Sur le fait que Joe Biden se dise idéaliste mais qu'en même temps il est pragmatique, je pense que ce n'est pas un grand mystère que les responsables politiques doivent agir dans les contraintes de la réalité. Donc Joe Biden met en avant son respect des valeurs. Il faut savoir qu'il se présente comme un catholique pratiquant et, dans le contexte américain, c'est très important. D'ailleurs, le catholicisme américain est en partie en train de se faire aspirer par les évangéliques qui sont très à droite mais il y a quand même une branche « catho de gauche ». Je ne sais pas si ce concept peut être transposé de l'autre côté de l'Atlantique mais, si c'est le cas, Biden en fait clairement partie. Il met cela bien en avant mais évidemment il ne peut pas aller jusqu'au bout des exigences d'une telle posture et donc il doit composer avec la réalité. Je ne suis pas tout à fait choquée.

En ce qui concerne l'affaire de la Syrie en 2013 lorsque l'administration Obama n'a pas suivi la France dans les frappes punitives contre le régime de Bachar el Assad, mon interprétation de ce retournement de l'administration Obama - de cette trahison parce qu'il avait quand même promis d'agir et que nous, nous étions prêts - est qu'il s'agit d'une conséquence du retrait tardif et inattendu de la Grande-Bretagne. Rappelez-vous, le Premier ministre de l'époque, qui était David Cameron si je ne m'abuse, était rentré de vacances et n'avait pas bien préparé le vote aux Communes et donc les Communes ont voté contre et l'Angleterre a dû se retirer de cette action commune. J'y vois en réalité la preuve que même en 2013 - et encore aujourd'hui j'imagine - quand il s'agit de faire des actions militaires dans le monde, l'allié des Etats-Unis est la Grande-Bretagne et non pas la France. Le fait que la France soit à leurs côtés continue à compter moins que si c'est la Grande-Bretagne. C'est comme ça que j'avais vu les choses à l'époque, je ne suis pas sûre que ça ait beaucoup changé depuis.

Assiste-t-on à une nouvelle guerre froide entre les Etats-Unis et la Chine ? C'est une expression facile à employer pour désigner ce qui se passe. Il faut cependant rappeler que la situation est bien différente d'avec l'URSS puisqu'il y a maintenant des liens économiques importants et que le PC chinois ne pratique pas le même prosélytisme dans le reste du monde. La grande question aujourd'hui est de savoir si la Chine veut imposer son modèle politique dans les autres pays du monde ou pas et, jusqu'à présent, ce n'est pas si net qu'à l'époque soviétique.

Je vais dire quelques mots sur les relations avec l'Union européenne. C'est évident que les Etats-Unis de Joe Biden ont de l'amitié pour l'Union européenne et la considèrent comme une construction positive. L'Europe n'est pas un problème pour les Etats-Unis aujourd'hui - en tout cas l'Europe occidentale, car à la marge avec la Russie, c'est un peu différent. Cependant, si le dossier iranien n'est pas en haut de la liste des priorités pour Joe Biden, l'Europe, quant à elle, est bien en bas de la liste. D'une certaine manière, c'est une bonne chose, mais cela veut aussi dire qu'ils ne vont pas beaucoup s'occuper de nous. Par ailleurs, sur les différends commerciaux, il ne faut pas du tout s'attendre à des cadeaux de la part des Etats-Unis et de l'administration Biden parce qu'ils poursuivent avant tout leur intérêt national - et c'est bien normal. Nous devons donc continuer, nous Européens, à présenter un front commun, notamment avec l'Allemagne, vis-à-vis de leurs demandes. Anthony Blinken a dit - c'était en septembre dernier pendant la campagne - que si l'équipe Biden arrivait aux affaires et relançait des négociations avec l'Union européenne, il faudrait que les pays européens assouplissent leurs positions sur les réglementations relatives aux produits agroalimentaires, car les Etats-Unis les trouvent beaucoup trop tatillonnes et veulent pouvoir exporter leurs produits sans les respecter. Il faut donc s'attendre à des positions assez fermes de la part de l'administration Biden sur ce sujet, de même que sur celui de l'extraterritorialité du droit.

Sur l'extraterritorialité du droit, qui est vraiment liée au privilège du dollar et dont on a vu les effets extrêmement importants sur nos entreprises ces dernières années, l'administration Biden sera peut-être prête à discuter, mais certainement pas à abandonner cette arme puissante dans leurs relations internationales.

M. Corentin Sellin. - Pour revenir sur l'épisode syrien et, plus largement, sur le positionnement en matière de droits de l'Homme, ce qui est très frappant, surtout quand on connaît les habitudes de la technostructure de diplomatie étatsunienne, c'est l'humilité et la modestie affichées par l'administration Biden. Anthony Blinken a reconnu à plusieurs reprises qu'il y avait eu des erreurs, en particulier dans le dossier syrien, mais qu'ils avaient fait de leur mieux, qu'ils n'avaient pas, en particulier, sous-estimé la montée en puissance de l'Etat islamique. Ce discours de modestie - qu'il faudra bien sûr valider par des actes - renvoie à la fois à une fermeté sur les principes - parce que ceux-ci ont, aux yeux des démocrates, été bafoués ou menacés pendant les quatre ans de Trump - et au constat qu'il n'est pas possible de revenir au « wilsonisme botté », c'est-à-dire aux interventions militaires pour imposer la démocratie -le document d'orientation stratégique de début mars insiste beaucoup sur ce point - car le monde a changé et que l'opinion étatsunienne ne veut plus entendre parler de ça. Dans la passionnante enquête Pew Research que j'ai déjà citée, on demandait aux sondés de classer les motifs de politique étrangère du plus important au moins important. Le plus important, c'était de protéger les emplois des travailleurs américains ; le moins important, tout en bas de la liste, seulement 20% des sondés y tenaient, c'était de promouvoir et d'imposer la démocratie dans le monde. Donc, je crois qu'il y a à la fois une fermeté sur les principes - on l'a vu par exemple avec la publication du rapport de renseignement déclassifié sur l'assassinat du journaliste Khashoggi qui visait à adresser un signal à l'Arabie Saoudite - mais aussi la prise en compte que la diplomatie et la politique internationale doivent se faire en fonction des attentes de l'opinion au plan intérieur, lesquelles restreignent les moyens pour affirmer ces valeurs démocratiques.

J'en viens ensuite aux propos de Joe Biden sur Vladimir Poutine. Je crois qu'il faut remettre ces propos dans le contexte d'une interview où il est sollicité. C'est un exercice où il est connu pour ne pas être à l'aise du tout. D'ailleurs, il cherche plutôt à l'éviter. Ainsi, il n'a fait sa première conférence de presse qu'après deux mois de présidence. En outre, le mot lui est un petit peu suggéré par le journaliste. Par ailleurs, il faut toujours regarder les paroles et les actes. Quasiment au même moment, les Etats-Unis ont décidé de proroger pour cinq ans le traité New START sur la limitation des armements avec la Russie. Donc, la réalité est beaucoup plus nuancée. Cependant, il faut bien le dire, le dossier russe pose un problème particulier parce qu'il a des implications en politique intérieure. Le mandat de Donald Trump a été marqué par l'ingérence forte de la Russie dans l'élection présidentielle de 2016, qui a été attestée par les services de renseignement puis, surtout, du point de vue démocratique, par une commission sénatoriale du renseignement où pourtant les républicains étaient majoritaires. On se souvient de toutes les conséquences de cette ingérence en politique intérieure et sur le statut de Donald Trump. Il y a eu une sorte de réplique de ce phénomène d'ingérence de la Russie en 2020 - le renseignement étatsunien vient d'en faire état -, mais beaucoup moins forte et moins étendue. Mais le dossier de la relation politique à la Russie est devenu un dossier presque autant de politique intérieure que de politique extérieure, avec tout ce que cela implique d'excès verbaux et de rhétorique. Il y a dans ce mot lâché par Joe Biden la continuation de l'opposition entre des démocrates, dont une partie des électeurs était convaincue que l'ex président était à la solde de la Russie, et des dirigeants et électeurs républicains dénonçant une obsession malsaine des démocrates pour la Russie. Je pense que l'excès langagier est lié à cette transformation de la question russe. Néanmoins, si on veut bien sortir de ce champ miné intérieur, il y a des possibilités de réalisations diplomatiques, comme l'a montré la récente prorogation de l'accord START de maîtrise des armements.

Ce qui est très frappant quand on lit le document d'orientation stratégique provisoire de début mars, c'est que l'Union européenne n'est quasiment jamais citée. Comme sous l'administration Obama, l'Europe est envisagée d'abord et avant tout sous le prisme OTAN. Il y a aussi l'idée que le monde connaît un conflit de type nouveau, marqué par une accélération technologique inédite. Comme l'a dit Antony Blinken en septembre 2020 - et ce point est repris dans le document d'orientation stratégique - la ligne de clivage du monde se situe désormais entre les techno-démocraties et les techno-autoritarismes et dans cette lutte, dont l'ingérence électorale de la Russie a pu être un premier exemple, les Etats-Unis auront besoin de toutes les démocraties qui partagent une même conception normée d'un usage des nouvelles technologies dominé par le droit dans un cadre démocratique. Ainsi, il y a peut-être l'idée que l'Union européenne peut aider les Etats-Unis à construire cette alliance des techno-démocraties contre les Etats qu'ils appellent des techno-autoritarismes, en particulier la Russie et la Chine. Il s'agit là, peut-être, d'un champ nouveau qui s'ouvre à la coopération entre les Etats-Unis et l'Union européenne car en termes de réflexion éthique, de réflexion sur les normes de droit et d'utilisation des nouvelles technologies, l'Union européenne peut être un partenaire très important pour les Etats-Unis.

Mme Gisèle Jourda. - Je souhaiterais que vous nous donniez votre éclairage sur la manière dont Joe Biden, qui veut renouer avec le multilatéralisme, compte parer à l'avancée de la Chine au sein des organisations internationales et notamment de l'ONU. Au moment où Donald Trump annonçait qu'il voulait rompre avec un certain multilatéralisme et diminuer les moyens financiers des Nations Unies, on a vu la Chine mettre à profit la réforme administrative de l'ONU et prendre la tête de trois de ses grandes agences. On a bien vu l'influence que les Chinois ont exercée au sein de l'OMS en pleine pandémie.

Comment va-t-on parvenir à contrer cette influence croissante de la Chine dans les organisations internationales ? Je me souviens qu'à l'occasion d'un déplacement à l'ONU dans le cadre de la commission des affaires étrangères, nous avions appris que la Chine avait mis à profit la réforme administrative de l'ONU pour faire reprendre dans certains textes des éléments de langage directement tirés de son projet de « Routes de la soie ». Je souhaiterais avoir votre éclairage sur cet important sujet.

M. Jean-Marc Todeschini. - Pour ma part, j'aborderai les relations avec la Turquie. Depuis l'élection de Joe Biden, la Turquie semble de plus en plus isolée sur la scène diplomatique. Les sujets de discorde entre la Turquie et les Etats-Unis sont nombreux. L'un d'entre eux est la question kurde, d'ailleurs le président Erdogan a accusé en février l'équipe Biden d'être du côté des terroristes. Joe Biden pour sa part a la volonté de défendre les valeurs démocratiques, les droits de l'Homme, que notre collègue Yannick Vaugrenard a abordés tout à l'heure. La Turquie, quant à elle, vient d'annoncer son retrait de la Convention d'Istanbul, qui avait été adoptée en 2012. Quelle analyse faites-vous des relations entre la Turquie de Recep Erdogan et les Etats-Unis de Joe Biden, qui sont capitales au sein de l'OTAN ?

M. Pierre Laurent. -Vous avez évoqué, Mme Nardon, le retour des Etats-Unis dans le multilatéralisme. Cependant, la politique de confrontation très dure avec la Chine ou avec la Russie ne peut-elle pas entretenir le climat de paralysie à l'ONU ? Les Etats-Unis peuvent-ils réellement réinvestir l'approche multilatérale ? Je prendrai un exemple. Hier a été rendu public l'appel du directeur de l'OMS et de 24 chefs d'Etat - dont Emmanuel Macron et Angela Merkel- pour une nouvelle déclaration de politique internationale face aux pandémies. Est-ce une démarche que les Etats-Unis pourraient rejoindre ?

Ma deuxième question concerne le Proche-Orient. La position de la nouvelle administration américaine va-t-elle s'inscrire dans la continuité de celle de Donald Trump, c'est-à-dire l'enterrement de la perspective de création de deux Etats, ou peut-on envisager une rupture en la matière ?

Mme Laurence Nardon. - Je voudrais revenir, tout d'abord, sur l'agressivité du président Biden et de son administration vis-à-vis de la Russie et de la Chine. J'aimerais vous proposer une interprétation supplémentaire, qui est que depuis au moins Jimmy Carter dans les années 70, les présidents démocrates sont systématiquement attaqués par leurs adversaires républicains sur les questions de politique étrangère sur le thème de la faiblesse. Sans exclure l'hypothèse de la « gaffe » concernant Vladimir Poutine, il y a peut-être aussi un calcul de politique intérieure qui consiste à se montrer extrêmement ferme d'emblée pour couper court à des critiques politiciennes venues de la droite de l'échiquier politique américain.

En ce qui concerne les avancées de la Chine à l'ONU, je voudrais faire un retour en arrière sur l'année 2020 avant la pandémie. Comme on l'a dit, Donald Trump avait pris de la distance par rapport au multilatéralisme, ce qui se traduisait par une sorte de politique de la chaise vide des Etats-Unis dans les instances internationales. En réalité, ils se sont rendus compte, fin 2019 - début 2020, que cette attitude était contre-productive parce que, la nature ayant horreur du vide, les Chinois commençaient à investir tout un tas d'organisations et d'agences de l'ONU. Notamment le siège de l'agence mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) était en jeu, ce qui était très inquiétant compte tenu de l'attitude prédatrice de la Chine par rapport à la propriété intellectuelle des investisseurs occidentaux. L'administration Trump s'est alors saisie du sujet et a nommé début 2020 un envoyé spécial à l'ONU pour la défense des intérêts américains au sein des institutions internationales, M. Mark Lambert, pour contrer les avancées de la Chine. Celui-ci a mis en place à partir de janvier 2020 une sorte de campagne pour empêcher l'élection du candidat chinois à l'OMPI, permettant l'élection d'un Singapourien. Ainsi, dès la fin de l'administration Trump, il y avait eu une prise de conscience du fait que les Etats-Unis ne devaient pas renoncer à leur présence et à l'affirmation de leurs valeurs dans les organisations internationales. Il est évident qu'avec l'administration Biden, cette politique va se poursuivre.

Sur la politique des vaccins et la possibilité d'un traité international sur ce sujet, je pense que les Etats-Unis de Biden seront favorables, même si je n'ai pas d'informations plus précises.

M. Corentin Sellin. - Concernant l'ONU, on rappellera - et ça a été un marqueur de début de mandat - que l'administration Biden a décidé de réintégrer le comité des droits de l'Homme, qui avait été abandonné par Donald Trump, et de refinancer l'agence onusienne d'aide aux réfugiés palestiniens. En réalité, on observe une double manoeuvre de l'administration Biden concernant l'ONU : premièrement, revenir parce que, si on n'est pas là, les autres prennent la place ; deuxièmement, essayer de revaloriser le Conseil de sécurité comme une instance de négociation et de décision internationale. Par exemple, sur le dossier nord-coréen, l'administration Biden a déjà invité à plusieurs reprises le Conseil de sécurité à prendre des mesures supplémentaires et à continuer à gérer le dossier. De même, les Etats-Unis aimeraient que l'ONU puisse être à la manoeuvre pour les futurs pourparlers de paix en Afghanistan. Donc il y a une volonté de revalorisation, mais qui doit tenir compte d'une réalité que j'ai déjà soulignée. Dans l'enquête Pew Research, il n'y a que 30% des Etatsuniens pour qui renforcer l'ONU doit être une priorité et le taux tombe à 15% chez les électeurs républicains.

J'en viens maintenant à la Turquie. Pour l'instant, Joe Biden, fidèle à sa personnalisation de la diplomatie, bat froid Recep Erdogan, il refuse de lui parler, alors que celui-ci multiplie les signes de bonne volonté pour rentrer dans les bonnes grâces étatsuniennes. Il y a beaucoup de sujets de conflits. Par exemple, l'administration Erdogan aurait fait une offre sur le fameux dossier du F-35, l'avion étatsunien dont Trump avait exclu la Turquie parce qu'elle n'avait pas renoncé à l'achat du système de défense russe S-400. Erdogan a fait des propositions mais, pour l'instant, l'administration Biden ne répond pas. Joe Biden considère que si la Turquie a pu, par exemple en Syrie, avoir tant de marge de manoeuvre, c'est parce que son prédécesseur, sur ce dossier précis, l'a laissée faire absolument ce qu'elle voulait. En ce moment, il y a donc comme une épreuve de force entre les deux. Parmi les signaux envoyés par Erdogan, il y a ces pourparlers de paix dans le conflit afghan qui seront tenus à Istanbul. C'est une initiative prise par la Turquie qui vise aussi à rentrer dans les bonnes grâces de l'administration Biden mais pour l'instant ça ne marche pas.

Pour finir, par rapport à la Russie et à la Chine, s'il est vrai qu'il y a l'alliance des techno-démocraties contre l'alliance des techno-autoritarismes, il y a aussi une interdépendance économique qui n'existait pas du tout à l'époque de la guerre froide. Tout le problème est de savoir comment faire fonctionner le monde avec une telle opposition sur les principes politiques, qui est réelle, et en même temps une interdépendance économique totale. A cet égard, - je reviens sur l'une des premières questions -, il y a eu une tentation, qui s'est aussi exprimée par la guerre des tarifs douaniers avec la Chine, de « désinisation » de l'économie étatsunienne sous Trump. Néanmoins, si les flux d'IDE des Etats-Unis vers la Chine ont baissé depuis 2017, avant même la crise de la Covid, on voit bien que c'est impossible. Il y a une telle interdépendance, ne serait-ce que par les titres de dette étatsunienne détenus par les investisseurs publics chinois et les investisseurs privés. Toute la difficulté aujourd'hui, c'est d'être dans un affrontement de valeurs, qui est nécessaire pour rassembler du côté étatsunien, face à des pays avec lesquels on partage la même économie et le même capitalisme financier. C'est une question compliquée.

Mme Laurence Nardon. - Je voudrais revenir sur la question sur le Proche-Orient, et plus précisément sur le conflit israélo-palestinien. Les hommes politiques américains sont très pro-israéliens de manière générale, Trump ne l'était pas beaucoup avant de faire de la politique, mais il a appris à l'être à la Maison Blanche pour complaire surtout à la base évangélique de son électorat, les évangéliques américains étant très sionistes. Donald Trump a tout fait pour leur plaire, notamment avec le transfert de l'ambassade des Etats-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem qui était promis depuis des années par les présidents américains - ça datait de Bush père -. Joe Biden, qui affiche lui aussi une très grande amitié et un très grand respect de l'alliance avec Israël, a déjà dit qu'il ne reviendrait pas sur le transfert de cette ambassade et je pense que maintenant ce sera impossible politiquement pour un président américain de revenir en arrière. Cela n'empêche pas que Joe Biden - très pro-israélien à titre personnel - soit un peu gêné aux entournures sur cette question. Il existe en effet une certaine césure au sein du parti démocrate entre le courant centriste qui est le sien et la gauche du parti représentée par Bernie Sanders, Elisabeth Warren ou encore Alexandria Ocasio Cortez, représentante de New-York. Ce courant très à gauche met en avant, en matière de politique étrangère, un rôle moral de l'Amérique, qui donne la primauté au principe d'égalité - notamment au principe d'égalité économique - sur le principe de liberté politique, de défense des droits de l'Homme et de la démocratie, qui est la vision du courant Biden. C'est très intéressant de voir comment cette tension entre liberté et égalité - on connaît bien ça en France aussi - se décline en politique étrangère sur les différents dossiers dans le monde. J'ai écrit un article dans Politique étrangère à ce sujet l'été dernier, auquel je vous renvoie. Ainsi, sur la question palestinienne, il est évident qu'un membre du courant centriste du parti démocrate comme Joe Biden va mettre en avant Israël, unique démocratie dans la région, quand un Bernie Sanders défendra la cause palestinienne parce que ce sont les Palestiniens les opprimés économiques de la région. Je pense que Joe Biden va être très prudent sur cette question.

M. Robert del Picchia. - On connaît les positions du président Biden concernant la situation politique à Hong-Kong. Sait-on qu'elle pourrait être la réaction américaine en cas de menace sur Taïwan ?

M. André Gattolin. - N'a-t-on pas tendance en Europe, et en particulier en France, à surdéterminer les choix de politique étrangère à l'aune du président américain ? Je travaille depuis des années avec les parlementaires américains, aussi bien démocrates que républicains, je participe avec eux à des webinaires sur des questions stratégiques. Je me souviens d'un faucon qui, sous l'ère Trump, m'avait dit n'avoir aucune confiance en la fermeté de l'ex-Président à l'égard de la Chine, estimant que celui-ci serait « pro-chinois » si elle lui garantissait une victoire aux élections. Ce qui est notable pourtant, c'est l'apparition d'un consensus bipartisan sur la Chine. Pendant longtemps, les démocrates se focalisaient sur les questions de droits de l'homme et les républicains sur les questions de compétition économique. Désormais, il y a une forte convergence. Je voudrais insister sur le rôle important du Congrès en matière de détermination de la politique étrangère. En 2019, alors que le Hong-Kong Human Rights and Democracy Act a été voté à l'unanimité au Sénat et à la quasi-unanimité à la Chambre des représentants, le président Trump, qui rechignait à signer ce texte, s'y est finalement résolu après que les deux chambres ont menacé de le revoter à l'unanimité. La convergence des deux camps politiques au sein du Congrès n'est-elle pas un élément plus déterminant sur les orientations des présidents américains que les convictions des uns et des autres?

M. Corentin Sellin.- Concernant Taïwan, Joe Biden a envoyé un signal fort en invitant, pour la première fois depuis la reconnaissance de la Chine populaire et la rupture des relations diplomatiques avec l'île à la fin des années 70, l'envoyé spécial de Taïwan à sa cérémonie d'investiture. Il faut prendre ce geste comme une ligne rouge tracée par le président américain concernant Taïwan, au regard des événements qui se sont déroulés à Hong Kong. Il n'y a, à cet égard, pas de rupture avec Donald Trump qui avait réaffirmé fortement l'engagement américain en faveur de la sécurité de Taïwan. Il y a également une continuité sur le dossier des droits de l'homme vis-à-vis de la Chine, l'administration Biden ayant maintenu la qualification de génocide à propos de la répression contre les Ouïghours.

Sur la notion de convergence et de rapprochement au sein du Congrès, je voudrais insister - au-delà du possible basculement de la majorité au Sénat, à la faveur d'événements imprévus suscitant des élections partielles - sur la mutation profonde qui est en cours au sein du Parti républicain, qui tend à adopter une ligne nationale populiste identitaire. Ce parti, qui était dominé depuis Ronald Reagan jusqu'à George Bush junior par un courant néo-conservateur qui a beaucoup influencé le conflit en Irak, voit arriver de jeunes élus qui en politique étrangère ont des positions surprenantes et tranchées : refus des interventions militaires lointaines et longues, sentiment moins négatif à l'égard de la Russie... Il n'y a finalement que sur l'hostilité à la Chine que les élus néo-conservateurs et les nouveaux élus trumpistes se rejoignent et c'est sur ce thème que l'administration Biden peut espérer fabriquer du consensus entre républicains et démocrate au Congrès, même si cette hostilité n'a pas les mêmes racines dans les deux camps.

Mme Laurence Nardon : Oui, la Chine est bien l'élément sur lequel les Etats-Unis et notamment les élus américains peuvent refaire nation. Concernant Honk Kong, les Etats-Unis sont plutôt contents de laisser de Royaume-Uni en première ligne. Sur Taïwan, je constate une grande fermeté avec un risque d'escalade le moment venu. Je voudrais rappeler que Donald Trump avait provoqué un petit scandale au début de son mandat en téléphonant à la présidente de Taïwan avant d'appeler le président chinois Xi jinping.

M. Olivier Cigolotti, président. - Merci d'avoir partagé avec nous votre connaissance des Etats-Unis et de l'administration Biden, ainsi que de votre éclairage sur la personnalité du nouveau président américain. Nous avons compris que cette période qui s'ouvre sera un mélange de rupture et de continuité. Il faudra voir où se place le curseur, qu'il s'agisse de la relation avec la Chine, du multilatéralisme, des droits de l'homme ou encore des relations commerciales.

Ce point de l'ordre du jour a fait l'objet d'une captation vidéo qui est disponible en ligne sur le site du Sénat.

Désignation de rapporteurs

La commission désigne M. Pierre Laurent sur le projet de loi n° 484 (2020-2021) autorisant l'approbation de l'accord de partenariat entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République du Kenya relatif à la promotion et à l'échange des compétences et talents ;

Elle désigne également Mme Hélène Conway-Mouret sur le projet de loi n° 3055 (AN - XVe législature) autorisant l'approbation de l'accord de partenariat pour les migrations et la mobilité entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République de l'Inde (sous réserve de sa transmission) ;

Elle désigne enfin M. André Guiol sur le projet de loi autorisant l'approbation de l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République du Kosovo relatif à l'emploi des membres des familles des agents des missions officielles de chaque État dans l'autre (sous réserve de son dépôt).

La réunion est close à 11 h 35.