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La Bosnie-Herzégovine quinze ans après Dayton : combler les retards d'avenir

 

D. L'AMBITION CIVIQUE DU CENTRE CULTUREL ANDRÉ MALRAUX

Le centre culturel André Malraux a été crée en juillet 1995. Il est situé en face du marché Markale dont le nom évoque l'un des plus sinistres épisodes de la guerre civile. Il s'inscrit dans le prolongement de la librairie-galerie française « Paris-Sarajevo » ouverte entre septembre et octobre 1994, rue du Maréchal Tito, au coeur de la vieille ville de Sarajevo, alors assiégée. Le local avait alors accueilli, malgré le danger, près de deux mille visiteurs, attirés par la mise à disposition de livres neufs, la diffusion d'oeuvres vidéo de Chris Marker et Alain Cavalier ou encore l'exposition de photographies de Gérard Rondeau.

En dépit de sa brièveté, l'expérience de la librairie a révélé les attentes d'une partie de la population bosnienne à l'égard de manifestations culturelles leur permettant de dépasser les traumatismes quotidiens et maintenir, ainsi, un lien avec le monde. Appuyé par l'association Paris-Sarajevo-Europe, fondée par Francis Bueb et soutenue par des personnalités aussi diverses que Bernard-Henri Lévy, Jane Birkin, Edgar Morin, Agnès b., Jorge Semprun, Alain Souchon ou Olivier Todd, le Centre André Malraux avait pour objectif principal, dans un pays encore en guerre au moment de son ouverture, de promouvoir la reconstruction de la vie culturelle tant à Sarajevo que sur l'ensemble du territoire.

Depuis les accords de Dayton, le Centre André Malraux entend faire émerger une réelle identité bosnienne dépassant les réflexes communautaires et tente par là même de recréer « l'esprit de Sarajevo », manifestement évanoui après des années de conflits. Porte ouverte sur l'Europe en général et la France en particulier, le Centre souhaite développer au maximum les interactions culturelles avec l'extérieur tout en favorisant les échanges au sein de la société civile locale. Le Centre participe d'un rapprochement indispensable entre les entités, sans lequel une perspective d'adhésion à terme à l'Union européenne n'aurait aucune consistance. Il remplace, à cet égard, formations politiques voire d'organes de presse manifestement crispés sur les conflits passés.

Son action est protéiforme : manifestations littéraires et cinématographiques, cours de langue, traductions littéraires, soutien à de jeunes artistes mais aussi aide à la coopération médicale en partenariat avec l'association Médecine France Bosnie-Herzégovine.

La délégation avec l'équipe du Centre culturel André Malraux

Les manifestations littéraires sont les plus emblématiques. A cet égard, le Centre poursuit la mission initiale de la librairie « Paris-Sarajevo » : diffusion d'ouvrages et organisation de lecture-débats. Avec l'arrêt de la guerre, il a, par ailleurs, multiplié les projets d'envergure autour du livre. Les Rencontres européennes du livre, organisées chaque automne à Sarajevo depuis 2000, apparaissent à cet égard comme le symbole de l'action du Centre. Elles répondent à plusieurs objectifs : multiplier les échanges entre des auteurs venus du monde entier et le public avec comme thèmes récurrents : la place des Balkans en Europe, la notion de culture européenne et, bien évidemment, l'indispensable émergence d'un vouloir-vivre ensemble. Les Rencontres prennent la forme de tables-rondes, de conférences-débats, d'ateliers mais aussi d'expositions et de séances de projection de film.

Le Centre entend parallèlement favoriser l'émergence d'une nouvelle génération d'écrivains bosniens, aptes à succéder aux Ivo Andriæ et autres Mea Selimoviæ, au travers de son projet d'école d'écriture littéraire sise à Sarajevo. Il n'entend pas pour autant tourner le dos au patrimoine culturel local, comme en témoigne le soutien qu'il apporte à la traduction en français d'auteurs de la région tels qu'Abdulah Sidran, Ozren Kebo ou Miljenko Jergovic. C'est dans cette optique que le Centre a ouvert, en collaboration avec le Centre européen de Traduction Littéraire (CETL) de Dilbeek (Belgique), une école de traduction français-bosnien. Celui-ci dispense une formation diplomante de deux ans, au travers d'ateliers bimestriels de trois jours.

L'ambition littéraire du Centre se concrétise également dans l'édition. Les Rencontres européennes du livre ont ainsi débouché sur la publication en 2002 chez Gallimard des Carnets de Sarajevo, recueil de textes rédigés par les participants à cette manifestation. Le Centre a également noué un partenariat avec les éditions locales Publika en vue de publier en bosnien les albums de bandes dessinées d'Enki Bilal, bosniaque d'origine.

La question de l'école demeure centrale en Bosnie-Herzégovine. Elle est le lieu où doit émerger un véritable projet de société, fondé sur le respect de l'autre et la volonté de vivre-ensemble. Dès 1994, la librairie-galerie puis le Centre ont pris acte de cette réalité et tenté par le biais de cours de langues de favoriser le rapprochement des jeunes générations. La démarche du Centre est à cet égard simple, les cours de français, d'espagnol ou d'italien sont donnés à tous les élèves intéressés, indépendamment de leurs origines ethniques. L'enseignement est dispensé à Sarajevo et, depuis 2003, à Stolac, ville à dominante croate d'Herzégovine. Le Centre entend désormais développer son offre en Republika Sprska. Des cours de langue et de civilisation française sont également donnés aux fonctionnaires des ministères locaux. Au total, 750 personnes bénéficient chaque année de ces cours, une douzaine de professeurs intervenant à cet effet.

Avec Sarajevo, la ville de Stolac est un symbole de l'activité du Centre André Malraux. Considérée comme un joyau du patrimoine culturel et naturel de la région, elle a été sévèrement touchée par la guerre. Au-delà des cours de langue dispensés en commun aux enfants d'origine croate et bosniaque, le Centre y organise depuis 2008 un festival d'été, prenant la forme d'un circuit à travers patios et jardins fleuris. Les « Journées de Stolac », conçues autour de concerts, de projections de films et d'ateliers éducatifs, ont pour objectif principal la préservation, la mise en valeur et le développement du patrimoine culturel et naturel local. Ce travail de préservation de l'environnement naturel et architectural doit permettre d'impliquer la population et faire émerger, là encore, un véritable projet citoyen, dépassant les clivages communautaires. L'ambition ultime est, selon ses promoteurs, d'élever la ville au rang d'acteur social et régional tant au niveau régional qu'européen. La promotion du vivre-ensemble local demeure toujours, aux yeux du centre, liée à la perspective d'adhésion, à terme, à l'Union européenne.

Le cinéma fait également partie du champ d'activité du Centre. Les Ateliers du cinéma tenus de 2000 à 2003 à Sarajevo, l'organisation d'un concours d'écriture de scenario en 2005 ou l'aide constante apportée à la traduction de dialogues ou au sous-titrage de films en sont les réalisations les plus concrètes. Il existe un lien consubstantiel entre la Bosnie-Herzégovine et le cinéma, reconnu notamment par le grand public au travers de la figure controversée d'Emir Kusturica. Le Festival du film de Sarajevo créé en 1995 quelques mois avant la fin de la guerre et parrainé par Agnès b., soutien de la première heure du Centre André Malraux, en est un des symboles.

Par-delà sa vocation culturelle et ses ambitions citoyennes, le Centre André Malraux est aussi un lieu de mémoires. Le pluriel s'impose tant les conséquences du conflit sont différentes d'une communauté à l'autre, tant il appartient, en la matière, de dépasser tout manichéisme. De ce point de vue, la coopération qu'il a entreprise avec le Centre de la mémoire d'Ouradour-sur-Glane, le Jugendgästehaus Dachau ou l'Office franco-allemand pour la jeunesse est assez significative. Les créateurs du Centre ont vu la guerre et ses horreurs. Ils tiennent donc à témoigner et à dénoncer toutes les formes de barbarie. Ce travail de mémoire au travers de l'art sous toutes ses formes, et en particulier de la photographie, vise un double objectif : empêcher un retour de la violence alors que de nouvelles formes d'extrémismes tendent à apparaître en plein coeur de Sarajevo et participer à l'indispensable réconciliation en favorisant une vision plus juste et équilibrée de l'histoire des uns et des autres.

Le budget du Centre André Malraux (450 000 € en 2008) permet à peine de couvrir les coûts inhérents à l'organisation des nombreuses manifestations qu'il parraine ainsi que les frais de fonctionnement et notamment les salaires des vingt-deux personnes qui y travaillent. Institut privé, il bénéficie du soutien financier des ministères français des affaires étrangères et de la culture. Ces subventions représentent 46 % du budget annuel (dont 40 % pour le seul ministère des affaires étrangères). Les autorités bosniennes participent à hauteur de 5 % au financement du centre, l'Union européenne au travers de sa délégation locale à hauteur de 2 %. Agnès b., les Dernières Nouvelles d'Alsace, le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) ou Handicap International financent 10 % du budget. Les 37 % restant proviennent de ressources propres liées aux cours et aux traductions.

La diminution, dans le contexte actuel de la crise, des subventions publiques accordées au Centre n'est pas sans susciter un certain nombre d'inquiétudes. Un appel au public a ainsi été lancé en octobre 2008. Au regard de son ambition citoyenne, de son appui à des projets d'avenir, il apparaît urgent de maintenir les financements à cette institution, véritable relais culturel et civique de notre diplomatie dans le pays. Chaque projet ne requiert pas un important investissement, les sommes engagées apparaissent modiques au regard de la portée des manifestations organisées. Le groupe interparlementaire souhaite attirer l'attention de l'ensemble des parlementaires français sur ces micro-financements. La coopération décentralisée apparaît, à cet égard, comme une opportunité indéniable.