DEUXIÈME PARTIE - LE PLAN « LOIRE GRANDEUR NATURE » DU 4 JANVIER 1994

I. L'OPTION BÉTON

Restée largement à l'écart de la révolution industrielle, la Loire souffrait d'un complexe d'abandon. Le rattrapage entrepris dans les années 1980 afin de donner au fleuve, en fonction de quelques objectifs simples, une cohérence peu sensible à l'infinie diversité des milieux vivant du fleuve et sur le fleuve, devait plier une nature relativement intacte à la logique de l'homme aménageur. Cette entreprise prométhéenne fut directement à l'origine du Plan « Loire grandeur nature » qui allait en atténuer les excès.

A. UN MILIEU PARADOXAL

1. Les Loires

Entre le mont Gerbier-de-Jonc et l'estuaire, la Loire déroule 1.010 km de milieux divers. On peut distinguer, très schématiquement la Loire montagnarde, la Loire moyenne et la Loire océane, entre lesquelles le fleuve n'établit de continuité que géographique et écologique.

Il est intéressant d'introduire le présent rapport par un bref rappel de cette hétérogénéité derrière laquelle se profile un peu vaguement une « âme ligérienne » à l'affirmation de laquelle votre rapporteur fera néanmoins appel en conclusion du même rapport.

a) La Loire montagnarde

La Loire montagnarde, c'est la haute Loire, mais aussi le haut Allier, pays de vastes plateaux entrecoupés de gorges, territoire enclavé que seul le tourisme pourrait, semble-t-il, relever de la déshérence de son agriculture, et l'Allier offre à cet égard, on le verra par la suite, un précieux potentiel que le Plan Loire pourrait contribuer à mettre en valeur.

En haute Loire le fleuve parcourt aussi des gorges que séparent de petits bassins fortement urbanisés en comparaison des massifs volcaniques et des pâturages avoisinants. Le plus connu est celui du Puy-en-Velay que la Loire a sinistré, un dimanche de septembre 1980 provoquant un enchaînement d'initiatives dont l'élaboration du Plan Loire est l'ultime aboutissement.

La plaine du Forez succède au bassin du Puy et à celui de l'Emblaves. Son « écopôle » opération pilote de génie écologique qui devrait déboucher sur la mise en place d'une « écozone » est un outil intéressant de mise au point de méthodes de conservation et de reconstitution des milieux naturels, qui pourrait servir à la mise en oeuvre d'un des objectifs du Plan Loire.

En aval, Loire et Allier traversent les premières plaines, la plaine roannaise, en particulier, après le barrage de Villerest, construit de 1978 à 1984 afin de soutenir l'étiage en été et d'écrêter les crues dont le débit, à l'entrée de la retenue, est supérieur à 1000 m3 /s.

b) La Loire moyenne

Elle commence vers Decize où le lit majeur prend une forme bombée caractéristique et commence à offrir, sur ses sables et ses limons fertiles, un sol propice à l'agriculture. Elle se termine vers le bec de Vienne où l'arrivée de son principal affluent modifie le régime du fleuve et s'achève au niveau du val d'Authion, vers Candes-Saint-Martin. C'est une zone de peuplement dense bordée de terroirs souvent ingrats. D'un chapelet de villes moyennes ou petites, Orléans seule se détache vraiment. Cette zone est prospère sur le plan agricole. On y cultive les fleurs, les fruits, les légumes, la vigne. Le coteau longe le lit sur l'une ou l'autre rive, face aux levées d'où l'on découvre les bancs et plages de sable, ou de gravier, les boires, bras morts remis en eau par les crues, les îles souvent boisées. Le val Orléanais, le val tourangeau, le val angevin sont avec de sensibles différences dans le relief et les paysages, les archétypes du fameux « jardin de France » que l'urbanisation a commencé à remodeler.

c) L'estuaire

A partir d'Ancenis, jusqu'où s'étend l'influence des marées, la Loire est soumise aux influences océanes. La vallée traverse des coteaux parfois abrupts, des vals de petites dimensions, avec les anciens ports fluviaux d'Ingrandes, Saint-Florent-le-Vieil, Ancenis, Champtoceaux, le val de Saint-Julien-de-Concelles, plus vaste, voué aux productions maraîchères, les zones humides de l'estuaire. Ces étendues fréquentées par les oiseaux migrateurs bordent la partie la plus aménagée du fleuve : la chenalisation ancienne de l'estuaire, et du lit mineur pour les besoins de la navigation commerciale, le remodelage de l'estuaire jusqu'à Nantes afin de renforcer le concours des marées à l'entretien du chenal de navigation, les installations industrialo-portuaires du port de Nantes-Saint-Nazaire, marquent le paysage.

2. Crues et étiages

Les extrêmes variations de ses débits sont une des particularités de la Loire : lors de l'étiage de 1949 le débit fut de 11 m3/s à Gien, contre quelque 7.200 m 3 à l'occasion des grandes crues du XIXème siècle.

Il y a trois types de crues, dont les conséquences sont inégales sur l'écosystème et sur l'activité humaine.

Les crues de type cévenol, qui touchent les hauts bassins de la Loire et de l'Allier, sont provoquées, autour de l'équinoxe d'automne, par la rencontre, sur les hauteurs des Cévennes et du Vivarais, de masses humides d'air chaud venant de la Méditerranée et d'un front froid d'origine océanique. Des pluies très abondantes en résultent, qui augmentent très rapidement les débits. Ainsi s'explique la crue du 21 septembre 1980 qui a provoqué à Brives Charensac, près du Puy-en-Velay, la perte de huit vies et de très importants dégâts matériels. Il est intéressant de noter que le débit, qui a alors atteint 2.000 m 3/s à Brives Charensac, a diminué assez rapidement en aval pour tomber à 1.800 m 3 /s à la hauteur du barrage de Villerest au-delà duquel l'influence de la crue « cévenole » s'atténue rapidement.

Les crues de type océanique sont liées à la durée des périodes pluvieuses sur le bassin de la Loire moyenne. Les plus hautes eaux de la Loire peuvent alors être gonflées par les crues des affluents : Cher, Indre, Vienne, Maine.

Il existe enfin des crues mixtes résultant de la concomitance des deux types précédents. La moitié du bassin étant constitué de terrains imperméables gênant la constitution de nappes aquifères susceptibles de contribuer à la régularisation des débits, les quantités d'eau transportées par le fleuve peuvent alors atteindre jusqu'à 8.000 m 3 /s au confluent de l'Allier. Les digues sont alors rompues et les vals submergés, ce qui se produisit à l'occasion des grandes crues de 1846, 1856 et 1866.

Un système de levées qui modèle désormais le paysage ligérien a été peu à peu installé à partir du XIIème siècle, des bassins déversoirs ont été ménagés au XVIIème et au XIXème siècle puis un système d'alerte a été mis en place. De plus en plus, la protection du val de Loire a cependant paru reposer sur la construction de barrages écrêteurs. Des projets se sont succédés en particulier après les grandes inondations du XIXème siècle. Il faut mentionner à cet égard le projet, présenté en 1860 par l'ingénieur général des Ponts-et-Chaussées Comoy, de programme de 85 barrages d'écrêtement d'une capacité totale de 592 millions de m 3 . La chute de l'Empire a empêché la mise en oeuvre de ce plan qui aurait fait de la Loire l'un des fleuves les mieux régulés de France.

La protection de la Loire moyenne contre les crues n'en a pas moins continué de susciter l'intérêt des Gouvernements. En 1970, un plan global de protection a été élaboré ; il prévoyait :

- la construction de deux ouvrages de protection, l'un à Villerest sur la Loire, l'autre au Veurdre sur l'Allier. Le barrage de Villerest a été mis en fonctionnement en 1985 ;

- le renforcement des digues ;

- la création d'un système performant de prévisions des crues.

Ce système appelé « Cristal », conçu pour la prévision des crues et la gestion des barrages, a été mis en place en 1983, au moment de la construction de Villerest.

Il est constitué de 117 stations automatiques de mesures (pluie et débit) transmises par voie hertzienne terrestre, satellite ou téléphone. Ces stations renseignent directement les services d'annonce des crues, ainsi qu'un centre de traitement des données situé à Orléans.

Les étiages constituent sur la Loire l'habituel pendant de la crue avec les mêmes conséquences sur la mise en valeur économique de la vallée : l'insuffisance en eau a limité le développement de l'irrigation et a freiné dans une certaine mesure l'utilisation agricole des sols, par ailleurs, la qualité de l'eau se détériore fortement en période d'étiage, interdisant ou compromettant le développement des activités de sport et de tourisme au bord du fleuve, et posant à la région nantaise un redoutable problème avec la remontée croissante des eaux saumâtres et vaseuses, préjudiciable à l'alimentation de la ville de Nantes en eau potable (la prise d'eau a dû être remontée vers l'amont) et à la préservation de la ressource halieutique.

Pour répondre aux besoins actuels, un plan de soutien d'étiage a été réalisé. Il assure un débit minimum sur certaines sections de l'Allier et de la Loire grâce au barrage de Villerest sur la Loire, et à celui de Naussac. Lors de la sécheresse de 1989-1992, les besoins ont pu être satisfaits grâce à ces barrages mais le problème des soutiens d'étiage sur le Cher n'a pas été pour le moment résolu. On a prélevé jusqu'ici une partie de l'alimentation de la ville de Montluçon dans la retenue du barrage EDF de Rochebut, situé à l'amont de la ville. Le barrage de Chambonchard prévu par le Plan « Loire grandeur nature » vise à satisfaire ces besoins, comme on le verra ci-dessous.

3. Une nature sauvage et domestiquée

Dernier fleuve libre de France, la Loire n'en fut pas moins le plus anciennement aménagé par un système de digues élaboré à partir du XIIème siècle, comme on l'a vu, renforcé au XVème siècle, maintes fois ouvert par les inondations (160 brèches, soit une ouverture totale de 23 km sur les 480 km de digues entre le Bec d'Allier et Nantes en 1856), toujours restauré.

On a aussi mentionné ci-dessus la chenalisation opérée dans l'estuaire afin de maintenir la navigation jusqu'à Nantes et au-delà, dans une course jamais gagnée contre l'ensablement des chenaux de navigation et l'augmentation du tonnage des bateaux.

La fin de la navigation ligérienne, sauf sur l'estuaire, dans la seconde moitié du XIXème siècle a provoqué l'abandon de ces ouvrages. Par ailleurs, l'irrégularité des débits a empêché l'installation d'industries lourdes : la Loire a largement été ignorée par la révolution industrielle. Ce n'est qu'au XXème siècle que les aménagements, et l'exploitation du fleuve ont vraiment repris. Le lit, plus que les eaux, a suscité l'intérêt dans un premier temps, la Loire devenant ainsi une réserve de granulats.

Les extractions excessives de matériaux dans le lit mineur (118 millions de tonnes au cours des 40 dernières années en Loire moyenne, du Bec d'Allier au Bec de Vienne, soit sensiblement l'équivalent d'une bande de 150 mètres de large et de 1,50 mètre de haut) ont été la cause de l'approfondissement du lit de la Loire et de l'abaissement du niveau de l'eau en étiage. Celui-ci a atteint depuis le début du siècle 1,34 mètre au Bec d'Allier et 1,82 mètre à Tours.

Les conséquences de cette situation sont particulièrement graves pour les ouvrages (déchaussement des piles de pont) ainsi que pour les abords et l'environnement (dessèchement des bras secondaires, des boires et des zones humides, abaissement du niveau de la nappe phréatique, réduction des frayères, perturbations de la faune et de la flore ...).

L'aggravation de cette situation à partir des années 1960 a conduit à engager en 1981 une politique de réduction progressive sur cinq ans des extractions de matériaux dans le lit mineur de la Loire et de l'Allier, puis à fixer en décembre 1984 l'objectif de l'arrêt complet de ces extractions à la fin de 1992.

Avant le lancement du Plan Loire, les extractions de matériaux dans le lit mineur de la Loire et de l'Allier avaient ainsi cessé, sauf dans deux départements pauvres en matériaux de substitution où les problèmes de reconversion des entreprises vers d'autres gisements sont plus difficiles à résoudre que dans le reste du bassin : le Maine-et-Loire et l'Indre-et-Loire

Avec l'apparition du nucléaire, la Loire a présenté un nouvel intérêt économique : ses eaux servent à refroidir les turbines des générateurs des quatre centrales en fonctionnement. Le soutien d'étiage revêt alors une nouvelle dimension : il a assuré une pleine production d'énergie lors de la sécheresse exceptionnelle des années 1989 à 1992.

Ainsi aménagé, le fleuve demeure cependant largement naturel. Pour qui a longé les vasières de l'estuaire, parcouru les méandres de Guilly, arpenté les rives du fleuve du côté de Goudet, descendu les gorges de l'Allier, et votre rapporteur a suivi ces parcours afin de réunir les informations nécessaires à l'élaboration du présent rapport, la préservation de ce caractère apparaît comme une nécessité d'intérêt public qu'il importait de concilier avec les impératifs du développement économique.

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