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Proposition de résolution sur le respect de la diversité linguistique dans le fonctionnement des institutions européennes

 

III. LA POSITION DE VOTRE COMMISSION : RENFORCER LE CONTRÔLE EN MATIÈRE DE MULTILINGUISME INSTITUTIONNEL

A. LA LANGUE : L'ARME DOUCE DE LA DIPLOMATIE

1. L'unilinguisme sous-tend la généralisation d'un système de pensée unique

Votre rapporteur est convaincu que l'évolution vers l'unilinguisme anglophone dans le fonctionnement des organisations internationales est non seulement préjudiciable à la qualité et à l'équilibre des échanges de vues par le recours généralisé à une lingua franca mondiale appauvrie et simplifiée, mais sous-tend également une volonté de la part des pays dont cette langue véhiculaire internationale serait la langue naturelle de favoriser indirectement un système de pensée qui leur permette de conserver un avantage substantiel dans le processus décisionnel.

En effet, lorsqu'un intervenant se voit contraint, pour des raisons principalement d'ordre logistique, à prononcer un discours dans une langue qui lui est étrangère, il est conduit à se placer sur le « terrain de l'autre ». Dans le cas où il ne disposerait pas d'une maîtrise parfaite de la langue de ses interlocuteurs, son message est susceptible de perdre de son pouvoir de conviction. Même dans le cas où il serait parfaitement bilingue, il y a lieu de penser que son message serait nécessairement influencé par un cadre d'analyse juridique ou économique propre à la langue étrangère concernée, ce qui contribue par la même occasion à généraliser un système de pensée unique. La langue ne se résume pas, en effet, à un simple instrument de communication, elle est également le vecteur d'expression de cultures politiques, juridiques et économiques spécifiques aux pays dont elle est la langue naturelle.

Le rapport de l'économiste suisse François Grin, intitulé L'enseignement des langues comme politique publique, abordait, en 2005, la question linguistique dans l'Union européenne dans ses aspects tant économiques, politiques que culturels, en envisageant la mise en oeuvre de trois scénarios possibles : le choix d'une seule langue naturelle unique parmi les langues officielles de l'Union, le choix de trois langues naturelles ou le choix d'une langue dite construite, à savoir l'espéranto.

Le rapport soulignait notamment les retombées positives et les divers avantages qu'emportait l'adoption d'une langue naturelle unique, en particulier au bénéfice du ou des pays dont elle était à l'origine la langue officielle. Pour le Royaume-Uni, cette option représenterait une économie de 28 milliards d'euros par an, sans compter les avantages politiques et symboliques consécutifs à l'adoption de l'anglais comme langue unique.

Cette analyse permet de mettre en relief l'importance de la langue comme instrument d'influence culturelle, politique et économique. À l'évidence, la prédominance d'une langue, notamment dans le cadre de négociations diplomatiques, constitue un levier d'influence majeur. À cet égard, on rappellera que se sont cristallisées autour de la concurrence entre l'anglais et le français sur la scène internationale un certain nombre de controverses diplomatiques de la plus haute importance, illustrant l'impact potentiel de la langue en matière de résolution des crises. En témoigne la polémique née de l'interprétation de la résolution 242-1967 du Conseil de sécurité des Nations unies du 22 novembre 1967 relative à la question israélo-palestinienne : l'ambiguïté du texte de la résolution en anglais continue de trancher avec le caractère explicite de la version française.

Dans la perspective d'une multiplication des conférences intergouvernementales consacrées à la résolution des crises financière, énergétique et climatique, la France doit impérativement prendre conscience que la langue est le premier vecteur de diffusion de traditions juridiques et de références analytiques spécifiques. L'influence de la langue repose ainsi sur la transmission de systèmes d'analyse propres à la culture juridique et économique d'un groupe de pays qui voit dès lors sa « manière de voir » nécessairement avantagée.

L'instrument de la langue, en particulier dans le processus décisionnel, s'impose donc clairement comme un enjeu en termes de « pouvoir attractif » d'un État, c'est-à-dire, selon une définition de l'historien Pierre Mélandri, de « sa capacité à modeler les règles de fonctionnement du système international et à diffuser ses concepts de part le monde ». L'idée d'un pouvoir d'influence faisant appel non pas à la contrainte mais à une force indirecte de conviction fondée sur des moyens non coercitifs correspond, dans le vocabulaire anglo-saxon, au concept de « soft power » du géopoliticien américain Joseph Nye qui le définit comme « la capacité d'arriver à ses fins par un pouvoir de séduction et d'attirance, plutôt que par la menace ou le marchandage ».

Votre rapporteur relève que la question de l'influence via l'usage de la langue est prise très au sérieux par certains pays, dont en particulier le Royaume-Uni et les États-Unis. Dans un discours du 17 janvier 2008, intitulé L'anglais - La langue du monde, le Premier ministre britannique Gordon Brown se félicitait de ce que l'anglais se soit imposé comme la langue incontournable du monde des affaires et des nouvelles technologies de l'information et de la communication, soulignant que « l'anglais est notre héritage [au peuple britannique] mais il est en train de devenir également le futur commun du commerce humain et de la communication ». Dans ce discours proactif en faveur de l'anglais, il appelait notamment le Royaume-Uni « à offrir un nouveau présent au monde, en s'engageant à aider et soutenir quiconque souhaiterait [...] avoir accès aux outils nécessaires pour apprendre l'anglais ».

La promotion de l'unilinguisme au niveau international, dans des secteurs aussi sensibles que la diplomatie ou la finance, peut être assimilée, selon le linguiste britannique Robert Phillipson, dans ses ouvrages Linguistic imperialism ou English-only Europe?, à une forme d'impérialisme linguistique face auquel il convient de rester particulièrement vigilant. L'unilinguisme est, en effet, envisagé par certains pays comme un moyen d'assurer indirectement la prééminence de leurs modèles politiques, économiques et culturels.

C'est pourquoi, conscient de ce que la langue au sein des organisations internationales constitue un véritable enjeu de « soft power » révélateur du pouvoir d'attractivité d'un pays sur la scène internationale, votre rapporteur souhaite que le Gouvernement élabore, dans les plus brefs délais, des partenariats avec d'autres États membres pour défendre activement la diversité linguistique dans l'Union européenne. Il ne s'agit pas de tenter, naïvement, de remettre en cause le statut de langue véhiculaire internationale acquis par l'anglais, au seul profit du français ; il s'agit plutôt de se mobiliser ensemble pour enrayer une tendance à l'unilinguisme contraire à l'esprit même de la construction européenne, en promouvant une pratique effective du multilinguisme institutionnel. C'est à cette condition que l'Europe montrera l'exemple en matière de défense de la diversité linguistique ; elle gagnera ainsi en crédibilité et en autorité morale sur des questions d'une importance capitale dans les négociations internationales telles que la préservation de la diversité des expressions culturelles dans le commerce international.