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Projet de loi portant engagement national pour l'environnement

 

c) Prendre en compte le prix de la nature dans le calcul économique : la stratégie de la rectification du signal-prix

La dérive écologique de notre système économique s'explique par un biais structurel du système des prix de marché, qui ne prend pas en compte -ou très mal- le « prix » de la nature. Notre vie économique et sociale s'est en effet organisée, depuis deux siècles, sur le principe d'une exploitation gratuite, ou à un prix fortement sous-évalué, des biens et des services fournis par la planète. C'est vrai en particulier des ressources en énergies fossiles ou en matières premières : elles ont été prises en compte dans le calcul économique au coût de l'extraction, de la transformation et du transport, mais leur production proprement dite, qui résulte d'un processus naturel s'étendant sur des millions d'années, est restée extérieure au champ économique. Il en va de même des coûts externes résultant de leur utilisation, notamment les émissions de gaz à effet de serre à l'origine du réchauffement climatique et de ses dégâts.

Cette situation de gratuité ou de très faible coût des biens et des services naturels, sans rapport avec leur rareté véritable, a eu pour conséquence que le jeu du marché a conduit à une allocation des ressources productives sous-optimale, dont le caractère parfois aberrant apparaît pleinement aujourd'hui. L'un des exemples les plus frappants des errements résultants de l'illusion de l'abondance énergétique est celui des logiques de localisation spatiale des activités économiques. Les systèmes de transports (routiers, maritimes, ferroviaires, aériens) « dopés » par une énergie bon marché ont en effet permis d'abaisser considérablement le coût et les délais de déplacement, ce qui a conduit à une organisation urbaine caractérisée par l'étalement et la spécialisation fonctionnelle (on habite ici, on travaille là, on va se distraire ailleurs) ainsi qu'à une organisation productive caractérisée par l'éparpillement spatial de la chaîne de production et de consommation (les biens sont conçus ici, fabriqués ici et là en fonction des avantages comparatifs des territoires, puis acheminés ailleurs, en flux quasiment tendus, pour y être consommés). La division spatiale du travail est assurément un important facteur de gains de productivité en permettant d'exploiter les capacités de chaque territoire, mais il n'est pas certain que toutes les spécialisations géographico-économiques conserveraient leur sens si on intégrait dans le coût du transport l'ensemble des coûts externes.

Le coeur du problème écologique se trouvant dans l'imperfection du signal-prix, sa solution passe bien évidemment par la correction du signal : il s'agit de faire en sorte que le calcul économique intègre de manière plus satisfaisante le prix de la nature. Cet ajustement a déjà spontanément commencé, puisqu'on observe que l'épuisement de certaines ressources surexploitées commence à se traduire, quoique très tardivement, par l'augmentation de leur prix sous l'effet du jeu normal de l'offre et de la demande. Le cas du pétrole est exemplaire de ce mouvement de hausse. Le marché fonctionne donc comme une force de rappel, mais on doit bien reconnaître qu'il le fait d'une manière imparfaite. D'une part en effet, le coût des biens et des services naturels consiste en partie en externalités négatives que le marché ne prend pas spontanément en compte. Ainsi, la hausse du prix du pétrole incite à moins en consommer mais rend aussi possible l'exploitation d'hydrocarbures difficiles à extraire et particulièrement polluants. D'autre part, les marchés ont prouvé de façon répétée leur myopie environnementale, c'est-à-dire leur difficulté à intégrer les conséquences écologiques, et donc aussi économiques, de long terme, de sorte qu'ils réagissent quand il est trop tard pour exercer une action correctrice. L'exemple typique est celui des ressources halieutiques exploitées jusqu'à la disparition des espèces. Les pouvoirs publics ont donc un rôle de première importance à jouer dans la correction du système de prix.

Cette correction ne rendra certes pas les ressources naturelles moins rares, mais elle induira une réorientation des comportements de production et de consommation, la hausse du prix des biens et des services naturels constituant une incitation à les utiliser de façon plus rationnelle. On peut à cet égard s'attendre à un double effet vertueux.

En premier lieu, la modification du coût relatif des différentes options techniques ou organisationnelles existantes va conduire les acteurs à arbitrer différemment entre les unes et les autres. Par exemple, le coût relatif du transport par rail ou par route va évoluer dans un sens favorable au rail. De même, la hausse du coût du chauffage va faire baisser le coût relatif de l'application de normes énergétiques plus rigoureuses dans les bâtiments.

En second lieu, au-delà de ces simples changements d'arbitrage à structure technico-organisationnelle constante, l'évolution du système de prix relatifs devrait enclencher une dynamique d'innovations de produits et de procédés et même d'innovations sociétales permettant de minimiser la consommation de nature. Un contexte où la raréfaction et le renchérissement des ressources naturelles rend plus difficile (et même à terme impossible) la satisfaction des besoins au moyen des méthodes en vigueur ne peut en effet que stimuler l'imagination des acteurs économiques et les inciter à mettre en place de nouvelles méthodes.

Le gaspillage de ressources naturelles dans notre organisation socio-économique actuelle est tel qu'il existe sans doute des possibilités d'innovations et des gisements d'économies considérables à exploiter : concevoir des produits générant moins de déchets et plus aisément recyclables, développer de nouveaux procédés pour exploiter les énergies renouvelables, inventer une économie de la fonctionnalité où les besoins -par exemple se déplacer- seraient satisfaits par la consommation d'un service plutôt que d'un bien. Ainsi, sachant qu'une automobile passe 90 % de son temps à l'arrêt, ne vaut-il pas mieux créer les conditions du partage de l'utilisation des voitures plutôt que persévérer dans un système où chacun se déplace dans son automobile ? Il existe mille et une solutions possibles et sans doute encore non envisagées pour satisfaire nos besoins à un coût environnemental moindre. L'un des enjeux du Grenelle de l'environnement est de créer les conditions générales propices à leur réalisation.