B. UNE TRAJECTOIRE POLITIQUE RÉVÉLATRICE D'UNE STABILISATION INACHEVÉE
Depuis l'indépendance, le Kirghizstan présente une trajectoire politique singulière en Asie centrale, marquée par une alternance entre phases d'ouverture et épisodes de recentralisation du pouvoir.
Le pays s'est initialement distingué par une plus grande pluralité politique et une société civile active. Cette spécificité s'est toutefois accompagnée d'une instabilité institutionnelle récurrente, illustrée par les crises politiques de 2005, 2010 et 2020, qui ont conduit à des changements de pouvoir sous la pression de mobilisations populaires.
L'élection présidentielle anticipée du 10 janvier 2021, qui a porté au pouvoir M. Sadyr Japarov, s'est inscrite dans un contexte de recomposition rapide des équilibres politiques. La réforme constitutionnelle adoptée en avril 2021 a renforcé les prérogatives du président, traduisant un infléchissement vers une présidentialisation accrue du régime.
Cette évolution peut être interprétée comme une tentative de stabilisation institutionnelle après plusieurs séquences de crise. Elle s'inscrit également dans un environnement régional où la concentration du pouvoir exécutif constitue le modèle dominant.
Toutefois, les évolutions récentes appellent une vigilance particulière. L'adoption de textes relatifs à la régulation de l'information, au statut des organisations de la société civile ou encore aux « représentants de l'étranger », ainsi que les condamnations de journalistes en 2024, traduisent un durcissement du cadre d'exercice des libertés publiques.
Le système politique kirghiz demeure ainsi caractérisé par un équilibre fragile entre recherche de stabilité et respect des principes démocratiques. Si aucun facteur immédiat de déstabilisation majeure n'est identifié à ce stade, la persistance de tensions sociales et les échéances électorales à venir constituent des éléments d'attention.
C. UNE ÉCONOMIE STRUCTURELLEMENT VULNÉRABLE
L'économie kirghize demeure marquée par des fragilités structurelles liées à l'enclavement du pays, à la faiblesse de sa base productive et à sa dépendance à des facteurs externes.
Les échanges extérieurs restent fortement déséquilibrés, avec un déficit commercial important. Cette situation s'accompagne d'une dépendance significative aux transferts de travailleurs migrants, principalement en provenance de Russie, qui représentent une part substantielle du produit intérieur brut. Par ailleurs, la part élevée de la dette détenue par des créanciers chinois contribue à structurer l'environnement économique du pays.
Cette double dépendance, à la fois migratoire et financière, limite les marges de manoeuvre du Kirghizstan et l'expose aux évolutions conjoncturelles régionales.
La croissance récente, proche de 9 % en 2023 et 2024, doit toutefois être interprétée avec prudence. Elle s'explique en partie par la réorientation des flux commerciaux consécutive à la guerre en Ukraine, le pays jouant un rôle accru de plateforme de transit et de réexportation. Cette dynamique apparaît en partie conjoncturelle et ne traduit pas une transformation structurelle de l'économie.
Les autorités kirghizes mettent néanmoins en avant une dynamique récente d'industrialisation, marquée par l'ouverture de plus d'une centaine d'unités de production par an et la mise en oeuvre de nombreux projets industriels structurants, traduisant une volonté de diversification économique.
La vulnérabilité macroéconomique demeure significative. Ainsi, les transferts des travailleurs migrants représentent encore environ 19 % du PIB, tandis que la Chine détient 36 % de la dette publique totale. Cette double dépendance, migratoire et sécuritaire à l'égard de la Russie, financière et commerciale vis-à-vis de la Chine, structure l'environnement stratégique du pays2(*).
Dans ce contexte, la trajectoire économique du Kirghizstan demeure caractérisée par une forte exposition aux évolutions régionales, qu'elles soient commerciales, financières ou migratoires. L'enjeu principal réside dans la consolidation d'un modèle de développement plus résilient, capable de réduire ces dépendances.
Le bénéfice du régime SPG+ depuis 2016 constitue, à cet égard, un levier de diversification, en facilitant l'accès au marché européen en contrepartie d'engagements normatifs. Ce mécanisme participe également de l'influence réglementaire de l'Union européenne.
Toutefois, la relation avec l'Union européenne ne se substitue pas aux liens structurants avec la Russie et la Chine. Elle s'inscrit plutôt dans une logique de rééquilibrage, les États de la région cherchant à diversifier leurs partenariats afin de préserver leurs marges de manoeuvre stratégiques.
Cette situation s'inscrit dans une stratégie étrangère dite « multivectorielle », assumée par les autorités kirghizes, consistant à articuler une forte dépendance énergétique et migratoire à la Russie, un partenariat économique structurant avec la Chine, et une volonté croissante de diversification vers l'Union européenne.
* 2 Ces éléments sont synthétisés en annexe 4.