II. L'AFFIRMATION STRATÉGIQUE DE L'UNION EUROPÉENNE EN ASIE CENTRALE : ENTRE CONCURRENCE DES MODÈLES D'INTÉGRATION ET IMPÉRATIF SÉCURITAIRE

A. UNE INTENSIFICATION POLITIQUE DEPUIS 2022 : DE LA STRATÉGIE RÉGIONALE À LA STRUCTURATION D'UN DIALOGUE STRATÉGIQUE

L'Union européenne n'est pas un acteur nouveau en Asie centrale. Toutefois, la guerre déclenchée par la Russie contre l'Ukraine en février 2022 a profondément accéléré la redéfinition de son positionnement dans la région.

Ce conflit a mis en évidence la nécessité de diversifier les approvisionnements énergétiques, de sécuriser les chaînes logistiques et de réduire les dépendances à l'égard d'acteurs concurrents. Dans ce contexte, l'Asie centrale apparaît désormais comme un espace stratégique, tant du point de vue économique que géopolitique.

La stratégie adoptée par l'Union européenne en 2019 a constitué le premier cadre structuré d'engagement régional. Elle a été prolongée par la feuille de route conjointe 2023-2025, qui organise les priorités politiques, économiques et sécuritaires de l'Union. Ce cadre traduit un changement d'échelle : l'Asie centrale n'est plus appréhendée comme un espace périphérique, mais comme un partenaire à part entière dans les équilibres eurasiatiques.

Cette évolution s'est accompagnée d'une intensification des contacts politiques. Les visites du président du Conseil européen en 2022 et 2023, puis la tenue du premier sommet UE-Asie centrale en avril 2025, ont institutionnalisé un dialogue au plus haut niveau. Pour la première fois, les cinq États de la région ont été réunis dans un cadre formel avec les dirigeants européens, consacrant l'émergence d'un espace régional reconnu comme tel.

Dans ce contexte, le Kirghizstan ne constitue pas un partenaire isolé, mais l'un des maillons d'un dispositif régional plus large. L'accord de partenariat et de coopération renforcé doit être appréhendé comme l'expression bilatérale d'une stratégie globale d'affirmation européenne en Asie centrale.

B. CONCURRENCE DES MODÈLES D'INTÉGRATION : UEEA ET GLOBAL GATEWAY

L'Asie centrale constitue aujourd'hui un espace de coexistence entre plusieurs modèles d'intégration, porteurs de logiques distinctes.

Le Kirghizstan est membre de l'Union économique eurasiatique depuis 2015. Cette organisation repose sur une intégration économique structurée autour d'une union douanière et d'une harmonisation réglementaire, offrant des avantages immédiats en termes d'accès au marché russe et de circulation de la main-d'oeuvre. Elle implique en contrepartie une limitation des marges de manoeuvre commerciales autonomes.

À l'inverse, l'approche européenne, notamment à travers l'initiative Global Gateway, ne vise pas une intégration institutionnelle, mais le développement de connections fondées sur l'investissement, la transparence et l'alignement progressif sur des standards internationaux.

L'annonce en janvier 2024 d'un engagement financier de 10 milliards d'euros en faveur du corridor de transport transcaspien illustre cette approche. Ce corridor, reliant la Chine à l'Europe via la mer Caspienne et le Caucase du Sud, s'inscrit dans cette logique de diversification des routes commerciales. M. Levystone souligne que le développement du Middle Corridor ou corridor transcaspien s'inscrit dans une dynamique d'accélération des flux liée aux recompositions géopolitiques récentes.

Source : Carte du Corridor transcaspien https://middlecorridor.com/en/route

Dans cette perspective, les autorités kirghizes mettent également en avant des projets structurants de connectivité régionale. L'ambassadeur a ainsi insisté sur le projet de ligne ferroviaire reliant la Chine, le Kirghizstan et l'Ouzbékistan, appelé à renforcer l'intégration du pays dans les flux eurasiatiques. Ce projet illustre la volonté de Bichkek de valoriser sa position géographique en tant que plateforme de transit, tout en diversifiant ses partenariats d'infrastructure.

La différence entre ces deux modèles ne réside pas seulement dans leurs instruments, mais dans leur philosophie. L'UEEA procède d'une logique d'intégration verticale et institutionnelle, centrée sur une puissance pivot. Global Gateway s'inscrit dans une logique de connectivité horizontale, visant à multiplier les interconnexions sans imposer un cadre supranational contraignant.

Toutefois, la commission relève que la capacité de l'Union européenne à s'imposer comme un acteur structurant demeure conditionnée à la mobilisation effective de moyens financiers et à la concurrence d'autres initiatives. Et à l'heure actuelle, les investissements européens demeurent encore en deçà des besoins, laissant une marge d'influence importante à d'autres acteurs, notamment la Chine.

Par ailleurs, la forte progression des exportations européennes vers le Kirghizstan depuis 2022, qui ont connu une augmentation exceptionnelle, passant de 263 millions d'euros en 2021 à 2,7 milliards d'euros en 2024, soit une hausse de près de 9,4 %, apparaît largement imputable à des phénomènes de réexportation et de contournement des sanctions visant la Russie. Cette évolution souligne le rôle du Kirghizstan comme plateforme de transit dans les flux commerciaux régionaux. Les autorités kirghizes contestent toutefois une interprétation exclusivement liée au contournement des sanctions, mettant en avant une dynamique d'industrialisation rapide, la modernisation des infrastructures et un renforcement des dispositifs nationaux de contrôle des exportations.

Dans ce contexte, la coexistence de ces cadres place le Kirghizstan dans une situation d'arbitrage stratégique. Le pays ne peut se soustraire à ses engagements eurasiatiques, mais cherche à diversifier ses partenariats. L'accord avec l'Union européenne s'inscrit dans cette logique de diversification progressive, sans remise en cause des équilibres existants.

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