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10 février 1998 : Travail - Les éléments d'informations sur les conséquences financières, économiques et sociales de la décision de réduire à trente-cinq heures la durée hebdomadaire du travail ( rapport de commission d'enquête )

 



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B. ON NE SPÉCULE PAS AVEC L'ESPOIR DES FRANÇAIS

Face au succès potentiel invoqué par le Gouvernement, il existe un échec, également potentiel, qu'il convient d'examiner dans le cadre d'une analyse qui se veut objective. En d'autres termes : cela peut échouer ; que se passe-t-il dans ce cas ?

1. Le gain potentiel ne réside pas seulement dans les chiffres

On peut considérer que les chiffres ne reposent que sur des hypothèses et qu'ils sont somme toute modestes, au regard du problème du chômage. Mais, tout de même, ces hypothèses existent et doivent bien être prises en considération. Et surtout, leur résultat n'est quand même pas négligeable, loin s'en faut.

Le problème vient du fait qu'au-delà de ces chiffres, c'est bien autre chose qui est en jeu : c'est l'espoir que fondent nos concitoyens sur l'idée que l'on va résoudre le problème du chômage grâce à la réduction du temps de travail.

a) On pourrait considérer que les chiffres sont modestes, mais non négligeables

Si tout marche bien, l'effet théorique de la réduction du temps de travail sur l'emploi est loin d'être négligeable. A en croire le Premier ministre, puissamment aidé par un important quotidien du soir, dans le meilleur des cas les 35 heures créeront " 710.000 emplois en trois ans, selon la Banque de France " - " 450.000 autour de l'an 2000 selon le scénario le plus optimiste de l'OFCE "64(*).

La commission d'enquête a déjà montré en quoi ces chiffres étaient contestables et pour quelles raisons.

Elle pourrait encore objecter que, même si l'on admettait -simple hypothèse d'école- que la réduction du temps de travail est en mesure de créer 710.000 emplois, l'emploi n'est pas le chômage. Tous les économistes savent en effet qu'il y a un pas entre la création d'emplois et la réduction du chômage et que ce pas n'est pas négligeable. C'est le fameux " effet de flexion " qui fait que le nombre des emplois créés n'est pas égal au nombre de chômeurs en moins.

Mais tout de même : 710.000 emplois ou seulement 400.000 même si ce n'est que sur cinq ans, " cela représente un résultat intéressant que peu de politiques peuvent égaler " (M. Jean-Paul Fitoussi65(*)). Et pour ceux qui seraient à nouveau tentés par les charmes dangereux du calcul simpliste de la règle de trois, cela représente deux points et demi de chômage. Qui pourrait le négliger ? Qui, sans disposer du recul et de l'expérience des sénateurs, serait capable d'assumer le risque d'autant d'impopularité ?

C'est précisément pour cette raison que l'espoir existe et qu'il ne faut pas le décevoir.

b) Au-delà des chiffres : l'espoir

Certes, le Gouvernement ne dit pas que la réduction du temps de travail constitue l'arme fatale contre le chômage et tient, désormais, des propos plutôt responsables. La réduction du temps de travail n'est plus " la " solution mais seulement " une " solution. Comme le dit M. Pierre Cabanes, président du Conseil supérieur de l'emploi, des revenus et des coûts (CSERC)66(*), avec une rigueur qui force l'admiration : " le Gouvernement n'affirme pas qu'il en résultera (de ce projet de loi) monts et merveilles. Il me semble qu'il y a là une grande preuve d'honnêteté ". Ayons nous aussi l'honnêteté de le reconnaître.

Mais il n'en reste pas moins que quand le Premier ministre affirme, avec tout le crédit de la charge qui est la sienne : " on va créer des emplois ", quand il dit " la réduction du temps de travail (sur le terrain) ça marche " 67(*), il est inéluctable que nos concitoyens comprennent " on va réduire le chômage ". Il y a -c'est un fait- dans l'esprit des Français, comme de beaucoup d'autres, un amalgame entre le chômage et l'emploi. Augmenter l'emploi c'est, forcément, réduire le chômage. Dire que l'on réduit le chômage, c'est faire renaître l'espoir.

Dans une société rongée par le chômage, où le lien social se délite du fait du manque d'emplois, on peut penser que tout est bon à prendre, dès lors que cela se traduit par une augmentation de l'emploi.

Or, précisément, tout n'est pas bon à prendre, tout n'est pas bon à faire, tout n'est pas bon à dire. En particulier si, au terme de la réaction en chaîne que nous aurons nous-mêmes déclenchée, le bien-être collectif en général et le nombre d'emplois en particulier se révèlent moins élevés après, qu'ils ne l'étaient avant la décision.

Si la commission d'enquête avait utilisé l'intégralité des six mois qui lui sont impartis pour rendre son rapport, elle aurait pu soupeser un à un au trébuchet de la connaissance économique, toutes les hypothèses, tous les raisonnements et dépouiller toutes les études économétriques avec davantage de précision qu'elle ne l'a fait. Son rapport aurait été sans doute plus étoffé. Mais, intervenant après le vote de la loi, il n'aurait constitué à son tour qu'une étude supplémentaire, une somme de plus dans le débat actuel et n'aurait pas pesé plus lourd que tous les précédents face à l'espoir de nos concitoyens. Point n'est besoin d'aller plus loin pour comprendre ce qui est en jeu.

C'est parce qu'il ne faut pas tuer l'espoir qu'il convient de considérer les risques dès maintenant. Les considérer avant qu'il ne soit trop tard.

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