Allez au contenu, Allez à la navigation



L'adolescence en crise

 

B. UNE FRAGILITÉ ACCRUE

1. Un constat inquiétant

a) Crise et mal-être de l'adolescence

Si la crise est consubstantielle à l'adolescence, votre rapporteur a pu s'étonner du double constat auquel l'ont amené ses nombreuses auditions : un certain mal-être se généralise parmi les adolescents et, lorsqu'une vraie crise éclate, elle est de plus en plus violente.

Ainsi, M. Robin Leproux, président de Fun Radio, auditionné par votre rapporteur, a-t-il pu constater, depuis la création de la station il y a une quinzaine d'années, le développement d'un profond mal-être chez de nombreux jeunes, au vu de l'évolution des témoignages de ces derniers dans les émissions de libre antenne.

Pour M. Henri Joyeux, président de Familles de France, qui a souhaité apporter une contribution écrite au travail mené par votre rapporteur, ce mal-être est dû à l'angoisse inconsciente de plus en plus forte des adolescents qui ne se sentent pas intégrés dans la société et craignent pour leur avenir, notamment professionnel :

« Les réponses à ces angoisses se traduisent dans l'immédiateté par trois types de réflexions vitaux :

« - la dérive alimentaire : boulimie avec surpoids jusqu'à l'obésité ou l'inverse au maximum anorexie mentale ;

« - la dérive affective : il (elle) ne se sent pas aimé(e), entendu(e), compris(e) par les adultes, en particulier d'abord en famille. Cela se traduit par des constructions affectives rêvées et sans issue la plupart du temps, avec engagements sexuels de plus en plus fréquents et sans lendemain dont les adultes ne voient pas les conséquences (...) ;

« - la dérive « argent » consiste à rechercher les meilleurs moyens de gagner rapidement de l'argent, en n'hésitant pas à revendre de la drogue, à vendre ou à acheter les derniers jeux violents qui circulent dans les écoles, pour s'enfermer dans une violence virtuelle. »

La dérive vers la consommation de substances psychoactives d'adolescents de plus en plus jeunes préoccupe également votre rapporteur.

La consommation de cannabis a ainsi augmenté de manière considérable au cours des années 90 : 30 % des jeunes de 18 ans l'avait expérimenté en 1993, plus de 55 % en 2000.

En outre, une étude menée par l'Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT) sur quatre cohortes de naissances (de 1981 à 1984) montre que l'expérimentation du cannabis et des stimulants, en premier chef l'ecstasy, se fait de plus en plus précocement, souvent avant 15 ans.

Auditionné par votre rapporteur, le docteur Patrice Huerre a indiqué également avoir observé depuis quelques années, lors de ses consultations, un réel développement de ce sentiment de malaise identitaire et existentiel chez les jeunes.

Ce deuxième constat, celui d'une violence accrue des manifestations d'une crise grave vécue par l'adolescent, s'il ne concerne qu'une minorité de la classe d'âge (cf. dans l'encadré ci-dessus la catégorie des adolescents « en révolte » de l'étude de Temple, Baker et Sloane), n'en est pas moins préoccupant.

Cette violence, qui se traduit par des conduites à risque tant auto-agressives (suicide ou anorexie) qu'hétéro-agressives (délinquance), inquiète d'autant plus votre rapporteur qu'elle apparaît chez des adolescents de plus en plus jeunes et se développe fortement chez les filles, jusqu'ici relativement protégées.

Les jeunes filles sont en outre les premières victimes de cette augmentation des actes de violence juvénile, en particulier dans les banlieues.

Si la commission d'enquête sénatoriale sur la délinquance des mineurs13(*) a largement traité cette question, elle se doit d'être évoquée dans le cadre de ce travail sur l'adolescence en crise.

C'est pourquoi votre commission des Affaires sociales et votre groupe d'études sur les problématiques de l'enfance et de l'adolescence ont souhaité entendre MM. Jean-Pierre Rosenczweig, magistrat, et M. Jean-Pierre Carbuccia-Berland, directeur de la protection judiciaire de la jeunesse. Tous deux ont constaté une violence accrue des adolescents dont ils ont la charge et une augmentation des faits de délinquance commis par des mineurs.

Implication des mineurs en fonction des différentes catégories d'infraction

 

1992

Part dans l'ensemble des mineurs mis en cause en 1992 (%)

2001

Part dans l'ensemble des mineurs mis en cause en 2001 (%)

Variation 1992-2001 (%)

Total des infractions

98.864

100,00

177.017

100,00

79,05

Vols

68.911

69,70

87.856

49,63

27,49

Vols avec violence sans armes à feu

3.883

3,93

9.531

5,38

 

Vols simples

46.605

47,14

56.036

31,66

 

Infractions économiques et financières

1.759

1,78

5.220

2,95

196,76

Crimes et délits contre les personnes

8.552

8,65

27.224

15,38

218,33

Homicides

55

1,42

46

0,03

- 16,36

Coups et blessures

4.418

4,47

13.543

7,65

206,54

Autres atteintes volontaires aux personnes

2.231

2,26

7.184

4,06

222,01

Dont menaces ou chantages

1.363

1,38

5.294

2,99

288,41

Dont atteintes à la dignité et à la personnalité

245

0,25

1.062

0,60

333,47

Atteintes aux moeurs

1.476

1,49

4.062

2,29

175,20

Dont viols

579

0,59

1.275

0,72

120,21

Dont harcèlements sexuels et autres agressions sexuelles

728

0,74

1.973

1,11

171,02

Autres infractions

19.642

19,87

56.717

32,04

188,75

Infractions à la législation sur les stupéfiants

4.160

107,13

16.572

9,36

298,40

Dont usage

2.904

2,94

13.035

7,36

348,90

Délits à la police des étrangers

1.503

1,52

2.401

1,36

59,70

Destructions et dégradations de biens

9.884

10,00

24.158

13,65

144,40

Délits divers

4.095

4,14

13.586

7,67

231,80

Source : Ministère de l'intérieur et Commission d'enquête - Délinquance des mineurs, la République en quête de respect - Rapport du Sénat n° 340 (2001-2002).

Cette évolution inquiétante est confirmée par MM. Mokrane Aït Ali, vice-président de l'Union des associations de sauvegarde de l'enfance et de l'adolescence (UNASEA) et Alain Garnier, qui dirige sur le terrain un institut de rééducation et d'orientation, lors de leur audition par votre rapporteur.

Selon eux, la situation a évolué depuis 30 ans dans le sens d'un rajeunissement et d'une féminisation de la population accueillie dans ces structures. Les filles y sont en particulier de plus en plus violentes et ont très souvent des comportements sexuels à risque, voire délinquants (prostitution), du fait de l'absence d'éducation sur les notions d'interdit et de danger dans ce domaine.

Toutefois, si la violence a tendance à se répandre et à s'amplifier chez certains adolescents, trois types de violence doivent être distingués selon M. Jean-Marie Petitclerc, éducateur14(*) appelant des prises en charge différenciées :

la violence mode d'expression contre laquelle il faut développer l'accès à la culture et au langage, notamment au « langage émotif » ;

la violence mode de provocation à laquelle il faut opposer une médiation, en particulier masculine, entre l'adolescent et le monde adulte ;

la violence mode d'action, qu'il faut sanctionner dès la première manifestation.

b) Le monde des adultes en question

Développement d'un mal-être identitaire dans la majorité de la population adolescente et violence accrue des conduites auto et hétéro-agressives de 15 à 20 % d'entre eux qui connaissent une crise plus profonde, ce constat amène votre rapporteur à s'interroger sur les causes d'une telle évolution.

Cette évolution se comprend mieux si l'on considère que l'adolescence en crise est le reflet d'une crise du monde adulte qui projette ses questions et ses problèmes sur les adolescents.

A partir de ce postulat largement vérifié, plusieurs facteurs peuvent permettre de comprendre l'intensité actuelle des manifestations de nombreuses crises adolescentes. Sans prétendre à l'exhaustivité, votre rapporteur en a identifié quatre principaux :

le manque de repères donnés par les adultes. L'adolescent est en perpétuelle recherche de balises qui lui permettent d'évoluer vers l'âge adulte en « passant du rêve au projet , selon l'expression utilisée par M. Jean-Marie Petitclerc15(*).

Or, la société semble multiplier les messages incohérents envers les adolescents. Ainsi, en est-il par exemple des politiques de prévention à l'égard des conduites à risque sur la route, du tabac ou de l'alcool, alors même que les adultes de leur entourage n'ont guère un comportement exemplaire dans ces domaines.

Le choix de communication des politiques publiques et le discours adulte en général sont donc décisifs pour des adolescents toujours à l'affût des incohérences :

La fin des « rites de passage », tels que le service militaire ou, dans la moindre mesure, le bizutage. Sans porter de jugement sur leur bien-fondé, votre rapporteur souhaite attirer l'attention sur leur importance pour les adultes comme pour les adolescents eux-mêmes comme marqueurs du début de la vie de jeune adulte. Leur absence rend ce passage d'autant plus difficile et enferme parfois l'adolescent dans son état, alors même qu'il voudrait en sortir.

Le désarroi croissant des parents. Les parents d'adolescents en crise sont rarement démissionnaires mais ont, au contraire, souvent voulu trop bien faire et ont échoué du fait de l'absence de lignes directrices données par la société, qui stigmatise pourtant « l'éducativement incorrect ».

Le discours ambiant du « faites au mieux » apparaît donc destructeur pour de nombreux parents et creuse le fossé entre les parents qui possèdent un modèle éducatif (familial ou social) et ceux qui n'en ont pas. Les enfants de ces derniers sont alors plus souvent que les autres désarmés face à un monde adulte qui leur renvoie un doute permanent.

Ceci est d'autant plus vrai chez les parents issus de la génération de 1968 qui ont rejeté les modèles éducatifs traditionnels, sans que la société ne leur en propose d'autres. Des carences affectives qualitatives et quantitatives sont ainsi de plus en plus souvent observées dans des familles favorisées.

Par ailleurs, dans une société qui se juvénilise, les aînés s'efforcent de devenir les « copains » de leurs enfants et omettent de prendre leur responsabilité de parents, celle de poser des interdits.

En outre, le développement récent des nouvelles technologies, souvent mieux maîtrisées par la jeune génération, amène beaucoup de parents à s'interroger sur leurs compétences d'adultes et leur légitimité à transmettre, transmission que leur demandent pourtant les adolescents.

- Enfin, le développement actuel des familles monoparentales dans lesquelles le père est souvent absent, et recomposées, apparaît à l'évidence comme un facteur de risque potentiel, notamment parce que ces nouvelles structures familiales peuvent rendre plus difficile à l'adolescent la recherche de sa place dans la famille et dans la société en général.

Sur un terreau si favorable, la crise pourra alors facilement se développer au gré des événements conjoncturels qui influenceront ces dysfonctionnements.

Preuve en est le fait relevé par le docteur Marie-Rose Moro, chef du service de psychopathologie de l'enfant et de l'adolescent à l'hôpital de Bobigny lors de son audition par votre rapporteur : les adolescents en grande crise arrivent désormais souvent seuls aux Urgences, ce qui était rarement le cas il y a une dizaine d'années. Ceci est un bon indicateur de l'errance de ces jeunes et de l'inorganisation de leur réseau familial et amical.

2. Un avenir menacé

La généralisation d'un sentiment de mal-être au sein d'une majorité de la population adolescente ne doit certes pas être négligée par les pouvoirs publics, mais ce mal-être n'aura que des conséquences bénignes à terme pour la plupart de ces jeunes.

En revanche, la violence croissante envers soi-même ou la société de certaines manifestations d'adolescents en crise peut avoir sur ces derniers des séquelles irrémédiables.

Les chiffres dont dispose votre rapporteur, s'agissant des adolescents pris en charge par la Maison de l'adolescent de Bobigny et de ceux suivis par les institutions de l'Union nationale des associations de sauvegarde de l'enfance et de l'adolescence, sont à cet égard éloquents, d'autant qu'ils peuvent être appliqués à la grande majorité des structures de ce type. Ainsi :

- ¼ retrouvent « le droit chemin » dans les deux années qui suivent leur sortie ;

- ¼ sont dans le cas d'une résolution longue de leur problème médical ou social (après 25 ans) et restent extrêmement vulnérables tout en menant une vie relativement intégrée dans la société ;

- ¼ nécessitent durablement un accompagnement médical et/ou social et connaissent des difficultés récurrentes. Certains restent également dépendants des structures sociales, notamment des centres d'aide au travail (CAT) ;

- ¼ enfin sont en situation d'échec en terme d'intégration dans la société et se retrouvent dans les prisons, les hôpitaux psychiatriques ou sont coutumiers de tout autre comportement à risque. Certains d'entre eux décèdent également par suicide.

Si ces chiffres ne concernent, parmi les 20 % d'adolescents en réelle crise, que ceux qui sont pris en charge par des structures médico-sociales, ils n'en restent pas moins inquiétants.

Pourtant, l'adolescence a longtemps été le maillon faible de la politique familiale, entre les enfants et les jeunes adultes, hors des mesures en faveur des enfants en danger et des délinquants.

Le ministre délégué à la famille en a lui-même fait le constat devant votre commission et votre groupe d'études16(*) :

« Notre politique familiale est défaillante au niveau de l'adolescence.

« (...) les Maisons de l'adolescence répondent aux périodes de crise ; dans le cadre associatif, l'école des parents poursuit une tâche remarquable.

« (...) Mais tout cela est insuffisant. Nous sommes confrontés à des adolescents et à des parents qui se sentent isolés et se demandent de quels outils ils disposent ».

Sans tomber dans le travers qui consisterait à définir ou afficher un « plan » pour toute question ou tranche d'âge, les adolescents apparaissent toutefois bien comme les parents pauvres de la politique familiale.

De fait, on peut identifier aisément des politiques en faveur de la petite enfance et le début d'une réflexion sur la question des jeunes adultes (18-25 ans). Mais l'adolescence est un âge intermédiaire qui n'a pas fait l'objet, jusqu'à aujourd'hui, d'une politique formalisée.


Les adolescents, parents pauvres de la politique familiale

Les prestations en faveur de la petite enfance [allocation d'adoption, allocation pour la garde d'enfant à domicile (AGED), aide à la famille pour l'emploi d'une assistante maternelle agréée (AFEMA), allocation pour jeune enfant (APJE) et l'allocation parentale d'éducation (APE) ] représentent 25,5 % du total des prestations légales famille, qui se montaient à 32,46 milliards d'euros en 2002.

Les 75 % restants concernent des prestations en faveur des familles les plus démunies [complément familial, allocation de logement familial (ALF), allocation de parent isolé (API), allocation de soutien familial (ASF)], ou en situation particulière [allocation de présence parentale (APP), allocation d'éducation spéciale (AES) ].

De fait, hormis les allocations familiales, seule l'allocation de rentrée scolaire (ARS) d'un montant de 1,3 milliard d'euros en 2002 peut être considérée comme une aide indirecte en faveur des adolescents scolarisés.

La situation n'est guère plus favorable aux adolescents dans le domaine de l'action sociale menée par les caisses d'allocations familiales.

Ainsi, sur une dotation de 2,5 milliards d'euros au Fonds national d'action sociale (FNAS), 41 % ont été consacrés en 2002 à la petite enfance (accueil du jeune enfant, réforme du financement des crèches et contrats enfance crèches), 12 % aux 6-16 ans (dont environ 40 % pour les contrats temps libre étendus en 2002 aux 16-18 ans) et seulement 2 % aux jeunes adultes.

C'est pourquoi votre rapporteur ne peut que se féliciter de l'annonce faite par M. Christian Jacob, ministre délégué à la famille, de consacrer la Conférence de la famille du printemps 2004 au thème de l'adolescence.

Dans cette perspective, seront mises en place dès l'automne prochain des « Rencontres de l'adolescence », réunissant l'ensemble des acteurs concernés, qui seront suivies par la mise en place de trois ou quatre groupes de travail saisis de cette question.

Votre rapporteur espère que cette initiatique marquera la première étape d'une véritable politique nationale en faveur des adolescents qui, le constat qui vient d'être dressé le montre, en ont bien besoin.

Mme Claire Brisset, défenseure des enfants, a d'ailleurs appelé de ses voeux la mise en place d'une telle politique rassemblant les différents acteurs17(*) :

« Il nous faut une politique nationale globale pour l'adolescence, comme il en existe pour la petite enfance. Il était naturel qu'une société se saisisse au plus vite de la question de la petite enfance car cette tranche d'âge est la plus fragile, la moins autonome.

« Cependant, notre société doit mettre en place d'urgence une politique nationale de l'adolescence si elle veut faire face aux conduites auto-agressives et hétéro-agressives (...). »

L'adolescence donc est désormais un enjeu majeur pour les pouvoirs publics.

* 13 Commission d'enquête - Délinquance des mineurs, la République en quête de respect. Rapport du Sénat n° 340 (2001-2002).

* 14 Cf. compte rendu des auditions publiques du mercredi 5 mars 2003 en annexe du présent rapport.

* 15 Idem.

* 16 Cf. compte rendu des auditions publiques du mercredi 5 mars 2003 en annexe du présent rapport.

* 17 Cf. compte rendu des auditions publiques du mercredi 5 mars 2003 en annexe au présent rapport.