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L'adolescence en crise

 

C. LES CONDITIONS D'UN PASSAGE HARMONIEUX À L'ÂGE ADULTE

1. Accepter un risque maîtrisé

On le voit, l'adolescence est bien l'âge des prises de risque de tout ordre.

Toutefois, si les politiques en faveur des adolescents doivent avoir pour objet d'éviter que ces conduites ne deviennent dangereuses pour la société ou pour le jeune lui-même, une certaine marge de liberté, un « espace de transgression raisonnable » selon M. Jean-Pierre Chartier, psychologue41(*), est indispensable pour que l'adolescent réussisse cette période de transition. Tout l'enjeu est de maîtriser ces risques.

En ce sens, le meilleur moyen de prévenir les conduites à risque des adolescents est peut-être de leur permettre de prendre des risques accompagnés par un adulte formé et volontaire, afin de canaliser les pulsions agressives et sexuelles qui caractérisent la puberté.

Ces prises de risque contrôlées apparaîtraient en outre à l'adolescent comme des actions de socialisation fortes en dehors des liens traditionnels et parfois difficiles qui existent dans le milieu familial ou scolaire.

Or, la société actuelle a horreur du risque.

Ainsi, les règles qui entourent la pratique de certains sports ou activités se sont multipliées ces dernières années jusqu'à rendre leur pratique très difficile, voire impossible.

En outre, la judiciarisation croissante de la société désincite nombre d'éducateurs ou de bénévoles de proposer ce type d'activité à des adolescents en mal de sensations fortes alors même qu'elles ont une utilité certaine pour des jeunes qui, sinon, auraient des conduites à risque nettement plus dangereuses.

Des règles intelligentes et une formation obligatoire des adultes accompagnateurs sont donc indispensables pour permettre une pratique satisfaisante de ces activités, c'est-à-dire une pratique encadrée qui donne toutefois aux adolescents la sensation de prendre certains risques ou de vivre une vraie aventure car c'est bien ce dernier point qui est finalement essentiel.

En conservant des espaces de transgression correctement encadrés, à défaut d'être totalement sécurisés du fait de leur nature même, la société accepterait ainsi de laisser une place contrôlée au risque pour aider ses adolescents à grandir.

2. Favoriser le passage à l'âge adulte

Enfin, puisque l'adolescence n'est qu'une période transitoire, aussi longue soit-elle devenue aujourd'hui, elle sera d'autant mieux vécue que le passage à l'âge adulte est balisé.

En effet, quelle que soit l'origine des problèmes du jeune et leurs manifestations, il faut beaucoup de ressort intérieur, et des circonstances favorables, pour que l'adolescent parvienne à surmonter le passage difficile de l'adolescence à l'âge adulte.

Or votre rapporteur a pu le constater au fil de ses auditions, l'insuffisance de balises, qui sont les premières de ces circonstances favorables, apparaît aujourd'hui comme l'une des principales causes de l'aggravation actuelle de la crise de l'adolescence.

a) Réinventer des rites de passage

Les rites de passage de l'enfance puis de l'adolescence, à l'âge adulte existent depuis les sociétés les plus primitives. Souvent violents, ils éprouvaient la force du garçon qui pouvait, en cas de succès, désormais être admis parmi les hommes. C'est pourquoi l'adolescence ne dure encore qu'une semaine, le temps de ces épreuves, dans certaines sociétés africaines.

Au fil du temps, les rites ont changé et se sont civilisés tout en conservant leur valeur symbolique qui fait leur importance. En effet, aux yeux des adultes comme des adolescents, le rite d'initiation permet de marquer le début de la vie adulte.

Avec la fin du service militaire, le dernier de ces rites organisés par la société a disparu. Les adolescents, surtout s'ils peinent à obtenir un diplôme ou un emploi stable, n'ont donc plus de repère clair entre l'adolescence et l'âge adulte et ne savent comment obtenir la reconnaissance des adultes qui les sortirait de cet âge de transition. Pour les adultes, l'image qu'ils doivent avoir de ces « vieux » adolescents est également de plus en plus floue.

Or l'adolescence, pour être bien vécue par les jeunes comme par les adultes, doit avoir une fin la plus claire possible.

Le besoin qu'ont les jeunes de marquer la fin de la période adolescente s'exprime, en l'absence de rites « officiels », par des pratiques qui peuvent s'avérer problématiques : insécurité routière après le permis de conduire, abandon des études, grossesses d'adolescentes, etc. Ce sont alors à l'inverse des rites ségrégatifs qui n'intègrent pas l'adolescent de manière harmonieuse dans la société adulte, mais marquent l'appartenance à un groupe, à une classe d'âge.

Il apparaît donc aujourd'hui nécessaire d'inventer de nouveaux rites d'initiations symboliques qui permettraient le passage indispensable du rêve au projet. Leurs formes peuvent être variées et adaptées à la personnalité et aux projets de l'adolescent :

favoriser les expériences de vie à l'étranger, l'année qui suit le baccalauréat par exemple, après quoi l'étudiant ou le jeune professionnel, plus indépendant, acquiert plus facilement un statut de jeune adulte ;

développer l'apprentissage pour que l'échec scolaire ne signifie pas forcément le prolongement d'une adolescence mal vécue jusqu'à un premier emploi stable qui risque d'arriver très tard. L'adolescent est alors mis en valeur par l'apprentissage d'un métier qui le fera rentrer dans le monde adulte par la porte professionnelle.

Plus largement, il apparaît nécessaire, partant du constat que l'une des sources du mal-être adolescent est la conséquence des incertitudes du jeune quant à son avenir, de développer les échanges avec le monde professionnel. Une information attractive et concrète sur les métiers permettrait en effet d'ouvrir des perspectives d'avenir motivantes pour l'adolescent, même si la réussite scolaire n'est pas toujours au rendez-vous.

- enfin, votre rapporteur se félicite d'initiatives récentes qui peuvent contribuer à faciliter le passage de l'adolescence à l'âge adulte, à l'instar du contrat d'insertion dans la vie sociale (CIVIS).


Le CIVIS, un moyen d'insertion dans la vie adulte par la voie professionnelle

Présenté le 8 janvier 2003 en Conseil des ministres, le contrat d'insertion dans la vie sociale sera proposé aux jeunes de 16 à 25 ans de niveau baccalauréat maximum « voulant s'insérer socialement et professionnellement par la réalisation d'un projet » et qui ont des « difficultés d'insertion professionnelle ».

Afin de le distinguer des emplois-jeunes Aubry, les associations seront les employeurs privilégiés à travers les « emplois d'utilité sociale », ainsi que les structures d'insertion à l'exclusion, normalement, des collectivités locales et des ministères (hors le cas particulier de l'Education nationale).

Des « engagements » seront demandés aux jeunes concernés avant signature du contrat d'une durée maximale de trois ans, et une validation des acquis professionnels sera mise en place. Un volet « accompagnement vers la création et la reprise d'entreprise » en lien avec le projet de loi pour l'initiative économique adopté par le Sénat le 27 mars 2003 est également prévu, à côté du volet « accompagnement vers l'emploi » qui reprend le programme Trace (trajet d'accès à l'emploi) actuel (réservé aux jeunes en grande difficulté).

Enfin, et afin de « moraliser » le dispositif par rapport aux emplois-jeunes, une partie du coût du travail restera à la charge de l'employeur (30 %). L'Etat en financera entre 20 et 50 % et les collectivités locales de 20 à 35 %.

En outre une grande partie des crédits seront décentralisés vers les régions, qui devront aider au financement.

L'Etat financera par ailleurs, totalement ou en partie, en 2003, quelque 5.000 contrats équivalents temps plein, les Civis éducation, qui pourront être utilisés pour exercer des fonctions de surveillant ou d'éducateur. L'aide aux handicapés, le soutien scolaire, etc., sont privilégiés et financés par une enveloppe de 95 millions d'euros.

Mais ce dispositif d'aide à l'emploi n'est qu'un des aspects du Civis. Il sera en effet d'abord une formule personnalisée. Il pourra donc être un parcours de formation, mais aussi prendre la forme d'une bourse, d'un soutien à la création de son emploi par un jeune, ou d'un contrat de type civil pour une tâche d'utilité sociale.

De la même façon, si votre rapporteur ne cautionne en aucun cas la pratique humiliante du bizutage, il hésite pourtant à le qualifier d'« incompatible avec les valeurs mêmes de l'éducation »42(*).

En effet, sa fonction intégrative et de franchissement d'une étape mérite d'être conservée sous une forme intelligente et respectueuse des élèves.

b) Mettre en place une vraie politique en faveur des jeunes adultes

Mais ce rite de passage devient inutile si le passage dans le monde adulte est synonyme de difficultés et d'un mal-être plus grand qu'à l'adolescence.

Ainsi, le taux de suicide des 20-24 ans est-il le plus élevé dans l'ensemble de la population.

C'est pourquoi la situation des jeunes adultes mérite d'être abordée dans un rapport sur l'adolescence en crise.

De fait, cette population connaît aujourd'hui des difficultés qui n'ont rien à envier à celles des adolescents en crise. Ils connaissent eux aussi de réels problèmes identitaires dans une société qui peine à leur faire une place, notamment en raison du recul de l'âge de l'entrée sur le marché du travail et de l'installation dans un logement indépendant.

Ainsi, pour M. Jean-Pierre Chartier, psychologue43(*) :

« Le film Tanguy illustre tout à fait comment la situation s'est inversée en trente ans, le jeune de 18 à 20 ans n'ayant alors qu'une idée, celle de quitter le domicile familial, et celui d'aujourd'hui ne pensant plus qu'à quitter le foyer le plus tard possible, à 25, 27 voire 30 ans.

« (...) Un certain nombre de changements culturels récents ont en fin de compte rendu plus ardue la tâche d'intégration des adolescents dans le monde adulte et elle nous renvoie à des problèmes de valeurs et aux travers de notre société ».

A l'instar de M. Hubert Brin, président de l'Union nationale des associations familiales (UNAF)44(*), votre rapporteur appelle de ses voeux la mise en oeuvre, dans le cadre de la politique familiale, des mesures phares en faveur des jeunes adultes.

« L'emploi est au centre de la politique à mener envers cette classe d'âge. Cela implique de redonner sa valeur au travail, dans une société qui ne valorise pas le travail comme valeur d'intégration sociale et de construction de projet de vie.

« (...) La politique envers les jeunes adultes doit aussi se préoccuper de la formation et notamment de la formation tout au long de la vie. (...) Un jeune qui sort aujourd'hui sans qualification du système scolaire estime qu'il n'a aucune chance de reprendre des études et d'entamer un nouveau parcours. Cette situation doit être combattue.

« Troisièmement, il faut se préoccuper du logement de ces jeunes adultes, (...), car le logement est un des éléments permettant de se construire une vie autonome par rapport aux adultes.

« Le dernier point à considérer est l'épineuse question des revenus. La non-transposition en 1974 de l'abaissement de la majorité civile à l'ensemble des droits économiques et sociaux a malheureusement rendu très difficile la question du revenu des jeunes adultes dans la société française. »

Sur ce dernier point, votre rapporteur souhaite toutefois souligner que ces droits économiques et sociaux, s'ils méritent d'être abordés dans le cadre d'une telle réflexion, ne doivent en aucun cas s'opposer à la solidarité familiale.

C'est ainsi en donnant aux jeunes adultes, qui sont peut-être le nouvel âge de la vie difficile de demain, une vraie place dans la société que les adolescents auront le désir de sortir de leur phase de transition.

Or, c'est bien ce passage vers la vie adulte qui est in fine la solution de l'adolescence en crise.

* 41 Idem.

* 42 Mme Ségolène Royal, alors ministre déléguée chargée de l'enseignement scolaire - 2000.

* 43 Cf. compte rendu des auditions publiques du mercredi 5 mars 2003 en annexe du présent rapport.

* 44 Idem.