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TABLE RONDE N° 3 -

LES MÉDIAS RÉGIONAUX ONT-ILS ENCORE LEUR RAISON D'ÊTRE ? INTERNET ET LE PHÉNOMÈNE DU TOUT GRATUIT VONT-ILS RÉVOLUTIONNER LE MODE DE CONSOMMATION DE L'INFORMATION ?

Participent à la table ronde :

M. Rémy Pflimlin, directeur général de France 3

M. Pierre Jeantet, président directeur général de Sud Ouest

M. Pierre-Jean Bozo, président de 20 minutes

M. Philippe Gault et M. Mathieu Quetel, président et vice-président du syndicat interprofessionnel des radios et télévisions indépendantes

M. Jean-Eric de Cockborne, chef de l'unité politique de l'audiovisuel à la Commission européenne

La table ronde est présidée par M. Louis de Broissia, sénateur de la Côte d'Or et rapporteur du budget des médias au nom de la commission des affaires culturelles du Sénat, et animée par M. Philippe Ballard, journaliste à LCI.

M. Louis de Broissia, sénateur de la Côte d'Or, rapporteur du budget des médias au nom de la commission des affaires culturelles du Sénat

Mes chers collègues parlementaires, je suis très heureux de présider cette table ronde consacrée à deux aspects essentiels du phénomène de concentration, l'impact local de ce dernier et les conséquences induites par l'arrivée des supports gratuits.

Nos intervenants sont particulièrement bien placés pour nous faire partager leur vision de l'indépendance dans un secteur dominé par des groupes de plus en plus intégrés. Ils sauront nous convaincre de la raison d'être des médias régionaux, véritables garants du lien social, au sein d'une société qui en manque cruellement comme en témoigne le vote référendaire du 29 mai 2005. M. Rémy Pfimlin nous éclairera ainsi sur les conséquences d'une éventuelle multiplication des canaux locaux.

M. Pierre-Jean Bozo interviendra en tant que spécialiste des supports gratuits. Nous éprouvons en effet des difficultés à mesurer de manière quantitative l'impact de l'arrivée des journaux gratuits sur les quotidiens payants.

Du point de vue du Sénat, l'industrie du contenu éditorial, quel que soit son support médiatique, véhicule indéniablement une identité culturelle reposant sur une expression multiforme. Nous ne saurions donc faire l'économie de ce débat.

M. Philippe Ballard

M. Rémy Pflimlin, pensez-vous que dans le contexte actuel, les médias locaux ont encore une raison d'être ?

M. Rémy Pflimlin, directeur général de France 3

M. Louis de Broissia a eu raison de rappeler le besoin de lien social de nos concitoyens. Nous devons développer les médias locaux et régionaux, d'autant plus que nous nous situons dans un environnement qui évolue très rapidement. A ce titre, notre lectorat a besoin de repères pour s'inscrire en tant que citoyen acteur dans une société et une culture locales de référence, dans ce contexte de mondialisation. Il me semble qu'aujourd'hui plus que jamais le besoin du média de proximité se fait sentir, d'autant plus que ce média dispose actuellement d'opportunités sans précédent.

Premièrement, la technologie offre de nouveaux supports et moyens de communication afin d'installer un débat et une communication nouvelle. En tant que directeur de France 3, je suis favorable à l'émergence de ces nouveaux médias et d'autres acteurs qui contribueront à dynamiser le marché, et à le développer. Je suis très optimiste quant aux perspectives d'avenir de la presse régionale.

Nous devons néanmoins nous adapter à la demande et France 3 a un rôle particulier à jouer. La chaîne doit prendre en compte le fait régional comme élément de la proximité. En effet, la plupart des médias qui apparaissent ne considèrent que le fait local parce qu'il s'agit de lieus peuplés tels que les bassins urbains et que les médias ont la volonté de toucher plus particulièrement les cibles commerciales pour être rentable. France 3 en tant qu'entreprise du service public a la volonté d'être accessible à tous et de diffuser sur tout le territoire, quelle que soit la densité démographique des lieux de diffusion.

Nous désirons également prendre en compte le phénomène régional comme élément structurant de la culture, dans la définition de notre politique de contenu.

M. Philippe Ballard

A quel niveau situez-vous le média de proximité, à l'échelle de la région ou du département ?

M. Rémy Pflimlin

La notion de proximité se décline à plusieurs échelles. Le média local relève de la vie quotidienne dans un environnement familier et proche. Le niveau régional est un déterminant culturel. Les deux niveaux doivent cohabiter.

M. Philippe Ballard

La compétition locale est de plus en plus vive. Comment peut évoluer France 3 dans cette situation ?

M. Rémy Pflimlin

Je pense que notre vocation est d'abord de développer le contenu régional. Selon le plan que nous avons construit pour l'horizon 2008, nous doublerons les heures d'antenne locale et régionale diffusées. En outre, nous voulons inscrire cette offre de proximité dans le contexte d'ouverture sur le monde. Nous voulons mettre en exergue la double position du citoyen inscrit dans les réalités régionales et au fait des évènements mondiaux en lui proposant une offre d'information et de magazine de dimension locale et internationale. Ce positionnement spécifique sera celui du service public en ce contexte de concurrence forte que je trouve très stimulant.

M. Philippe Ballard

La forte mobilité de la population française ne remet-elle pas en cause l'appartenance locale ?

M. Rémy Pflimlin

Vous posez la question de la capacité de l'individu à s'inscrire dans un groupe humain ou à s'en isoler. Elle est posée également aux médias. Nous partons du postulat que les personnes s'installant dans une nouvelle région prennent également part à la vie locale, à moins qu'elles vivent en marge, et qu'il est également de notre mission de leur donner les clefs pour comprendre la culture de leur région d'accueil. Il en va de l'enjeu de la vie en communauté et du tissu social.

M. Philippe Ballard

M. Pierre Jeantet, en tant que président directeur général de Sud Ouest, le besoin de proximité s'inscrit-il également au coeur des préoccupations d'un grand quotidien comme le vôtre ?

M. Pierre Jeantet, président directeur général de Sud Ouest

Je le pense. Pour comprendre la problématique de la proximité, il convient de comprendre la nature d'une entreprise de presse régionale. Nous sommes une entreprise indépendante car notre capital est détenu par une famille fondatrice et deux sociétés de personnels. Notre contenu s'exprime sur des supports diversifiés, grâce à un réseau de collecte d'information unique aux niveaux local, départemental et régional.

Ce réseau de proximité exprime une attente d'information objective et quotidienne permettant le débat démocratique et un dialogue entre les lecteurs, les élus et les associations. Cette vertu est indispensable. Le réseau que nous faisons vivre n'aurait pas été mis en place par un autre acteur. Notre journal publie 22 éditions et emploie 250 journalistes ainsi que des milliers de correspondants. Pour être pérennes, nous devons être capables de nous adapter aux attentes de notre lectorat et de nos annonceurs. Nous nous sommes donc ouverts à Internet et à la télévision en créant une chaîne à Bordeaux.

M. Philippe Ballard

Dans combien de départements êtes-vous présents ?

M. Pierre Jeantet

Nous couvrons huit départements.

M. Philippe Ballard

A quel niveau de proximité se font ressentir ces besoins d'information ?

M. Pierre Jeantet

Les besoins d'information sont partagés par chacun. Nos éditions fournissent l'information locale, départementale, régionale, nationale, européenne et mondiale. Notre public veut être informé des événements locaux tout en étant capable de les mettre en relation avec d'autres niveaux d'information, tout comme ils attendent que des informations à une échelle plus lointaine soient analysées par des commentateurs locaux pour qu'ils en saisissent les implications dans leur vie quotidienne.

A ce titre, un journal du groupe appelé La Dordogne Libre est exclusivement constitué de nouvelles locales de Périgueux. Il a obtenu l'Etoile d'Or de l'OJD le prix de la meilleure progression de diffusion deux années de suite. Ses ventes connaissent une croissance de 2,5 % à 3 % par an, dans un contexte de crise médiatique. Son succès est dû à son prix assez bas et à l'offre d'une information locale complète pour une ville moyenne.

M. Philippe Ballard

Avez-vous également lancé une chaîne de télévision pour répondre à un besoin de proximité ou à la concurrence ?

M. Pierre Jeantet

Nous avons répondu à l'appel d'offres du CSA parce que nous sommes en mesure de traiter l'information de proximité. La télévision représente évidemment un support et un métier différents, mais les liens sont nombreux avec nos activités de presse quotidienne écrite. Par ailleurs, notre chaîne de télévision répond à un réel besoin en apportant une offre d'information de proximité complémentaire à la ville de Bordeaux, complémentaire à l'offre régionale de France 3.

M. Philippe Ballard

Disposez-vous d'une rédaction indépendante ?

M. Pierre Jeantet

La rédaction de la chaîne lui est exclusivement dédiée et elle est autonome. Sa diffusion couvre la zone « Grand Bordeaux » et le bassin d'Arcachon. Nous réunissons aujourd'hui environ 400 000 spectateurs de la population de la communauté urbaine qui comprend 700 000 habitants.

M. Philippe Ballard

Pensez-vous que les gratuits ont révolutionné la consommation d'information locale ?

M. Pierre Jeantet

Je fais partie de ceux qui s'étaient opposés à leur arrivée parce que j'estimais qu'ils n'avaient pas les mêmes contraintes. Je dois reconnaître deux années plus tard que ce support est complémentaire et qu'il répond à une attente particulière, nous nous sommes donc également engagés dans cette voie. Sur Bordeaux, il se distribue aujourd'hui autant de gratuits que nous vendons de journaux payants ce qui prouve que l'impact des gratuits sur les ventes est marginal. En effet, ils ne s'adressent pas au même public et je doute qu'un réel transfert d'audience se soit opéré des journaux payants aux gratuits. Objectivement, ces journaux n'ont pas le même format et ne traitent pas le même contenu et le même volume d'information.

M. Philippe Ballard

Pensez-vous qu'Internet puisse être un vecteur de développement pour Sud Ouest ?

M. Pierre Jeantet

Nous possédons également des journaux gratuits d'annonces qui sont rentables et que nous avons déclinés sur Internet. Nous disposons de sites-vitrines d'information et de communication avec nos lecteurs. Nous y vendons aussi de l'information sous forme d'archives. 2005 représente une année charnière puisque nous constatons pour la première fois que des sites de presse deviennent économiquement rentables.

M. Philippe Ballard

M. Jean-Pierre Bozo, les gratuits répondent-ils à un véritable phénomène socioculturel ?

M. Pierre-Jean Bozo, président de 20 Minutres

La gratuité est un faux phénomène socioculturel qui masque une réelle révolution dans la consommation de l'information de la part de nos concitoyens, surtout chez les moins de 40 ans. La gratuité n'existe pas en termes d'analyse économique puisqu'un acteur de la chaîne de création de valeur prend toujours à sa charge les coûts de production.

Par ailleurs, la gratuité dans les médias n'est pas un phénomène nouveau. A la fin des années 20, la TSF était gratuite. La télévision est un média gratuit depuis les années 60. Depuis 1995 avec le développement d'Internet, la gratuité de l'information est devenue une règle pour les jeunes générations. Cette tendance à la gratuité a été initiée depuis au moins quinze ans dans le milieu des logiciels informatiques et a atteint la musique. Elle renvoie à l'apparition de certains mouvements humanitaires dans un esprit de modernité et de démocratisation de l'accès à l'information.

Je voudrais revenir sur le discours du 13 avril dernier de M. Rupert Murdoch. J'en ai retenu pour ma part le passage suivant :

« Nous devons comprendre que les générations futures accédant aux actualités et à l'information a des attentes différentes sur la nature de l'information et sur la manière d'y accéder, les sources dont elles proviennent et ceux qui les produisent. Ce qui est en train de se produire sous nos yeux est une révolution dans la manière dont les jeunes consomment l'information. Ils ne veulent plus se fier à une figure semi-divine placée au-dessus d'eux et leur racontant ce qui est important. Ils ne veulent certainement plus d'une actualité présentée sous la forme d'une parole d'évangile. Au contraire, ils veulent une information à la demande quand cela leur convient. Ils veulent avoir le contrôle de leurs médias et non le contraire. Ils veulent pouvoir les remettre en cause, investiguer et obtenir différents points de vue. »

Nous avons élaboré le concept de 20 minutes à partir de ce genre d'analyse contrairement à certains préconçus. Nous ne sommes pas un journal au rabais, ni une pile de dépêches AFP. Nous employons des journalistes dont le nombre est aussi important que ceux des rédactions d'Europe 1 ou de RTL.

A partir d'une réflexion sur la révolution du mode de consommation médiatique, nous avons défini les quatre concepts suivants, qui sont appliqués au jour le jour dans nos formulations éditoriales.

L'information essentielle, qui correspond à notre devoir de fournir l'information minimum pour un débat citoyen et l'intégration dans la société.

L'information de service, qui répond à un besoin d'information utile ; nous fournissons des liens Internet, des numéros SMS et des coordonnées utiles clairement distincts de tout message publicitaire.

L'information locale, qui couvre environ 25 % du contenu éditorial, qu'il s'agisse d'informations générales, sportives, télévisuelles ou de loisirs.

L'information fun correspond aux pages people et séduit les 15-35 ans sans être vulgaire.

M. Philippe Ballard

Quelles sont vos innovations en termes de maîtrise du contenu ?

M. Pierre-Jean Bozo

Nous avons un style de traitement rédactionnel de l'information brute vérifiée au préalable afin de ne pas influencer le lecteur. Nous effectuons un contrôle systématique pour distinguer les faits d'opinion et l'information purement factuelle de la communication. Ainsi pour un même sujet, nous pouvons exposer les faits, rendre compte d'opinions différentes clairement, publier un verbatim, des chiffres et rappeler une perspective historique. Nous arrivons donc à obtenir cinq à six accès différents sur un même sujet, cinq articles éclairant sous des angles divers un même sujet.

M. Philippe Ballard

Cette méthodologie est déjà employée dans d'autres quotidiens.

M. Pierre-Jean Bozo

Nous le faisons de manière extrêmement concise puisque aucun de nos articles ne dépasse 800 à 1 500 signes. L'art du résumé est extrêmement difficile.

M. Philippe Ballard

En tendant vers le professionnalisme, ne risquez-vous pas de rejoindre vos concurrents payants ?

M. Pierre-Jean Bozo

Nous souffrions d'ostracisme et du mépris des journaux payants. Or notre audience de 2,3 millions lecteurs nous place après L'Equipe et nous permet d'affirmer notre place de média ciblé et leader chez le public jeune. Nos prochains défis seront de mûrir avec nos lecteurs actuels et de nous renouveler pour conquérir la prochaine génération.

M. Rémy Pflimlin

La relation entre un journal et ses lecteurs est fondée sur la confiance et la nature de l'information délivrée. M. Murdoch a une vision idéalisée de l'individu capable devant le flot de l'information de retenir celle qui lui semble la plus pertinente. Or il ne peut pas la trier et fait donc confiance à son journal pour le choix et la hiérarchisation de l'information. Préserver cette relation de confiance est un défi pour les sociétés de presse et un enjeu pour toute la société.

M. Pierre-Jean Bozo

Cet enjeu explique le travail de notre rédaction qui hiérarchise l'information de manière à créer un lien avec nos lecteurs. Selon nos études, 83 % de nos lecteurs nous ont choisi pour notre contenu éditorial et non pour notre gratuité. Par ailleurs, 70 % d'entre eux ne lisaient aucun titre avant le nôtre.

Par ailleurs, tous les grands médias français jusqu'à la Première Guerre mondiale sont nés dans la mouvance de partis politiques. Nous avons eu du mal à la Libération à enfin isoler le journalisme de la propagande politique. M. Murdoch voulait dire que les citoyens avaient besoin de prendre en main leur propre destinée.

M. Philippe Ballard

Il me semble que le SIRTI regroupe environ 120 radios.

M. Philippe Gault, président du SIRTI

Nous comprenons presque toutes les radios locales et régionales du secteur professionnel et à thématique indépendante.

M. Philippe Ballard

La proximité est donc votre raison d'être.

M. Philippe Gault

La radio est un puissant lien social. Environ 85 % des habitants âgés de plus de 13 ans ont écouté la radio au cours des dernières 24 heures, avec une audience moyenne de trois heures par jour. La radio souffre d'un manque de support visuel lorsqu'elle traite des questions politiques, télévisuelles ou de presse. Pour cette raison, nous n'intégrons pas totalement le paysage audiovisuel ou de presse et les radios sont souvent laissées pour compte dans la réflexion du législateur ainsi qu'en témoigne la directive TSF.

Le secteur des radios indépendantes est pourtant le résultat d'une aventure formidable initiée, il y a 25 ans. A cette époque, un secteur entier du paysage radiophonique, auparavant monopôle presque exclusif de l'état, a été ouvert. Cette ouverture a créé beaucoup de dynamisme. Parallèlement aux tendances à la concentration, le paysage radiophonique a toujours eu une capacité à l'expansion, ce qui explique l'intérêt du public. L'audience et la durée d'écoute du média radiophonique sont très élevées ; en outre, la pénétration des programmes locaux est très forte comme en témoigne l'exemple de Lyon où 35 % des habitants écoutent les radios de programme locaux chaque jour.

M. Philippe Ballard

Quel est le programme de ces radios locales ?

M. Philippe Gault

Nous sommes définis par le législateur comme des radios indépendantes locales, régionales et thématiques. Il isole ainsi les radios nationales d'un paysage des radios de la diversité qui regroupe des stations locales régionales, multirégionales ou thématiques émettant dans plusieurs agglomérations.

La dimension de proximité s'exprime dans l'ensemble du contenu éditorial d'une radio. La musique y occupe souvent une part importante d'antenne car sa diffusion est peu coûteuse ; néanmoins, les programmateurs musicaux connaissent les attentes spécifiques de leur public régional. Les autres contenus éditoriaux réunissent l'information présentée par des journalistes professionnels, au nombre de 250 parmi les 2 000 employés que compte notre secteur, le jeu, les magazines. Tous ces contenus affirment la proximité et créent un lien social spécifique. Dans plusieurs régions, les radios indépendantes arrivent en tête des choix des auditeurs, ce qui est révélateur de leur succès.

M. Philippe Ballard

Ce succès signifie également que les radios indépendantes s'appuient sur un modèle économique pérenne, quel est-il ?

M. Philippe Gault

Le plus difficile a été de le trouver et d'affronter la concurrence des autres grandes stations. Les effectifs de salariés varient de six personnes à plus d'une centaine. Nous avons dû construire un modèle adaptable à toutes les particularités.

Nous étions à l'origine tous des stations de radios associatives, ce qui signifie que nous n'avions aucune charge et que nous ne nous rémunérions pas. Puis, nous avons développé la publicité locale sur nos antennes. A ce moment, nous avons dû faire face à la concurrence des réseaux nationaux dont les programmes étaient déjà financés par le satellite. Il ne leur restait plus qu'à commercialiser la publicité locale sans prix minimum. Nous avons donc perdu une importante source de financement, mais nous avons néanmoins continué à diffuser de la publicité locale en cohérence avec nos programmes. Pour assurer notre survie, nous avons constitué, il y a douze ans, le Groupement d'Intérêt Economique des indépendants, qui regroupe aujourd'hui plus d'une centaine de stations, soit une grande partie de nos adhérents. Ce GIE a construit une offre publicitaire hétéroclite recouvrant tout le territoire national. Ces radios se sont peu à peu professionnalisées et ont développé leur audience. Leur offre concurrence aujourd'hui celle de stations comme NRJ ou RTL en termes d'audiences.

M. Philippe Ballard

M. Pierre Jeantet, n'avez-vous jamais pensé à créer une radio locale ?

M. Pierre Jeantet

Nous avions des radios locales qui ont été progressivement absorbées par notre partenaire.

M. Philippe Ballard

Vous rejoignez donc l'avis de M. Philippe Gault.

M. Pierre Jeantet

En effet, l'exploitation d'une radio locale est un exercice très difficile. Les marchés publicitaires locaux s'intéressent aux audiences les plus fortes, ce qui laisse peu de chances aux stations locales. Par ailleurs, le secteur des radios locales a été fortement bouleversé par la mise en réseau des grands groupes qui n'étaient pas au fait des schémas culturels spécifiques.

M. Philippe Gault

La presse régionale a été un acteur important du paysage radiophonique. Néanmoins, certains titres régionaux restent associés à des radios indépendantes, ce qui est le cas d'Ouest France. Ces radios restent ainsi indépendantes à l'égard des systèmes concentrés, tels que les groupes NRJ, Europe 1 et Radio France.

La concentration des médias peut être perçue comme un danger ; néanmoins, il est important que des entreprises soient performantes si nous voulons éviter que tous les médias relèvent du service public. La difficulté est de trouver un juste équilibre entre la concentration et la santé des entreprises de médias. En ce sens, nous ne nous positionnons pas de manière caricaturale en faveur d'une taille modeste de toutes les entreprises de médias afin de préserver la diversité. Nous convenons que les entreprises doivent être de tailles différentes. A notre échelle, nous nous posons également le problème de la taille la plus adaptée et de la diversification. En ce sens, nous ne souhaitons pas que des réglementations viennent préserver la taille atteinte par les grands groupes et empêchent les plus modestes de se développer davantage et de trouver ainsi les dimensions d'une viabilité durable.

M. Philippe Ballard

Monsieur Jean-Eric de Cockborne, vous dirigez l'unité « Politique de l'audiovisuel et des médias » à la Commission européenne. Comment cette dernière peut-elle développer le pluralisme dans un tel contexte de multiplication de canaux de diffusion ?

M. Jean-Eric de Cockborne, directeur de l'Unité politique de l'audiovisuel et des médias de la Commission européenne

Il faut tout d'abord rappeler que la concentration des médias n'est pas une exception française. Ce phénomène est débattu dans tous les Etats européens, même si les situations varient considérablement d'un pays à l'autre. Nous constatons partout une évolution très rapide du secteur des médias sous l'impulsion des nouvelles technologies qui entraînent des restructurations importantes. Il est intéressant de relever que les groupes de presse qui réussissent le plus sont ceux qui ont adopté une démarche multimédia, ainsi que Bertelsmann, Pearson ou IMAP.

Dans ce contexte, nous pouvons nous demander si les médias régionaux ont encore un rôle à jouer. Ils ont une relation de proximité avec leur public qui leur confère un avantage concurrentiel incomparable. Néanmoins, ils ne doivent pas se concentrer sur un seul support étant donné que leur véritable richesse réside dans leur contenu éditorial. A ce titre, ils doivent également s'orienter vers Internet en trouvant une manière de protéger leur contenu et d'y développer des business models efficaces. Je pense notamment au système du paiement kiosque, encore peu développé, mais qui offre des possibilités intéressantes aux journaux sur Internet. La presse écrite doit absolument protéger sa propriété intellectuelle sur Internet pour éviter par exemple les pratiques de deep linking et mettre en place des systèmes de digital right management efficaces. Ceux-ci permettent de valoriser la propriété intellectuelle et de garantir le succès de nouveaux business models afin de saisir les réelles opportunités de développement que présentent les NTIC.

Il est également important qu'il existe un cadre réglementaire spécifique pour permettre le développement de ces services. A ce propos, il n'existe pas pour le moment de règles spécifiques au pluralisme des médias au niveau européen. Néanmoins, ce sujet donne lieu à de vifs débats entre le Parlement et la Commission européenne. Le Parlement européen émet régulièrement des résolutions et des demandes à la Commission. Cette dernière a produit plusieurs Livres Verts relatifs aux questions du pluralisme des médias et des services d'intérêt économique généraux. Elle y a toujours conclu qu'il n'y avait pas lieu de construire une législation spécifique européenne, pour deux raisons principales.

D'une part, les situations préoccupantes observées jusqu'alors, par exemple en Suède, en Italie et au Royaume-Uni sont essentiellement un fait national. Nous commençons à observer dans certains Etats membres, tels que la Pologne et les Pays baltes, la prise de contrôle, par des sociétés souvent américaines, de nombreux organes de presse. Néanmoins, une législation nationale serait plus appropriée pour réguler ces phénomènes.

D'autre part, le traité de Nice concerne essentiellement le champ économique. Cette situation pourrait changer si la Constitution européenne était adoptée, puisque celle-ci fait une référence spécifique au pluralisme des médias. Paradoxalement, ce texte en faveur d'une Europe plus politique et plus démocratique a été rejeté.

Il existe en revanche d'autres instruments qui ont un effet sur le pluralisme des médias : c'est le cas d'abord du droit de la concurrence, notamment du contrôle des concentrations, qui assure qu'il n'y ait pas acquisition ou abus de position dominante d'un point de vue économique. Il faut aussi mentionner la directive « Télévision sans frontière » et le programme MEDIA qui, en facilitant la circulation transfrontière de programmes européens, contribuent à l'objectif de pluralisme et de diversité culturelle.

DÉBAT AVEC LA SALLE

Intervention de la salle

Concernant la révolution du mode de consommation de l'information, ne risquons-nous pas d'assister à la mort du journalisme qui sera remplacé par des nouvelles technologies telles que les blogs ? N'est-ce pas le sens du discours de M. Murdoch lorsqu'il prévoit la fin de la presse dans 40 ans étant donné que le public sera à même de produire sa propre information ?

M. Pierre-Jean Bozo

Il s'agit en effet d'un risque. Néanmoins, l'analyse que nous avons fait du besoin d'information du public jeune français conclut en une demande accrue de sûreté des sources d'information. Or ce travail de vérification et de sincérité est indéniablement celui du journaliste. Les blogs n'offrent pas d'information toujours fiable, tandis que les journalistes s'assurent de la véracité de l'information avant de la rendre disponible à une utilisation citoyenne et que chacun puisse se faire sa propre opinion et non adhérer aveuglément à celle d'une certaine élite intellectuelle parisienne.

Même intervenant de la salle

Dans ce cas, ne pourrions-nous pas imaginer une plateforme en charge de vérifier toutes les informations en provenance des blogers ?

M. Pierre-Jean Bozo

Nous travaillons sur un support d'information électronique pour l'horizon 2008 à 2010. Le travail de vérification de l'information, y compris celle émanant des blogs si nous décidons de l'intégrer, sera fait par des journalistes professionnels. En termes d'éthique journalistique, le Code du syndicat des journalistes de 1920 et la Charte des droits et devoirs des journalistes de l'Union européenne de 1971 font partie intégrante de nos contrats de travail signés par chacun de nos journalistes. Je tiens personnellement à préserver cette éthique. Nous sommes tous des groupes ou des entreprises de taille économique modeste, néanmoins la régulation ne saurait se passer de cette éthique et peut-être nous manque-t-il en France un code de déontologie qui nous permettrait d'anticiper les problèmes que poseront les blogs prochainement.

M. Paidolo, professeur à Dauphine

Je voudrais prendre la défense de M. Murdoch. Son discours provient d'un texte intitulé Epic et écrit par des étudiants d'une école de journalisme américaine. Il relate l'histoire en partie imaginée du New York Times de 1984 à 2014. M. Murdoch, quels que soient les reproches que nous puissions lui faire, n'en demeure pas moins un entrepreneur de talent. Il détient 153 journaux qu'il ne veut pas forcément vendre mais dont il veut tirer profit. Il vise notamment une dérégulation internationale des affaires.

M. Murdoch a raison de souligner l'aspect désuet d'une certaine presse écrite. Pour ma part, certains de mes étudiants de la Sorbonne ou de Sciences Po titulaires de bac+5 à bac+7 lisent 20 minutes et consultent les informations sur les sites Internet des quotidiens. La presse française se trouve dans une situation que Schumpeter aurait qualifiée de « destruction créatrice ». Elle doit faire son deuil d'anciennes pratiques et supports et s'orienter résolument vers les NTIC. Comment la presse assurera-t-elle son avenir dans un tel contexte où les nouvelles générations se détournent de plus en plus des médias classiques ?

M. Pierre Jeantet

Il est exact que nous vivons une réelle révolution des médias avec l'arrivée des supports de NTIC dans les médias et la gratuité. A ce propos, la gratuité est dorénavant perçue comme légitime. Néanmoins, je pense que les journaux traditionnels s'y adapteront. Cependant, les efforts que nous accomplissons sont contraints par les pesanteurs sociales et réglementaires. Je constate que dans les pays voisins une transformation des médias classiques est déjà en cours.

Je ne sais pas quel arbitrage entre les médias payants et gratuits s'opérera dans le futur. Mais je redoute que l'information de contenu local ne finisse par s'éteindre. Nous ne disposerons plus que d'une communication globalisée qui s'adressera exclusivement à une population urbaine CSP +, ce qui représente une réelle menace.

Intervention de la salle

Je ne lis pas la presse française qui ne m'intéresse plus depuis une vingtaine d'années. Je me suis tournée vers la presse étrangère : je constate, surtout aux Etats-Unis, que la presse locale connaît encore beaucoup de succès.

M. Pierre Jeantet

Connaissez-vous les tendances de vente de ces médias ? Elles ne sont pas bonnes.

Intervention de la salle

Je ne les lis que sur Internet.

M. Pierre Jeantet

Vous y accédez donc gratuitement.

Intervention de la salle

Bien entendu, parce qu'Internet m'offre des services multiples bien plus intéressants, tels que les archives, le son et les images.

M. Pierre Jeantet

J'en conviens, mais ce support nécessite de trouver un équilibre économique viable à terme. Je ne suis pas sûr que nous y parvenions.

Intervention de la salle

Il est de votre ressort d'y arriver.

M. Pierre Jeantet

Je vous l'accorde. Cependant, notre succès ne relève pas seulement de la capacité de travail des journalistes ou d'autres professionnels, mais également de celle de tout le milieu de la presse qui devra faire sa propre révolution et adopter les méthodes de travail des titres gratuits et de certains magazines.

Intervention de la salle

Le phénomène de la concentration en région n'est pas nouveau. Les grands quotidiens régionaux en adoptant de nouveaux médias se protègent. Estimez-vous qu'il existe encore de la place pour des nouveaux entrants régionaux sur le modèle payant ? Comment ces groupes qui s'orientent vers une forme pluri-média protégent-ils le pluralisme au sein des régions ?

M. Pierre Jeantet

Nous sommes dans un pays de libre entreprise et tout le monde a le droit d'entrer sur ce marché. Néanmoins, il faut détenir le projet éditorial, les investissements et l'organisation adéquats. Nous avons connu récemment la création de magazines locaux, notamment à Toulouse, avec plus ou moins de succès. Ce métier n'est pas facile parce que l'investissement est important et risqué, d'autant plus que le marché est stagnant voire en érosion.

Les groupes de presse ont en effet tendance à diversifier leurs supports pour amortir leurs dépenses. Au sein du groupe Sud Ouest, nous possédons cinq quotidiens, sept hebdomadaires et plusieurs magazines. Chaque titre a ses propres règles, ses équipes et son approche éditoriale afin de préserver son indépendance. Je pense que la meilleure défense de l'indépendance et du pluralisme est celle des journalistes. Nous nous plions à des règles éthiques strictes. Une société civile des journalistes détient 10 % de notre capital depuis la Libération et cette participation a créé des habitudes ainsi que des principes que nous respectons. Nous nous sommes organisés de manière à dégager le contenu éditorial de toute pression extérieure.

Ainsi, des journaux appartenant à notre groupe sont en concurrence entre eux. Nous ne partageons que la régie publicitaire et nous veillons à ce que les équipes dédiées restent indépendantes. Il est donc possible de préserver l'indépendance et le pluralisme à l'échelle régionale en respectant des règles éthiques professionnelles. Il appartient aux rédactions elles-mêmes de veiller à leur stricte application et une législation externe n'est pas nécessaire.