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TABLE RONDE N° 4 -

LES MÉDIAS DU FUTUR :
QUELS SCENARII POUR DEMAIN ?

Participent à la table ronde :

M. Francis Beck, président du groupe de travail « nouveaux médias » au CSA

M. Pierre Bellanger, président de Skyrock

M. Loïc le Meur, directeur général Europe Six Apart et bloger

M. Pierre Louette, directeur général de l'Agence France presse

M. Antoine Duarte, directeur général de Yahoo ! France

M. Pascal Ancian, directeur de la stratégie et du plan d'Orange France

M. Francis Jaluzot, président directeur général de Sports Médias & Stratégie

M. Dominique Paillé, député des Deux-Sèvres

La table ronde est présidée par M. Jacques Valade, sénateur de la Gironde et président de la commission des affaires culturelles du Sénat, et animée par M. Philippe Ballard, journaliste à LCI.

M. Jacques Valade, sénateur de la Gironde, président de la commission des affaires culturelles du Sénat

Je voudrais vous remercier et vous prier de m'excuser de ne pouvoir rester avec vous cet après-midi. En effet, en ce moment-même, M. Dominique de Villepin, Premier ministre, présente au Sénat la déclaration de politique général du Gouvernement, qui donnera lieu à un débat suivi d'un vote auquel je me dois de participer.

Je voudrais donc d'ores et déjà vous dire à quel point les membres du Sénat et de la commission des affaires culturelles apprécient le déroulement des débats de cette journée. Je remercie, à ce titre, M. Dominique Paillé, député, de participer à cette dernière table ronde.

Nous, parlementaires, souhaitons entretenir un contact permanent, proactif et convivial avec les acteurs de l'évolution des médias. Je crois que nous y sommes parvenus. Nous mettrons à profit la synthèse des débats de ce jour lors de réflexions pour lesquelles nous nous mobilisons.

Je vous remercie de nouveau pour votre participation, vos compétences et votre souci de collaborer à l'élaboration d'un paysage médiatique que nous souhaitons faire correspondre avec la place de la France en Europe et dans le monde.

M. Philippe Ballard

Nous allons faire appel à votre sens pédagogique, M. Francis Beck. Qu'est-ce qu'un média du futur ?

M. Francis Beck, président du groupe de travail « nouveaux médias » au CSA

Il convient de définir au préalable les médias. Ils regroupent tous les moyens de communication au public quelle que soit la modalité de leur mise à disposition. Ils peuvent adopter une forme classique, telle que les journaux en papier, ou la forme électronique. La principale distinction doit être opérée selon le public récepteur du message. Nous ne régulons que les messages publics à l'inverse des correspondances privées. Nous établissons des catégories juridiques précises selon les moyens de communication au public.

Certains facteurs, qu'ils soient technologiques, sociologiques, réglementaires ou économiques, ont favorisé l'émergence de nouveaux médias. Il est néanmoins intéressant de relever la part croissante de l'Internet haut débit en tant que mode d'accès potentiel aux médias télévisuels et radiophoniques. Le nombre d'abonnés à l'Internet haut débit est par ailleurs plus important que celui des autres modes de connexion.

Il existe trois grands ensembles de médias qui correspondent à des catégories décroissantes de régulation. Le premier réunit les services de radio et de télévision par voie hertzienne terrestre. Ils sont très bien régulés.

Le deuxième ensemble regroupe les services de radio et de télévision par tous les réseaux, excepté la voie hertzienne. Il s'agit de tous les réseaux de communication électronique qui se sont progressivement développés au cours des dernières années, tels que la télévision et dans une moindre mesure la radio par le câble, par le satellite, par ADSL, sur mobile en 3G, par l'Internet classique, les web-radios et les web-tvs ainsi que les EPG et les PVR. Cette catégorie est également régulée par le CSA, à un niveau moindre.

La dernière catégorie rassemble les services de communication au public en ligne, sur Internet et sur les autres réseaux de communication, tels que les VOD en 3G, et toutes les formes d'accès à des contenus à la demande. Pour distinguer ces derniers des services de radios et de télévisions classiques, nous retenons le critère de l'accès individualisé. Nous intégrons également à cette catégorie les sites Internet, les blogs et les médias hybrides. La régulation a moins de prises sur ces médias fortement personnalisés et dont la ressource est abondante.

M. Philippe Ballard

Ne retenez-vous donc que le critère de l'abondance d'une ressource plutôt que celui du contenu pour déterminer de la régulation ? Comment répondrez-vous au défi du développement des nouveaux modes de communication dans ce cas ?

M. Francis Beck

Un des critères fondamentaux est la ressource. En outre, les lois de 2004 sur l'économie numérique et les communications électroniques, nous imposent de réguler les services de télévision et de radio sur tous les supports. Or nous nous heurtons à la limitation territoriale de la régulation. Nous pouvons contrôler les offres actuelles de TV sur l'ADSL parce que le réseau Internet est fermé et que les abonnés et les distributeurs sont identifiés. Mais, nous n'avons pas la possibilité de réguler une télévision diffusée par réseau haut débit banalisé qui provient de l'étranger hors Union européenne. Nous ne pouvons imposer des contraintes ni à son éditeur s'il est délocalisé, ni au fournisseur d'accès. La législation française ne peut pas s'appliquer de plein droit à l'étranger.

Quel que soit le mode d'accès des services de radio et de télévision, nous intervenons aux différents niveaux de la chaîne de valeur. Concernant la régulation de contenu, nous intervenons dans les rapports entre les producteurs de contenu, les détenteurs de droits et les éditeurs de service, notamment par le mécanisme des quotas. Nous faisons de même entre les éditeurs et opérateurs de plateforme de télévision, qui sont considérés comme des distributeurs de service. Par conséquent, si un opérateur de téléphonie mobile est également distributeur de contenu télévisuel, tel qu'Orange ou SFR qui développent une télévision en 3G, il relève de notre compétence. Nous disposerons donc d'outils juridiques spécifiques et ces acteurs seront soumis à un régime déclaratif.

De manière générale, les éditeurs des services de télévision seront soumis à un régime conventionnel ou déclaratif selon le support qu'ils utilisent. La diffusion sur un réseau de type DVB-H relèvera du régime conventionnel. A l'heure actuelle, l'UMTS et la 3G relèvent du régime déclaratif pour un chiffre d'affaires inférieur ou égal à 150 000 euros et d'un régime conventionnel au-delà.

M. Philippe Ballard

Qu'en est-il des blogs ?

M. Francis Beck

Il s'agit d'un « alter-média » et il n'est pas de notre compétence.

M. Philippe Ballard

M. Pierre Bellanger, comment avez-vous si rapidement saisi la portée des blogs ?

M. Pierre Bellanger, président de Skyrock

Au début des années 2000, les blogs étaient aux Etats-Unis un moyen sophistiqué d'échanger des idées et des opinions parmi un public très intellectuel, au sujet de thèmes précis. Lorsque j'ai découvert ce mode de communication, j'ai trouvé qu'il s'agissait d'un extraordinaire outil de publication individuel. Il est bien plus facile à concevoir qu'une page web traditionnelle. Il correspond surtout à la véritable vocation d'Internet ; il n'est pas un moyen supplémentaire de diffusion, mais il est également un vecteur de conversation. Le XXe siècle a été celui de la diffusion unilatérale ; nous entrons désormais dans le siècle de la conversation. L'intérêt du blog par rapport à la page web est justement de pouvoir engager une conversation tandis que la page personnelle ne reste qu'un moyen de diffusion.

J'ai alors pensé à l'exploiter pour un public qui avait l'envie d'écrire, de partager et de se faire connaître. J'ai donc essayé de l'adapter en un outil gratuit et accessible à tous.

M. Philippe Ballard

Avez-vous en quelque sorte introduit une dimension sociale avec le blog ?

M. Pierre Bellanger

Cette dimension sociale existait déjà chez Skyrock. Cette radio, première de France de l'audience du public de 13 à 24 ans, offre trois heures quotidiennes d'échanges en direct sur ses ondes. Elle est donc une radio de réseau social, mais elle reste un média de diffusion, même si l'émission de Difool réunit 1 million d'auditeurs chaque soir. L'audience électronique est tout autre et se compose de plus de 3 millions d'adresses électroniques et d'un public qui participe réellement à un réseau social électronique. Durant le mois de mai, plus de 1,6 milliard de pages ont été vues pour l'ensemble de nos services et nous avons comptabilisé 60 millions de visites et plus de 10 millions de visiteurs uniques.

Ces scores montrent que cette première génération du numérique s'est appropriée complètement les outils des NTIC et qu'elle ne reviendrait pas à un média classique où il n'est pas possible de réagir. Lorsque nous examinons les médias classiques du point de vue des nouvelles technologies, nous nous apercevons qu'ils sont d'une unilatéralité effarante.

L'ouverture d'un blog est aussi facile que la création d'un courrier électronique. Une fois mis en ligne, tout public, souvent des personnes également titulaires d'un blog, peut y laisser un commentaire. Il est ainsi possible d'accéder à une nouvelle dimension de la communauté sociale qui enrichira considérablement la vie sociale.

M. Philippe Ballard

Quel business model avez-vous adopté ?

M. Pierre Bellanger

Notre business model est fondé sur la publicité. Selon l'exemple de la radio, nous commercialisons aux annonceurs notre audience. Par conséquent, le business model est traditionnel en ce sens, néanmoins il prend en compte les caractéristiques de l'Internet. En effet, ce média permet d'acheter des résultats plutôt que des moyens comme c'est le cas pour les médias classiques. Nous y vendons donc du GRP garanti, ce qui permet d'y publier des publicités très ciblées à l'attention d'un public qui sera d'autant moins réticent qu'il est pertinemment ciblé.

M. Philippe Ballard

Le CSA ne contrôle pas ce média ; de nombreux problèmes éthiques se sont déjà posés. Etes-vous en faveur d'un contrôle par une instance indépendante ?

M. Pierre Bellanger

Lorsqu'une communauté électronique réunit 2,2 millions skyblogers, publiant 500 000 articles par jour accessibles par un milliard d'internautes, la modération s'impose.

Il est illusoire de considérer Internet comme une zone de non-droit. Le droit commun s'applique à tous et partout. En ce sens, la justice est la bienvenue. Nous effectuons un travail de modération en supprimant l'équivalent de 1 % des blogs d'office parce qu'ils ne respectent pas notre charte ou la loi en vigueur, notamment lorsqu'ils relèvent du racisme, de la pédo-pornographie, de la pornographie, ou de l'incitation à la haine raciale. Nous procédons à ces suppressions de manière complètement assumée parce que nous considérons qu'un internaute visitant l'un de nos sites n'a pas à être exposé à des contenus extrêmes.

Néanmoins, il existe également des initiatives pédagogiques que je salue. Elles émanent de professeurs qui ont créé un blog de classe suite à un incident pour apprendre à leurs élèves la responsabilité de la prise de parole publique et ses implications. J'ai été personnellement très impressionné du nombre de classes qui ont utilisé le skyblog en tant qu'outil pédagogique.

M. Philippe Ballard

Monsieur Loïc Le Meur, votre société conçoit justement des logiciels d'installation de blogs. Vous en avez conçu 8 millions dont 7 millions à l'attention d'un public jeune et un million pour des journalistes. Quelle est votre analyse de ce phénomène ?

M. Loïc Le Meur, directeur général Europe Six Apart et bloger

Les journalistes ont perdu l'exclusivité de l'information. 8 millions de personnes à travers le monde écrivent désormais des articles tous les jours sur nos seules technologies et 30 millions au total. Il y aura 50 millions de blogs fin 2005. Ils sont 1 million en Chine et plus de 100 000 en Iran. Dans ces pays, ils sont devenus des médias alternatifs. Beaucoup se demandent s'il s'agit réellement d'information. Pour ma part, je le crois même si ce contenu n'est pas toujours d'une qualité journalistique. La vérification de l'information est en fait très souvent faite par les lecteurs des blogs eux-mêmes, des milliers de personnes corrigent les blogers. Sur mon blog www.loiclemeur.com/France, j'ai écrit 3 000 notes et j'ai plus de 10 000 commentaires : mes lecteurs écrivent plus de trois fois plus que moi et corrigent tout ce que je dis, le plus souvent plus rapidement que lorsque, par mégarde, je cite par exemple un chiffre erroné dans la presse. La « voie retour » y est moins efficace, peu de personnes utilisent vraiment le courrier des lecteurs et il est rarement publié, alors qu'un commentaire peut arriver en quelques minutes sur un blog.

Ces blogs remportent un succès étonnant parce qu'ils sont absolument authentiques. Sur ce point, l'information est en train d'évoluer vers une exigence de proximité. En Corée, le site intitulé Oh My News ! est le premier média sur Internet national et il est écrit par plus de 30 000 citoyens. Il existe plus de 30 millions de blogers dans le monde et nous recensons nous-mêmes plus de 15 000 nouveaux arrivants par jour. Il s'agit donc d'une source d'information et d'une forme de culture inédites.

Je crois également que le concept d'audience n'existe pas. Nous ne sommes pas faits pour être passifs. Le blog a l'avantage d'offrir un véritable espace de discussion. Je vous invite à ce titre à consulter le blog de M. Dominique Strauss-Kahn et le nombre de commentaires qu'il suscite. (des milliers de commentaires pour quelques centaines de notes seulement, ses lecteurs écrivent dix fois plus que lui et les commentaires ne sont pas filtrés à priori). M. Alain Juppé s'est exprimé sur son blog dès le lendemain des résultats du référendum. Sur la majeure partie des blogs, la discussion est plus importante que la simple diffusion d'information. Or les sites traditionnels n'offrent pas cette possibilité si ce n'est avec les forums qui sont moins faciles d'accès au grand public. Comme l'a dit Murdoch, les médias doivent devenir des endroits de conversation, et non seulement se limiter à une diffusion verticale d'information.

Nous devons revoir notre manière de lire l'information. L'AFP diffuse depuis la semaine dernière le flux RSS. Le lecteur maîtrise totalement son abonnement et choisit de recevoir l'information s'il le souhaite. A ce propos, je voudrais préciser que les blogers qui reprennent une information déjà publiée citent leurs sources vers lesquelles ils créent généralement des liens. Le deep linking crée du trafic vers les sites sources de l'information citée, ce qui est également une opportunité d'accroître le trafic.

Les médias institutionnels et les blogs ne s'affrontent pas comme on le dit souvent, ils convergent au contraire. De plus en plus de journalistes et d'hommes politiques bloguent, et nous avons hébergé les blogs de Messieurs Bush et Kerry. Les sites des grands périodiques offrent leurs conviens à leurs lecteurs en leur laissant la parole, ils fédèrent ainsi une communauté de lecteurs autour de conversations. Il existe une grande interaction grâce au blog puisque d'une part de plus en plus de journalistes l'adoptent et d'autre part, certains blogers ont une audience si importante qu'ils deviennent des professionnels. A ce titre, PC Expert recrute actuellement des blogers et The Guardian à Londres achète tous les jours des contenus à des blogers. Enfin, les médias, à la manière de Skyrock, Le Monde ou Psychologies Magazine offrent la possibilité à leur public de publier leurs blogs. Ce public ne demeure plus passif et peut ainsi produire du contenu à son tour. Le Monde a ainsi environ 3 000 blogs (offerts uniquement à ses abonnés) et une audience en croissance constante sur ceux-ci, 1.5 million de pages vues par mois.

M. Philippe Ballard

Quelles sont les sanctions possibles à l'égard des blogers qui délivrent de fausses informations ?

M. Pierre Bellanger

Un bloger irakien a été incarcéré, il y a deux jours.

Il est souvent reproché au blog de ne pas être fiable parce que ses auteurs sont anonymes. Or lorsqu'un bloger s'exprime depuis longtemps et sous son nom, il gagne en crédibilité et suscite de nombreux commentaires. L'identification de l'auteur, l'ancienneté du blog et le nombre de commentaires sont des bonnes indications de fiabilité. Par ailleurs, certains blogs sont écrits à plusieurs mains et sont quasiment professionnalisés. La sanction vient parfois des pairs. La marque Mazda a payé un bloger pour qu'il fasse l'éloge de ses produits, les autres blogers n'ont pas tardé à découvrir la supercherie et ils n'ont pas hésité à décrier la marque. Par ailleurs, les erreurs des blogs sont signalées par des commentaires publiés instantanément et parfois virulents. Le bloger auteur de la méprise publie alors une mise à jour pour rectifier son erreur.

M. Philippe Ballard

Monsieur Pierre Louette, quelles sont vos réactions en tant que représentant de l'AFP ?

M. Pierre Louette, directeur général de l'Agence France Presse

A l'AFP, nous nous situons aux antipodes des blogs parce que notre monde est celui de l'anonymat. Nos journalistes se contentent de signer leurs articles de leurs initiales, aucun de leur écrit n'est publié sans être relu. Le monde du blog est celui du nombril planétaire, puisque la capacité de chacun à s'exprimer est infinie.

Par ailleurs, l'AFP est très ancienne et le blog est un support très récent. Tout phénomène technique inédit crée du social et fait parler de lui. Depuis 1835, nous sommes chargés de collecter, traiter et distribuer de l'information dans le monde entier, chacune de ces missions est remise en question par l'univers des nouvelles technologies.

En effet, nous ne sommes plus les seuls à collecter de l'information. A ce propos, il convient de distinguer l'information de la conversation et je pense que le législateur m'approuvera sur ce point. La marque AFP possède un fort attribut, celui de la crédibilité. Nous restons confiants face à l'arrivée des nouveaux supports de médias parce que nous jouissons de cette crédibilité sans précédent, qui nous confère un rôle de repère stable dans un monde où la masse d'information est en perpétuel mouvement. Néanmoins, nous ne sommes pas les seuls à détenir ce statut et l'AFP partage sa position avec l'Associated Press et l'agence Reuters.

Partout dans le monde entier et quoi qu'il en coûte à nos reporters, nous continuons à exercer la mission qui nous a été assignée. Depuis 1835, de nombreux médias sont apparus, les sources et les vecteurs de diffusion se sont considérablement accrus. Récemment, notre agence a même expérimenté ces nouveaux supports avec l'ouverture de flux RSS à l'attention d'un public privé. Nous nous situons donc au-delà de la diffusion des catégories de communication et nous ne nous attachons qu'à l'information.

Par ailleurs, nous assistons à un phénomène double de désagrégation et de réagrégation. D'une part, l'évolution des technologies confère aux individus la capacité de ne sélectionner que ce qui les intéresse, ce dont les éditeurs se chargeaient auparavant. Ils désagrègent donc un flot d'information quasiment à la source. D'autre part, une réagrégation échappe largement aux éditeurs traditionnels. Elle est le fait de grands acteurs tels que Yahoo ! ou Google par l'intermédiaire d'éditorialistes critiques ou de simples logiciels. Cette dernière démarche traite toute l'information qu'elle rend disponible au public par les moteurs de recherche sans le moindre recul critique et sur un strict pied d'égalité.

M. Philippe Ballard

Adoptez-vous une posture défensive face à ces nouveaux médias ?

M. Pierre Louette

La plupart des médias émergeants deviennent des nouveaux clients de notre agence. Nous n'adoptons donc pas de posture défensive.

Néanmoins, nous restons sur nos gardes quant à l'usage qui est fait, à nos dépens et à l'insu de nos clients, des dépêches et des photos qui leur ont été vendues. Outre le problème de la propriété intellectuelle, ce genre d'abus remet en cause la valeur même de l'information brute. Les commentaires quant à eux ont de la valeur, qu'elle soit intellectuelle ou affective, mais elle n'est pas monétisée.

M. Loïc Le Meur

Google réalise un milliard de dollars de chiffre d'affaires par trimestre par ce biais !

M. Pierre Louette

L'information commentée est monétisée par des acteurs qui ne la payent pas, ce qui pose un problème.

M. Philippe Ballard

Monsieur Antoine Duarte, comment l'internaute consomme-t-il l'information disponible sur Internet ?

M. Antoine Duarte, directeur général de Yahoo France

Internet a donné le jour à un nouveau mode de consommation de l'information. Néanmoins, je ne crois pas que les blogs remplaceront l'information journalistique.

Yahoo ! Actualités rassemble tous les mois 2,6 millions d'internautes français qui y consultent l'actualité des trois grandes agences de presse mondiales. Nous mettons toujours en avant les sources d'information que nous avons retenues. Nous y ajoutons également des blogs. A ce titre, nous avions réalisé un dossier pour le référendum du 29 mai dernier qui a passionné les internautes. Il comprenait toutes les dépêches relatives au référendum, les articles des éditorialistes dont certains écrivent spécifiquement pour Yahoo ! Actualités, et des liens vers des blogs qui nous semblaient pertinents. En effet, nous trouvons certaines opinions des blogers très intéressantes d'autant plus que certains d'entre eux sont des spécialistes et que notre média doit encourager l'interactivité et instaurer le débat.

Lors de la dernière élection présidentielle américaine qui opposait MM. Bush et Kerry, des blogers étaient invités au même titre que les journalistes à chaque conférence de presse par les candidats. Ces derniers ne doutaient pas que ces blogers représentent une audience pertinente et qu'ils influencent de leurs avis les électeurs internautes.

Nous sommes persuadés que l'information demeure essentielle à l'actualité, mais nous souhaitons renforcer son interactivité, permettre à nos internautes de choisir leur information et y accéder quand ils le souhaitent.

Nous avons mis en place l'observatoire de la I Generation, constitué dans cinq pays pour étudier les jeunes qui sont nés avec l'outil Internet. Nous y constatons que ces jeunes ne souhaitent pas d'information prétraitée qu'ils absorberaient de manière passive. Ils souhaitent se forger leur propre opinion en allant à la source de l'information, en la sélectionnant et en l'échangeant. Dans ce contexte, Internet et des acteurs comme Yahoo ! permettent de délivrer une information en laissant l'internaute critique et en lui offrant une sphère d'échange nécessaire à la communauté Internet et à son débat.

M. Philippe Ballard

Avez-vous des études précises concernant les internautes qui consultent vos pages ?

M. Antoine Duarte

Nous en disposons parce qu'Internet, comme l'ensemble des médias français, est mesuré par Médiamétrie. Notre Internaute type est âgé de 11 à 35 ans.

M. Philippe Ballard

Ce nouveau mode de consommation de l'information influence-t-il selon vous les médias classiques ?

M. Antoine Duarte

Je pense que le public n'est plus aussi passif. Il n'attend plus de journal télévisé de 20 heures pour recevoir de l'information.

En outre, nous proposons sur Yahoo ! Actualités à nos internautes de personnaliser leur page. Aux Etats-Unis, il est même possible de sélectionner ses sources d'information préférées. Le flux RSS est une initiative positive, il est possible d'en transposer le titre sur un blog qui renvoie directement au site source. Ce nouveau mode de consommation permet à chacun de trouver une offre parfaitement adaptée à ses besoins.

M. Philippe Ballard

Ne comporte-t-il pas le risque de ne plus être informé sur les sujets non retenus ?

M. Antoine Duarte

Nous avons le devoir d'apprendre aux élèves et aux étudiants à utiliser Internet. Je suis très étonné de constater que les jeunes recourent autant aux moteurs de recherche dans le cadre de leurs études pour une exploitation optimale de ce média.

M. Philippe Ballard

Monsieur Pascal Ancian, comment qualifierez-vous l'arrivée de ce quatrième écran qu'est le mobile ? Pensez-vous qu'il s'agisse d'un complément ?

M. Pascal Ancian, directeur de la stratégie et du plan d'Orange France

Le mobile est en effet un véritable quatrième écran après le cinéma, la télévision et l'ordinateur. Le téléphone est en outre disponible partout et à tout moment. Il est complémentaire des autres médias et permet d'accéder à des contenus d'information, des chaînes et de télévision et à des radios en dehors du domicile. L'avantage est que l'audience du mobile ne vient pas éroder celle des autres médias.

En outre, le format des contenus proposés doit être adapté à l'outil, le mobile n'étant équipé que d'un écran modeste, et au mode de consommation des abonnés, qui ne consultent les contenus que pendant des temps morts. Nous ne proposons donc que des formats courts.

Néanmoins, ce média sera accessible à 85 % de la population, couverte par le haut débit mobile Orange avant la fin de l'année 2005. Près d'un million d'abonnés seront équipés des terminaux adéquats à la même échéance. Ils seront 30 millions dans cinq ans.

A l'examen de la consommation de la clientèle actuelle de la 3G chez Orange, nous nous apercevons que 40 % à 50 % de ces abonnés téléchargent régulièrement des vidéos, soit un million de vidéos téléchargées par mois. 40 % d'entre eux regardent la télévision ; nous disposons du plus important portail au monde comprenant 42 chaînes disponibles sur le mobile.

En termes d'adaptation au mode de consommation mobile, le format vidéo propose le résumé d'un format télévisuel, tel qu'un match de tennis, à tout moment après sa diffusion. Nous avons également lancé en partenariat avec LCI la chaîne LCI Mobile, spécialement conçue pour intégrer les formats de contenus courts du mobile. Nous proposerons, en outre, la radio avec l'accès en temps réel à la playlist et les informations correspondantes aux artistes et aux oeuvres. Il est également possible de télécharger les sonneries de portables correspondant aux morceaux sélectionnés.

M. Philippe Ballard

La tendance semble être à l'individualisation de l'écoute. Pensez-vous qu'elle soit généralement valable pour les médias du futur ?

M. Pascal Ancian

En effet, il existe une logique d'individualisation. Nous nous sommes aperçus qu'au-delà de la quantité de l'offre, sa personnalisation était essentielle. Nous avons donc intégré une offre de contenu de chaînes locales, adapté des formats courts et nous proposons le VOD comme alternative au temps réel.

Par ailleurs, nous avons privilégié l'interactivité, notamment avec la radio, et la « proactivité », puisque vous pouvez être alerté des évènements dans les domaines sélectionnés au préalable.

M. Philippe Ballard

En tant qu'opérateur mobile, Orange s'est également porté acquéreur de droits de retransmission audiovisuelle de certains évènements sportifs. Participez-vous également de l'émiettement du marché audiovisuel ?

M. Pascal Ancian

L'arrivée des opérateurs de mobile renforce, d'une part, les acteurs existants puisque les chaînes gagnent de l'audience par ce biais. Il s'agit d'une audience additionnelle par rapport à celle de la TV au foyer.

D'autre part, l'offre étant très importante en nombre de chaînes et destinée à un vaste marché, elle accroît le pluralisme des contenus. Si on prend, par exemple, le cas des chaînes locales, Il est ainsi possible pour un Lyonnais voir la chaîne TLM sur son mobile, même si elle se trouve à Bordeaux.

M. Philippe Ballard

Le CSA intervient-il ?

M. Francis Beck

Le CSA n'intervient pas parce que l'offre mobile actuelle relève de la diffusion de télévision sur des réseaux de télécommunication autres que hertziens, donc, déjà régulés lorsque le contenu est en broadcast, c'est-à-dire diffusée en direct. Les contenus VOD sont envoyés à des adresses individuelles, par conséquent nous ne les contrôlons pas non plus.

La question importante est celle des droits qui risque d'opposer les opérateurs de mobile, les distributeurs et les éditeurs de télévisions payantes. Les détenteurs des droits seront, quant à eux, les arbitres de ce combat.

M. Philippe Ballard

Monsieur Francis Jaluzot, vous dirigez un hebdomadaire gratuit de sports et de loisirs. Pensez-vous que nous vivons un bouleversement des modes de consommation de l'information ?

M. Francis Jaluzot, président directeur général de Sports Médias & Stratégie

Nous aurions toutes les chances de nous tromper en essayant d'imaginer les médias du futur. Comme ceux qui auraient essayé d'imaginer il y a 30 ans les médias d'aujourd'hui. Il y a 30 ans il n'y avait ni Internet, ni téléphone mobile, ni chaînes câblées.

Dans un monde où les enfants naissent avec une « zapette » à la main, développent une dextérité nouvelle du pouce à force de faire des « textos », conversent sur MSN, écoutent de la musique et téléphonent tout à la fois, il n'est pas possible d'imaginer que les médias vont rester inchangés, tels qu'ils sont aujourd'hui.

Il est cependant possible d'apercevoir les signes avant-coureurs de ces modifications de comportement et de consommation des médias. Je sui persuadé que ces signes peuvent nous aider à anticiper les changements à venir et donc à nous adapter.

Il y a à mon sens, et les interventions de ce colloque en sont la preuve, quatre phénomènes fondamentaux : l'apparition de nouveaux médias modifie la façon de consommer les précédents, les médias deviennent multiples, les médias sont de plus en plus interactifs enfin les médias modernes évoluent vers plus de proximité.

Sur le premier point en effet, en dépit de ce j'ai pu entendre au cours des différentes interventions, je ne crois pas que les médias fonctionnent par substitution, les médias ne se chassent pas les uns les autres.

Ainsi le paradoxe veut qu'à l'ère d'Internet et du langage SMS on n'a jamais vendu autant de livres dans le monde, qu'au moment où l'offre télévisuelle explose, le cinéma bat des records de fréquentation, que la presse magazine voit sa diffusion globale battre chaque année le niveau de l'année précédente.

La télévision n'a pas tué la radio, la radio n'a pas tué la presse quotidienne, l'Internet n'a pas éradiqué le livre.

Pourtant, l'apparition et l'installation de nouveaux médias modifient radicalement la façon de consommer ceux qui préexistaient. Les nouveaux médias interagissent avec les précédents, ils viennent déplacer la position qu'ils occupaient.

Les médias, en réalité, forment une chaîne dont chaque maillon se complète et interagit avec les autres. Il ne faut plus raisonner de façon cloisonnée mais au contraire s'interroger sur la place d'une offre média parmi les autres.

Sport, le nouveau magazine gratuit que nous avons lancé en 2004, a été conçu, dès son origine, dans un univers où l'information est dominée par la télévision et l'image animée.

Nous avons conçu Sport en intégrant cette nouvelle donne.

Le (grand) format du magazine, sa maquette et surtout la place de l'image tiennent comptent de cette révolution qui a modifié les attentes des lecteurs. Notre approche cinématique de la photo lui donne un rôle structurant de l'article au même titre que le texte, parfois même un rôle central. Bien que figée, l'iconographie met en scène le mouvement.

Sur le second point l'élément dominant me semble être que les médias modernes ou nouveaux ne sont plus uniques, mais multiples.

Nous pouvons d'ores et déjà constater, à travers de multiples exemples que les médias deviennent multiples. Yoda, le dernier lancement du groupe Psychologie sur les adolescents, est annoncé comme un bi-média, sur papier et sur Internet. Sport a, dès son origine, été conçu avec son site Internet qui donne aux lecteurs la possibilité de télécharger le PDF de la revue, se renseigner sur les points de distribution.

Les chaînes de télévision lancent des concepts multimédia : émissions télés couplées avec des magazines, des votes SMS ; services interactifs couplés avec Internet qui rapportent souvent plus que les émissions elles-mêmes. Ce matin les dirigeants des plus grandes chaînes de télévision s'inquiétaient de la puissance des opérateurs téléphoniques qui seront leurs concurrents de demain dans l'achat des droits de retransmission !

Il n'est plus possible de concevoir un média unique dont l'accès se restreint à un seul format. Les médias du futur auront des modes d'accès qui varieront dans l'espace et le temps. Ils seront sans doute encore plus protéiformes qu'aujourd'hui, d'un accès plus facile, plus mobile, et à travers des terminaux multiples, proches de l'univers décrit par Philip K. Dick !

Le troisième point est lié à l'interactivité.

M. Loïc Le Meur a employé une expression symptomatique : le mode dans lequel nous vivons est un monde « conversationnel ».

Je suis convaincu que les médias du futur seront interactifs ; nous sommes résolument dans l'ère de la conversation. Au moment du lancement de 20 Minutes, la critique la plus fréquente que j'ai entendue dans les études lecteurs, à propos notamment de la presse écrite touchait à leur attitude d'émetteur savant. Le sentiment largement répandu était que la presse écrite était perçue comme condescendante et donneuse de leçons. Les consommateurs (lecteurs, auditeurs, téléspectateurs) ne sont plus passifs, ne se contentent pas de recevoir (gober !) les informations. Ils sont, au contraire, de plus en plus agissants. Les médias ne doivent plus se contenter d'informer, de décrypter, de distraire, ils doivent également provoquer l'échange, favoriser l'écoute, multiplier les points de vue. Sites personnels ou communautaires, appels à témoignages, sondages en ligne, forums sont les premiers outils de cette nouvelle demande d'interactivité.

Le paroxysme actuel de cette information communautaire et interactive s'appelle le blog. Les blogs sont en train de devenir des médias à part entière. Il faut donc les intégrer dans la conception d'une offre média. Mais sans angélisme, je ne crois pas au miracle de l'autorégulation du monde merveilleux du blog. La manipulation est toujours plus proche qu'on ne croit !

Ainsi l'information peut échapper aux professionnels des médias dont le métier, le rôle et la déontologie sont supposés être les garants d'une certaine intégrité. Ce phénomène met en lumière la défiance des consommateurs à l'encontre des médias traditionnels.

Les professionnels de l'information, que nous sommes, doivent donc impérativement répondre à cette défiance pour jouer pleinement leur rôle et revendiquer leur place. A nous de défendre le statut de garant des médias et de rappeler qu'il est fondé sur le respect d'une charte déontologique qui prévoit intégrité, indépendance, vérification des informations, respect de la vie privée, recherche de la vérité. Dans le même temps, nous devons faire preuve de plus d'humilité, donner davantage la parole aux acteurs de la société civile et citoyenne. Les médias devront passer d'une position d'émetteur (Je vous dis ce que je sais, implicitement ce qui est vrai, et vous demande de me croire) à une position d'éclaireur (je vous dis ce que je crois, implicitement certains pensent autrement, et vous propose d'en débattre pour y voir plus clair).

Le dernier volet des signes avant-coureurs touche la proximité.

Les médias d'avenir seront des médias de proximité. L'information locale y aura tout à fait sa place, et elle sera disponible partout et au besoin. Les médias seront alors multidimensionnels ; ils permettront d'approfondir ou non l'information à l'envie.

Les modèles mixtes façonneront l'usage et le faciliteront. Hier le média était un objet qui organisait, hiérarchisait, synthétisait ; demain il occupera un rôle de système d'alerte pour donner à comprendre a minima et permettre d'approfondir si l'on en a envie.

Hier le média était unidimensionnel ; demain il sera multidimensionnel en favorisant tout autant une approche générale que le sur mesure. Ainsi il collera au plus près aux attentes de sa cible dont il sera toujours proche et provoquera une satisfaction qui fidélisera le consommateur.

La presse gratuite dont le succès n'est plus à démontrer transpose par exemple le modèle « push médias » apporté par la radio ou la télévision à la presse, traditionnellement un « pull média ». Les médias futurs seront mixtes, le téléphone et Internet sont à la fois des push et des pull medias. Ils nous laissent la possibilité de recevoir l'information, de l'interpréter, d'y réagir ou de l'approfondir, d'avoir accès à une information générale ou au contraire de rechercher le sur mesure.

Quelle place auront les professionnels de l'information dans cet univers de communautés et d'hyper spécialistes ?

Une certitude : en tant que professionnels, nous devons en permanence nous interroger sur l'adéquation de notre offre à la demande, et la faire évoluer.

Les expériences que j'ai vécues, à travers le lancement de 20 Minutes et celui de Sport en France, montrent qu'on peut anticiper ces évolutions sans pour autant renier ce qui fait la différence entre un média et un système de communication.

Les 30 ans à venir seront aussi passionnants que ceux qui viennent de s'écouler.

Les survivants appartiendront à toutes les catégories de médias existantes et à d'autres dont nous n'avons même pas idée.

M. Philippe Ballard

Monsieur Dominique Paillé, le législateur se retrouve-t-il dans les perspectives qui viennent d'être décrites ?

M. Dominique Paillé, député des Deux-Sèvres

Les législateurs que nous sommes, députés et sénateurs, devons veiller à la régulation de l'utilisation des ressources et des infrastructures de communication, au respect de l'ordre public et au pluralisme des opinions. Nous sommes tous très attachés à ces principes.

Il est néanmoins difficile de remplir ces missions dans l'effervescence de l'arrivée de ces nouveaux médias, d'autant plus que nous ne sommes pas des spécialistes et que nous avons tendance à ne faire qu'accompagner le mouvement, souvent avec un temps de retard.

Nous devons donc nous interroger sur plusieurs points avant toute modification législative ou réglementaire. La première question est de définir ce qu'est l'information pour vérifier qu'elle correspond toujours à la définition que nous en avons, ou s'il est nécessaire de la revisiter. Pour ma part, je ne suis pas sûr que les échanges sur les blogs participent de l'information. Ils sont plutôt l'expression de la liberté de communication entre les hommes que garantit une démocratie comme la nôtre. A ce propos, en tant que membre du monde politique, mon opinion personnelle est que le blog ne participe même pas du lien social, car le face à face visuel qui me semble en être l'essence même, n'est dans ce cadre pas assuré.

Par conséquent, pour ma part et sans engager l'ensemble des parlementaires, je n'ai pas à l'heure actuelle assez de visibilité quant à la nouvelle définition à donner à l'information puisque je ne distingue pas ces nouveaux phénomènes de la sphère privée. S'il m'est prouvé le contraire, je serais prêt à examiner à nouveau cette question et à envisager une régulation déontologique de ces médias.

Cette démarche supposerait que ces nouveaux médias puissent intégrer des catégories très précises ; or, leur évolution est encore très rapide et le marché n'est pas stabilisé.

Enfin, nous devons veiller à l'éducation de ceux qui utilisent ces médias nouveaux et les avertir des dangers éventuels qu'ils recèlent. Nous devrons éventuellement étendre à l'avenir les codes de déontologie auxquels nous avons fait référence aux créateurs ou hébergeurs de ces blogs.

Je n'en sais pas plus à l'heure actuelle. Néanmoins, j'invite les professionnels à continuer à nous éclairer dans ce domaine.

DÉBAT AVEC LA SALLE

M. Gilbert Reveillon, conseiller

Nous ne pouvons pas dissocier le tissu économique du lien social à partir duquel il peut perdurer. En dépit de la présence de deux spécialistes des blogs, nous n'avons pas abordé la question de l'opensource alors qu'il existe des plateformes de blogs qui y sont dédiées. Comment envisagez-vous l'arrivée des opensources dans les blogs et les flux RSS ? Ne pourraient-ils pas entraîner une nouvelle défiance du système économique que vous avez réussi à développer ?

M. Pierre Bellanger

Nous gérons une station de radio, nous n'avions donc pas vocation à développer nos propres logiciels. Mais, nous avons été amenés à le faire et nous sommes entièrement fondés sur l'opensource. Le logiciel messager que nous allons lancer est issu d'une collaboration mondiale. Je ne connaissais pas ce modèle et je concevais mal d'employer des salariés à développer un outil qui ne m'appartiendrait pas. Néanmoins, j'ai également profité de cette collaboration communautaire pour le développement d'une partie des logiciels et je publie en retour les fruits de notre travail pour la communauté. Ce modèle mutualiste que Bill Gates appelle le « communisme électronique » fonctionne. Il était le seul qui nous permette d'être autonome.

M. Loïc Le Meur

Etant au Sénat, je profite de votre question pour souligner la difficulté de lancer des entreprises leaders dans le monde à partir de France dans le domaine Internet. Les blogs sont un phénomène mondial par essence, la concurrence est à un clic. C'est la raison pour laquelle j'ai fait le choix il y a deux ans de fusionner avec une entreprise américaine, nous sommes aujourd'hui leader avec environ un quart des blogs dans le monde. Nous avons par exemple été financés à hauteur de dix millions de dollars, ce qui aurait été impossible en France à ce stade de développement. A ce propos, je souligne qu'il n'existe que très peu de start-up dans le secteur Internet encore européennes (Kelkoo a été racheté par Yahoo !, Lastminute.com par Saabre), à l'exception de Meetic qui entrera en bourse à la fin de cette année.

Nous avons été retenus par L'Oréal pour sa plateforme technologique ainsi que de nombreuses autres grandes entreprises. La concurrence opensource existe depuis toujours dans notre domaine d'activités, nous ne sommes pas gratuits mais il est possible d'accéder à notre code source sans toutefois pouvoir le modifier. J'aime le phénomène opensource mais pour l'instant je n'ai pas de solution pour rémunérer nos 105 salariés en l'adoptant.

Intervention de la salle

Concernant l'affaire Google, ne confondez-vous pas l'information en tant que telle et le lien vers l'information ? L'AFP reçoit 100 millions d'euros par an du ministère de la culture, ne pensez-vous pas que les contribuables aient à ce titre au moins le droit de voir vos titres référencés sur les pages de recherche de Google ?

M. Pierre Louette

L'AFP n'est pas un service public, mais elle remplit une mission proche d'un service public. Les dépêches AFP sont reprises dans tous les journaux, quelle que soit leur idéologie : rassurez-vous, vous en avez pour votre argent.

Je n'aborderai pas les aspects juridiques du litige avec Google aux Etats-Unis. Néanmoins, je ne pense pas qu'une entreprise puisse s'affranchir du droit. Notre nom est-il gratuitement utilisable ? Est-il possible de reprendre des débuts ou des titres de nos dépêches ou des photos non créditées librement ? La justice devra trancher. Néanmoins, nous avons des clients importants qui paient pour ses contenus. L'information a un prix pour tout le monde et il me paraît douteux de délivrer généreusement une information qu'on n'a pas soi-même payée !

M. Loïc Le Meur

J'ai l'impression que nous vivons l'opensource du contenu. Il s'agit de l'évolution d'une culture de la réception de l'information à celle du partage : tout le monde peut devenir une source. Avec trente millions de blogers dans le monde, nous avons accès à une information plus riche que jamais.

M. Antoine Duarte

Nous avons décidé de toujours publier les contenus repris avec l'autorisation des éditeurs. Nous retenons quatre éléments principaux à Yahoo ! : le contenu, la personnalisation, la communauté et la recherche. Si nous sommes capables de les rassembler, nous serons un acteur solide du marché. Néanmoins, le contenu reste l'élément essentiel, que nous choisissons de monétiser en concertation.

Intervention de la salle

Je me demande quelle est la réelle source de profit, le contenu informationnel ou le support médiatique qu'il adopte. En ce sens, est-ce qu'Orange recherche des contenus de qualité pour les vendre à ses abonnés ou pour commercialiser l'utilisation des supports mobiles ?

M. Pascal Ancian

Nos abonnés paient pour accéder à des contenus gratuits et achètent également des contenus payants, selon des business models différents. Nous avons besoin d'un contenu, que nous payons, mais dont une partie est gratuite pour attirer nos abonnés sur notre portail. Les contenus à plus forte valeur ajoutée seront payants en tant que tels. Néanmoins, l'effet d'appel des produits gratuits multiplie les occasions d'achats des produits payants.

Un autre univers complémentaire au portail opérateur est celui du kiosque multi-opérateurs, qui permet aux abonnés d'accéder à différents services quel que soit leur opérateur. Les revenus sont partagés à hauteur de 30 % pour l'opérateur et 70 % pour le fournisseur de contenu. Le système du kiosque unique permet de garder le même numéro d'appel au service quel que soit l'opérateur. Par ailleurs, si le fournisseur de contenus ne fait pas de promotion du service, il ne fait pas de gains.

Enfin, nous savons assurer le respect de droits de diffusion d'une chaîne de télévision en France, ce qui est moins facile avec les acteurs Internet accessibles depuis le monde entier.

M. Francis Beck

Lorsque les opérateurs de télécommunication demanderont des licences hertziennes aujourd'hui réservées aux chaînes de télévision gratuites, nous nous demanderons s'il ne faudra pas alors que nous imposions qu'une partie des services de télévision en broadcast sur les récepteurs mobiles soit gratuite également. Nous sommes en charge de la liberté de la communication et nous sommes attachés à la diversité du choix du consommateur dans le cadre de conditions économiques cohérentes par rapport aux modèles préexistants.

M. Philippe Ballard

Je vous remercie de cette journée de débats.