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Diversité sociale dans les classes préparatoires aux grandes écoles : mettre fin à une forme de « délit d'initié »

 

(2) L'impact du contexte scolaire et social

Une récente étude conduite par Mme Nadia Nakhili, chercheur à l'Institut de recherche sur l'éducation (IREDU) de l'Université de Bourgogne, a analysé l'impact du contexte scolaire dans l'élaboration des choix d'études supérieures.

Il s'agit de mieux comprendre pourquoi, « à résultats et caractéristiques scolaires semblables (c'est-à-dire à niveau de résultats et à filières comparables), et donc à possibilités équivalentes », « un bachelier S, qu'il soit à l'heure ou en avance, a 2,8 fois plus de chances d'accéder à une CPGE quand il est d'origine sociale favorisée. »

Cette étude souligne notamment que la « tonalité sociale » des établissements dans lesquels sont scolarisés les élèves peut influencer leur réussite et expliquer les « processus d'auto-sélection » dans leurs aspirations et leurs choix d'orientation. Force est de constater, en effet, que « tous les élèves ne sont pas à même école », la proportion d'élèves issus de milieux défavorisés pouvant varier de 20 % dans les 10 % d'établissements les plus favorisés à 64 % dans les 10 % d'établissements les plus défavorisés.

L'analyse28(*) plus précise des différences d'aspirations scolaires à l'issue du baccalauréat pour le choix d'une classe préparatoire, aboutit aux principaux constats suivants :

ce sont d'abord les caractéristiques scolaires de l'élève qui prédisent le mieux la probabilité d'envisager une classe préparatoire : 41 % des élèves qui auront par la suite une mention au baccalauréat demandent cette orientation, contre 3,5 % des élèves moyens (qui obtiendront le baccalauréat sans mention) ; le type de baccalauréat, le sexe et l'origine sociale affectent également les aspirations : les meilleurs élèves sont 22 % à envisager une CPGE parmi les élèves de terminale scientifique et 3 % parmi les élèves de terminales technologiques ; 10 % des filles, contre 17 % des garçons demandent cette orientation ; c'est enfin le cas de 6 % des jeunes d'origine sociale défavorisée, mais de 24 % des jeunes de milieu favorisé ;

- en outre, à caractéristiques individuelles, scolaires et sociales comparables, un élève scolarisé dans un lycée de type favorisé29(*) a 1,6 fois plus de chances d'envisager une classe préparatoire qu'un autre élève ; si l'on additionne l'effet de l'origine sociale de l'élève, on constate qu'un élève favorisé et scolarisé dans un lycée de type favorisé a 3,4 fois plus de chances de demander une classe préparatoire, à caractéristiques scolaires égales, qu'un élève n'étant ni de milieu social favorisé, ni scolarisé dans un lycée favorisé ; le bénéfice qu'un élève non favorisé tirera d'un contexte scolaire favorisé annulera quasiment l'effet négatif de l'origine sociale sur son choix ;

l'offre locale de CPGE constitue un facteur qui entre en compte dans les demandes d'accès à ces classes : « toutes choses égales par ailleurs », un élève a en moyenne 1,8 fois plus de chances de demander une classe préparatoire quand il y en a une dans son lycée d'origine ; ainsi « cet effet de l'offre locale sur la demande absorbe une partie de l'effet « établissement de type favorisé » » ; or, si en moyenne 16 % des établissements ont une offre de CPGE, c'est le cas de près du tiers (31,9 %) des lycées de type favorisé ; le graphe suivant confirme, en effet, que la part des élèves issus de milieu favorisé est plus importante dans les lycées publics - et plus encore dans les lycées privés sous contrat - disposant de classes préparatoires.

ORIGINE SOCIALE DES LYCÉENS SELON LE TYPE D'ÉTABLISSEMENT (en  %)

Source : Ministère de l'éducation nationale.

L'étude de Mme Nadia Nakhili montre ainsi l'influence, au-delà des origines sociales, du « contexte de scolarisation et donc de socialisation » dans lequel évoluent les élèves : par le seul fait d'être ensemble, et donc par des phénomènes d'émulation, les élèves scolarisés dans un environnement favorisé auraient tendance à avoir des aspirations plus élevées.

Ces constats interpellent, d'une part, sur les effets de la carte scolaire, qui conduit à reproduire, voire amplifier, dans le contexte scolaire, les effets de la ségrégation sociale de l'habitat.

Ils appellent à s'interroger, d'autre part, à la suite des travaux menés notamment par Mme Marie Duru-Bellat, sociologue à l'Université de Bourgogne-IREDU30(*), sur « les pratiques diversifiées des enseignants selon leur contexte d'exercice » : ainsi, « les enseignants des établissements de type défavorisé seraient moins optimistes quant aux possibilités de réussite au baccalauréat ou de poursuite d'études supérieures de leurs élèves. »

* 28 Cette analyse a été réalisée sur la base des résultats de l'enquête « Jeunes 2002 » de la direction de l'évaluation et de la prospective (DEP) du ministère de l'éducation nationale, qui interroge les élèves sur leurs voeux d'orientation à l'issue de l'enseignement secondaire ; il s'agit du « panel » d'élèves entrés en 6è en 1995, n'ayant donc pas redoublé depuis cette classe.

* 29 Sont considérés comme établissements de type favorisé ceux se trouvant dans le dernier quartile du taux d'élèves défavorisés (c'est-à-dire à forte concentration d'élèves favorisés) et à la fois dans le premier quartile du taux d'élèves défavorisés (c'est-à-dire à faible concentration d'élèves défavorisés).

* 30 « Tonalité sociale du contexte et expérience des élèves au lycée et à l'école primaire », Marie Duru-Bellat et alii, Revue française de sociologie, volume 45, 2004.