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Diversité sociale dans les classes préparatoires aux grandes écoles : mettre fin à une forme de « délit d'initié »

 

3. Des trajectoires scolaires encore marquées par une forte « distillation sociale »

L'examen de la diversité sociale au sein des classes préparatoires et des grandes écoles ne peut se comprendre indépendamment de l'analyse de la situation en amont du parcours scolaire.

Or, si la démocratisation de l'accès à l'éducation est un phénomène incontestable, il persiste encore de fortes inégalités sociales face aux chances de réussite scolaire.

a) Une démocratisation incontestable de l'accès au baccalauréat et à l'enseignement supérieur...

Si MM. Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron soulignaient, en 1964, que « les chances objectives d'accéder à l'enseignement supérieur sont quarante fois plus fortes pour un fils de cadre supérieur que pour un fils d'ouvrier »31(*), tel n'est plus le cas aujourd'hui.

Quelques rappels permettent de mesurer les progrès accomplis.

Tout d'abord, tous les élèves entrent désormais en 6e, alors que ce n'était le cas que de 45 % d'une génération dans les années 1960 ; 97 % des collégiens accèdent à une classe de 3e.

La réduction des inégalités est particulièrement nette, ensuite, sur l'accès au niveau du baccalauréat : dans les générations des années 1930, 41 % des enfants de cadres étaient titulaires du baccalauréat, pour seulement 2 % des enfants d'ouvriers ; pour les générations nées entre 1974 et 1978, ces proportions sont respectivement de 89 % et 46 %.

Comme le montre le graphe suivant, le taux d'accès des catégories populaires a progressé plus fortement que celui des catégories les plus favorisées.

L'OBTENTION DU BACCALAURÉAT SELON LA GÉNÉRATION
ET L'ORIGINE SOCIALE

Les progrès sont réels également en ce qui concerne l'accès à l'enseignement supérieur : la proportion d'enfants d'ouvriers poursuivant des études supérieures a été multipliée par trois entre 1986 et 1996. Désormais, plus d'un tiers de ces bacheliers continue dans le supérieur.

Depuis 1984, les chances d'accéder à l'enseignement supérieur ont été multipliées par 3,5 pour un enfant d'ouvrier, contre un peu plus de deux en moyenne. Un enfant d'ouvrier a désormais 7 fois moins de chances qu'un enfant de cadre supérieur ou d'enseignant d'accéder à l'université, contre 28 fois moins dans les années 1970.

b) ...mais le maintien de fortes disparités sociales : une « évaporation » progressive des enfants des milieux défavorisés

Toutefois, si la massification de l'accès à l'enseignement s'est accompagnée d'une formidable démocratisation quantitative, de fortes disparités sociales persistent dans la nature des trajectoires scolaires.

Les inégalités de réussite se manifestent en effet de manière précoce, dès les premières années de l'école élémentaire : seuls les deux tiers des enfants d'ouvriers non qualifiés arrivent à l'âge normal ou en avance en CE2, contre plus de 97 % des enfants d'enseignants.

En outre, les choix d'orientation en fin de troisième, déterminants pour s'engager ensuite dans la poursuite d'études longues, sont très marqués socialement : à niveau scolaire égal, 94 % des enfants de cadres demandent une orientation vers la voie générale, contre 67 % des enfants d'ouvriers. Ainsi, 41 % des élèves s'engageant dans la voie professionnelle sont des enfants d'ouvriers, et seulement 5 % sont issus de familles d'enseignants ou de cadre supérieur ; en seconde générale, leur part respective est de 22 % et 25 %.

Les chances d'accéder au niveau du baccalauréat, et notamment au baccalauréat général scientifique, qui constitue le principal vivier des classes préparatoires - rappelons qu'en 2005, 72 % des entrants en sont titulaires -, restent également très inégales.

Comme l'a indiqué Mme Marie Duru-Bellat lors de son audition devant votre mission, « les taux varient de près de 92 % pour les enfants d'enseignants (91 % pour les autres cadres) à 37 % chez les enfants d'inactifs et 51 % chez ceux d'ouvriers non qualifiés (ONQ), soit un écart de 1 à 1,8 si on prend pour base ces derniers. Ce rapport est encore plus élevé si on isole les bacs généraux et technologiques : 85 % chez les enseignants, 31 % chez les ONQ, soit un rapport de 1 à 2,7. Il l'est nettement plus pour le seul bac scientifique : 43 % chez les enfants d'enseignants contre 6 % chez les enfants d'ONQ, soit un rapport de 1 à 7. »

Pour reprendre la formule de M. Claude Boichot, inspecteur général de l'éducation nationale chargé des classes préparatoires, la « colonne à distiller », a déjà fortement joué avant même l'accès à l'enseignement supérieur. Toutefois, comme le montrent le tableau et les graphes suivants, cet « effet entonnoir » se renforce et s'amplifie encore au niveau de l'accès aux classes préparatoires, révélant, comme on l'a vu plus haut, une forte hiérarchisation des choix de filières de l'enseignement supérieur selon les origines sociales.

DE L'ENTRÉE EN SIXIÈME À L'ENTRÉE EN CPGE :
LES TRANSFORMATIONS DE LA RÉPARTITION SOCIALE DES ÉLÈVES SELON LA CSP DES PARENTS

Origines sociales

1995

6e

1999

Seconde

2001

Terminale

2002

CPGE 1èreannée

Générale et technologique

Professionnelle

Scientifique

Littéraire

Economique et sociale

Technologique

Agriculteur

2

2

1

2

2

2

2

2

Artisan, commerçant

8

8

7

7

8

9

8

7

Cadre et profession intellectuelle supérieure

12

20

4

29

20

21

11

42

Profession intermédiaire

15

18

12

19

18

19

17

14

Enseignant

3

5

1

8

8

5

2

12

Employé

16

17

17

13

17

17

19

9

Ouvrier

32

22

41

15

18

20

29

6

Retraité

1

2

3

2

2

2

3

5

Inactif

11

6

14

4

6

5

8

3

TOTAL

100

100

100

100

100

100

100

100

Source : Revue Éducation & formations n° 66 - 2003

DE LA 6e AUX CPGE : ÉVOLUTION DES ORIGINES SOCIALES DES ÉLÈVES

ÉVOLUTION DE LA REPARTITION DES ÉLÈVES SELON LE DIPLÔME DU PÈRE

Source : Colloque « Démocratie, classes préparatoires et grandes écoles », 2003.

* 31 « Les héritiers. Les étudiants et la culture », Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, 1964.