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Risques chimiques au quotidien : éthers de glycol et polluants de l'air intérieur. Quelle expertise pour notre santé ? Compte-rendu des auditions (tome 2)

 

Pr. GUY LORGUE

Professeur des Ecoles Nationales Vétérinaires, retraité

(13 septembre 2006)

Le Pr. Guy LORGUE a rappelé que tout médicament vétérinaire doit obtenir une autorisation de mise sur le marché (AMM) et également une autorisation européenne (LMR, limite maximale de résidus) dont l'obtention est obligatoire avant celle de l'AMM. L'AMM garantit une absence totale de toxicité pour l'homme après l'examen d'un dossier très volumineux, dont la constitution est parfaitement justifiée. L'exigence de l'étude des résidus pour les médicaments vétérinaires est plus forte que celle pour les médicaments destinés aux humains. En effet, cette étude porte sur le métabolisme des médicaments vétérinaires ainsi que sur l'effet de leurs résidus en prenant en compte les problèmes éventuels posés à un consommateur humain par leur ingestion. L'importance de ces contrôles fait qu'il n'y a plus beaucoup de médicaments vétérinaires nouveaux aptes à subir des tests aussi approfondis, à part les médicaments à visée mondiale, du fait du niveau trop important des investissements à consentir. Ce phénomène s'observe aussi aux Etats-Unis d'Amérique et au Japon. L'élaboration du dossier pour les médicaments vétérinaires nécessite entre trois à six années d'étude, ce qui représente des millions ou des dizaines de millions d'euros d'investissement.

Avant la loi de 1975, il existait 11.600 préparations vétérinaires et, après cette loi, ce chiffre est tombé à 2.200 ; cela s'explique par l'absence de contrôle de qualité jusqu'en 1975.

Interrogé sur les antiparasitaires pour les animaux de compagnie, le Pr. Guy LORGUE a indiqué que ceux-ci étaient soumis aux mêmes normes que les autres antiparasitaires mais que leur circuit de distribution était différent. En effet, les médicaments vétérinaires sont distribués en pharmacie ou par un docteur vétérinaire, à l'exception des antiparasitaires pour les animaux de compagnie qui sont en vente libre y compris dans les grandes surfaces, ce qui a d'ailleurs suscité des protestations de la part des vétérinaires et des pharmaciens. En fait, les antiparasitaires sont encore plus contrôlés que les autres produits vétérinaires.

Le Pr. Guy LORGUE a insisté sur le fait que les médicaments vétérinaires devaient en outre ne pas présenter de toxicité pour l'environnement. En effet, des médicaments vétérinaires peuvent se retrouver dans le lisier et donc dans l'environnement, et ce dans des quantités très importantes. Ainsi, si 5.000 porcs sont traités par des antibiotiques, il peut y avoir des impacts sur l'eau ou sur les invertébrés. Les médicaments destinés à l'homme ne sont pas soumis aux mêmes contraintes d'innocuité pour l'environnement. Il est prévu de réviser les normes d'anciens médicaments vétérinaires pour mieux prendre en compte leur impact environnemental. Parmi ceux-ci, les antibiotiques posent un des principaux problèmes comme le montre un rapport de l'AFSSA sur les résidus des antibiotiques. De plus, il n'est pas évident que les antibiotiques pour l'homme ne créent pas le même type de difficulté. Le Pr. Guy LORGUE a recommandé la consultation d'une thèse sur la législation européenne en la matière ainsi que celle des nouvelles lignes directrices relatives aux médicaments vétérinaires datant de 2005.

Dans les dossiers d'obtention d'une mise sur le marché figure obligatoirement un chapitre sur la sécurité pour les utilisateurs ; celle-ci incluant celle des enfants à proximité d'un animal traité par un médicament vétérinaire.

L'Agence nationale pour les médicaments vétérinaires (ANMV) est exigeante. Ainsi, les antiparasitaires mis sur le marché avant 2004 ont vu leur dossier totalement réactualisé pour apprécier les risques effectifs en fonction de divers scenarii d'exposition. Dans ce cadre, même le risque de doses non toxiques est évalué.

Le Pr. Guy LORGUE a souligné qu'il existait trois séries de risques : le risque de pré-application du produit avec son emballage, le risque d'application par le particulier ou par le professionnel donnant lieu à des conseils figurant sur l'emballage, et, enfin, le risque de post-application, plus complexe à étudier.

Prenant l'exemple des produits anti-puces « Spot-on », actifs pendant trois mois, ceux-ci ont donné lieu à d'énormes études montrant que la présence du produit sur le poil du chien était encore décelable en différents endroits six à neuf mois après l'application de ces produits.

Des études ont été effectuées sur les résidus délogeables montrant qu'une contamination cutanée et orale pouvait se manifester et que les muqueuses des yeux des enfants pouvaient être atteintes. Lorsque le produit est utilisé sous forme de spray, il existe un risque par inhalation.

Quoi qu'il en soit, aucun dossier de médicament vétérinaire n'est présenté à l'obtention de l'AMM s'il existe le moindre risque pour l'enfant.

Le Pr. Guy LORGUE a promis d'adresser à l'Office une liste de produits écartés car suspectés d'introduire des risques mutagènes ou cancérogènes.

Il a également précisé qu'à l'occasion de la dernière commission d'autorisation de mise sur le marché tenue la veille de la présente audition, un insecticide, le Carbaryl, avait été retiré et que, sur les huit produits examinés, deux avaient été considérés comme non mutagènes et cinq estimés suspects et donc à éliminer.

En cas de demande de retrait, l'industriel a deux mois pour faire disparaître le produit. Enfin, parfois, comme pour le Propoxur, des études complémentaires sont demandées ; en l'occurrence, six mois ont été accordés. Les autres produits examinés ont été estimés non toxiques.

Depuis le 1er juillet 2005, tous les dossiers de révision ont été soumis à l'ANMV au sein de l'AFSSA. A partir de décembre 2006, il sera procédé à l'examen de vagues de dossiers et les maintiens seront assortis de conditions relatives notamment à l'insertion de phrases d'alerte dans la notice, à des modifications d'étiquetage ou de conditionnement ; faute de respect de ces conditions, ces médicaments pourraient être retirés du marché.

A l'occasion de ce changement de réglementation, l'industrie a protesté mais a joué le jeu et d'emblée des mesures de prévention ont été prises qui devraient faire qu'il n'y aura plus beaucoup de retraits futurs d'autorisation de mise sur le marché.

Toute cette nouvelle démarche a été inspirée par le Fipronil vétérinaire qui est un insecticide acaricide remarquable utilisé comme anti-puces pour animaux domestiques.

Le Pr. Guy LORGUE a estimé que la pharmacovigilance était efficace en France depuis des années et que seuls des accidents avec des colliers anti-puces sont survenus, avec pour victimes des chiens ou des chats. Il a rappelé qu'il était recommandé de ne pas laisser traîner des bouts de collier anti-puces enduits d'amitraze, même si un antidote existe, l'atipamézole.

Le Pr. Guy LORGUE a rappelé que les premiers produits organophosphorés agissaient sur l'insecte par contact du produit libéré progressivement sur le manteau cutané de l'animal. Il a précisé que certains de ces produits étaient toxiques, à la fois pour la puce, le mammifère et l'homme et pouvaient se retrouver dans le sang de celui-ci.

Puis, au cours de la période 1987-1993, le Fipronil est apparu, avec un mécanisme d'action spécifique sur l'insecte. De même, les comprimés à absorber Novartis se localisent dans l'épiderme et vont stériliser la puce, permettant la disparition de celle-ci trois semaines à un mois plus tard, ce qui est un très grand progrès, mais les chats acceptent difficilement les comprimés d'où les « Spot-on » appliqués entre les épaules du chat.

Le Pr. Guy LORGUE s'est félicité des très grands progrès de la médecine vétérinaire au cours des vingt dernières années.

Il a relevé que les biocides et les produits phytosanitaires étaient de la compétence de l'AFSSA et non de l'ANMV.

Il a noté par ailleurs que les molécules non toxiques pour les animaux n'étaient pas forcément non toxiques pour l'homme et vice-versa. Ainsi, le paracétamol peut tuer un chat en quelque heures - mais non un chien -, car le chat est déficient en conjugase.

Par ailleurs, les médicaments contre les acariens ont des effets sur l'homme, ainsi le lindane (organo-chloré) est interdit chez les animaux mais il est encore utilisé pour les poux des enfants, c'est pourquoi un vétérinaire dont les enfants ont des poux peut préférer les traiter avec du Frontline pour chien, car il y a eu davantage de progrès accomplis dans la lutte contre les parasites chez les animaux que contre les poux chez les enfants.

A propos des durées et des normes d'élaboration de produits vétérinaires industriels, le Pr. Guy LORGUE a relevé que, parmi les médicaments vétérinaires, les produits pour chiens et chats demandaient sept à dix années de recherche et que les produits pour les grandes espèces requéraient dix à quinze années, d'où des investissements énormes. Ces dossiers doivent respecter des normes internationales de bonnes pratiques de laboratoire (BPL) et de bonnes pratiques cliniques (BPC), faute de quoi ils ne sont même pas examinés. Un dossier peut parfois comprendre jusqu'à 69.000 pages incorporant toutes les données brutes ; ensuite doivent être respectées des bonnes pratiques de fabrication (BPF).

L'Agence nationale pour les médicaments vétérinaires contrôle cela et, depuis une douzaine d'années, des inspecteurs américains ou britanniques peuvent intervenir également en France. De plus, des inspections peuvent être diligentées deux à trois fois par an à la discrétion de l'administration.

Le Pr. Guy LORGUE a observé que ce sont souvent les universitaires qui expertisent, sauf lorsqu'il y a conflit d'intérêts et il a insisté sur le rôle que pourraient jouer en la matière les universités au profit de l'Etat.

L'Agence nationale de médecine vétérinaire est considérée comme la plus rigoureuse au niveau européen ; elle connaît bien chaque industriel.

Le Pr. Guy LORGUE a noté qu'il était recommandé, s'il y a lieu, de ne pas fumer, ni boire, ni manger lorsqu'on applique un produit vétérinaire, les doigts risquant d'être imprégnés par le produit.

Interrogé sur les effectifs et la formation des toxicologues, Le Pr. Guy LORGUE a redouté l'apparition d'un déficit important en toxicologie industrielle, environnementale et même en toxicologie du médicament. Il a noté que, jusqu'en 1987, existait un DEA de toxicologie environnementale à Nancy, un DEA de toxicologie industrielle à Lille et un DEA de toxicologie médicale à Lyon, chacun comptant entre dix et vingt jeunes. Puis s'est manifestée une volonté centralisatrice supprimant les DEA régionaux de toxicologie au profit d'un DEA national de toxicologie à Paris avec le Pr. BEAUNE. D'où, depuis une quinzaine d'années, la formation d'une trentaine de toxicologues seulement par an et tous selon le même moule. Vers 1992 ont été introduites des options environnementale, phytosanitaire et médicale dotées de quelques heures d'enseignement, ce qui ne constitue pas une solution satisfaisante.

Avec la création des masters, Nancy a recréé son enseignement de toxicologie environnementale et environ huit à dix universités ont fait de même, ce qui est une bonne chose, mais une quinzaine d'années a été perdue, ce qui fait qu'aujourd'hui l'industrie française recrute des toxicologues anglais ou américains ; de plus, la toxicologie actuelle n'est pas assez pluridisciplinaire.

Le Pr. Guy LORGUE a regretté que le travail d'expertise ne soit pas reconnu dans l'élaboration des doctorats ce qui conduit les jeunes à refuser de faire de l'expertise.

Abordant la question de la responsabilité des experts, le Pr. Guy LORGUE a observé que l'expertise ne pouvait que refléter les connaissances de l'expert à un moment donné. Il a noté que les jeunes fuyaient les responsabilités alors que la génération précédente ne se posait pas la question, l'indépendance de la fonction publique lui suffisant. Il a estimé qu'il fallait former les étudiants à dire ce qu'ils savaient de manière simple.

En réponse à une question sur la conduite d'expertises fondée sur la collecte bibliographique, le Pr. Guy LORGUE a estimé qu'il y a encore trente ans beaucoup de produits inertes n'étaient pas analysés. Tel était le cas des excipients, dont l'étude a été ensuite envisagée. Il a estimé que les expertises collectives devaient aussi pouvoir mandater de nouvelles recherches. L'AFSSA avec ses mille personnes en laboratoire pourrait le faire et quant aux industriels, ils pourraient être obligés d'avancer sur ce point.

Enfin, concernant les vaccins comprenant des excipients huileux, notamment ceux destinés aux porcs, quelques rares injections accidentelles de vaccin dans le doigt se sont produites pouvant nécessiter l'amputation ; cela a conduit la direction générale de la santé à réunir les fabricants et à insérer dans les boîtes de vaccin une plaquette d'alerte, ce qui a permis la disparition des accidents.

Documents de référence :

- « Les exigences réglementaires en matière d'innocuité pour l'enregistrement des médicaments vétérinaires, spécificités par rapport au médicament humain », Mme Valérie GUIRAL-TREUIL, Thèse n° 219, Ecole nationale vétérinaire de Lyon, 2002

- « Guide pour la sécurité de l'usager de médicaments vétérinaires », Agence européenne des médicaments (EMEA), Commission pour les médicaments vétérinaires (CVMP), 2005