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Risques chimiques au quotidien : éthers de glycol et polluants de l'air intérieur. Quelle expertise pour notre santé ? Compte-rendu des auditions (tome 2)

 

ACADÉMIE NATIONALE DE MÉDECINE

Site Internet : http ://www.academie-medecine.fr

Pr. Jean-Pierre GOULLÉ, Professeur qualifié des Universités en Toxicologie, Pharmacien biologiste des Hôpitaux, Toxicologue analyste au groupe hospitalier du Havre, Vice-Président de la Société française de toxicologie analytique, Membre correspondant de l'Académie nationale de médecine

(26 septembre 2006)

Le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ a recommandé la consultation du rapport de l'INSERM « Cancer et environnement » qui retrace notamment la très grande évolution en deux décennies des conditions d'exposition de la population. Il a ajouté que tous les éléments de réponse aux questions santé-environnement n'existent pas, beaucoup de questions étant sous-jacentes à d'autres.

Il a également recommandé la consultation des Actes du premier congrès national sur les pathologies environnementales, tenu les 7 et 8 octobre 2005 à Rouen, qui faisaient ressortir les progrès de l'hygiène, mais également ceux des cancers, de l'hypo-fécondité, de la stérilité, des allergies et des malformations à la naissance. Ces progressions sont attestées par les médecins généralistes sur le terrain. De plus, ce constat est validé par l'INSERM dans son rapport publié fin 2005 intitulé « Cancer - approche méthodologique du lien avec l'environnement ». La synthèse de ce rapport montre notamment que le nombre des cancers est passé de 170 000  à 278 000 de 1980 à 2000, soit une progression de 63 % environ, dont une partie est imputable à l'augmentation de la durée de la vie, mais près de la moitié de cette progression demeure inexpliquée. Le CIRC a recensé les agents d'exposition cancérogène et a repéré 150 produits chimiques et 234 mélanges possiblement cancérogènes ; ce recensement converge avec d'autres analyses, cependant les causes des cancers ne sont pas établies à ce jour.

Le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ a rappelé que le cancer pouvait être d'origine génétique ou lié à l'environnement (tabac, amiante, rayonnements UV, trichloréthylène - qui a un effet sur les reins - pesticides, dioxines) ; quant aux virus, ils peuvent provoquer une hépatite qui peut dégénérer en cancer du foie.

Le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ a indiqué ensuite que les polluants étaient classés par structure chimique (fibres, métaux lourds, toxines, mélanges - tabac, goudron - nanoparticules), par pathologies clairement associées (rôle des particules ultra fines), par modes d'action (sur les gènes - mutation de l'ADN - sur le stress de la cellule - amiante, métaux - sur le génome - nanoparticules, ce dernier point étant étudié dans des travaux internationaux qui révèlent que c'est le Royaume-Uni qui utilise le plus les nanoparticules, avec plus de 200 produits en contenant et donc des impacts possibles sur la santé humaine).

Il a noté que les travaux sur les animaux étaient un peu obsolètes et qu'aujourd'hui c'étaient plutôt les puces ADN qui étaient étudiées.

Il a recommandé la consultation des études menées sur les problèmes endocriniens résultant des expositions aux pesticides dans les vignobles du sud de la France.

Le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ a également souligné que l'action sur les gènes des polluants classés pouvait entraîner une mutation de l'ADN et donc des cancers. Il est maintenant établi que le gène P53 sur le chromosome 17 protège des cancers, sauf en cas d'altération dudit gène, ce qui conduit les recherches à étudier les substances qui agissent sur ce gène.

Le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ a rappelé que l'évolution d'un cancer s'effectue de la manière suivante : 1° initiation (contact avec une substance cancérogène), 2° promotion (alcool, fumée du tabac), 3° progression ou cancérogenèse. Beaucoup de temps s'écoule entre chaque étape, par exemple quinze à vingt ans entre les phases 1 et 3, ce qui signifie qu'il faut étudier les expositions des années 1965 à 1980 pour établir l'origine des cancers actuels.

Le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ a signalé ensuite que les substances avaient été classées par l'Union européenne.

Abordant la question de l'allergologie chimique, c'est-à-dire celle provenant de l'air et de l'hypersensibilité dans l'environnement domestique, de loisir et professionnel, le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ a dénombré trois types de réactions d'hypersensibilité :

- immédiate sous forme de rhinite, d'asthme, ou d'urticaire peu grave, sauf en cas de déclenchement d'oedème de Quincke ;

- sous forme de création d'anticorps (immoglobuline) ;

- sous forme de réactions retardées (les globules blancs, les lymphocytes, gardent la mémoire du contact avec une substance qui fait apparaître un eczéma de contact).

Pour le risque toxique pendant la grossesse, le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ a estimé que trop peu de données existaient mais que des exemples d'alerte étaient intéressants. Il a rappelé l'affaire de la Thalidomide (1958-1962) qui avait été commercialisée après des essais sur le singe ou, autre exemple, le diethylbestrol (DES) testé aussi sur l'animal, qui ont généré des problèmes chez les enfants nés de femmes qui en avaient absorbé. Des procès sont en cours. Ces exemples montrent que les essais sur les animaux sont insuffisants pour établir l'innocuité sur l'homme.

Le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ a rappelé que, à la fin de 2004, il existait une quinzaine de substances recensées comme altérant la fertilité chez l'homme, 53 substances avaient été jugées préoccupantes chez l'homme et 71 préoccupantes chez l'animal. Il a estimé indispensable le suivi des grossesses en milieu professionnel et a suggéré de créer un registre à cet effet, deux tiers des femmes enceintes étant potentiellement exposées à des agents chimiques en dehors de leur vie professionnelle.

Quant aux éthers de glycol, divisés entre la série E et la série P, ceux de la série E ont des effets toxiques repérés dans le groupe 1, d'autres des effets moins marqués relevant du groupe 1B et d'autres appartiennent au groupe 2. Les éthers de glycol de la série P n'ont pas d'effets toxiques notables.

Il existe des travaux sur les expositions professionnelles aux éthers de glycol et sur les risques associés à celles-ci mais une difficulté d'évaluation résulte du fait qu'il y a moins de cinq laboratoires en France qui dosent les produits d'élimination des éthers de glycol dans l'urine.

Au sujet des polluants de l'air intérieur, le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ a estimé qu'il existait des informations fiables sur l'oxyde de carbone et notamment sur les intoxications résultant de l'utilisation d'appareils de chauffage à pétrole lampant notamment dans le Nord, comme cela a été montré par le Dr. Monique MATHIEU-NOLF du centre antipoison de Lille à l'occasion du congrès de décembre 2005 sur « Habitat et toxiques ». De même a été mise en évidence la pollution des moteurs à explosion sans catalyse.

A propos des composés organiques volatils (COV), le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ a noté qu'une étude de l'antenne de l'INERIS à Lille en avait peu recensé dans l'habitat, même si les COV sont des constituants des peintures.

Quant au formaldéhyde, cancérogène reconnu par le CIRC, toutes les sources domestiques en sont connues et recensées dans la base nationale des produits et composants (BNPC) ; en outre, le mobilier en dégage aussi.

De même, le benzène, autre cancérogène, cause des méfaits à travers l'essence sans plomb. En effet, les pots catalytiques froids émettent des dérivés du benzène non dégradés correctement même si le taux de benzène dans les carburants a été réduit de 5 à 1  %. A cet égard peut être signalé le problème posé par les stations de carburants situés à proximité des habitations ; il pourrait être envisagé de les équiper de récupérateurs de vapeurs d'hydrocarbures - installations à même d'absorber environ 90 % desdites vapeurs. Mais, à l'heure actuelle, les concentrations de benzène en ces lieux peuvent atteindre plusieurs centaines de microgrammes par mètre cube au lieu de se limiter à des taux inférieurs à 5 voire même à 2 microgrammes par mètre cube selon les chiffres du Conseil supérieur d'hygiène publique de France.

Le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ a signalé que les phtalates, dont il est simplement établi que la concentration est faible dans l'air ambiant des habitations, sont l'objet de controverses quant à leur qualité de perturbateurs endocriniens.

Il a noté que, pour l'Observatoire de la qualité de l'air intérieur (OQAI), la recherche dans l'air des habitations du dichlorvos cancérogène ainsi que du benzène et du formaldéhyde était prioritaire.

Le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ a indiqué ensuite que les données convergeaient pour reconnaître que certains pesticides utilisés comme produits de traitement de jardin étaient des perturbateurs endocriniens, comme l'a signalé le premier colloque « Environnement et santé » tenu à Rouen en octobre 2005. Cependant trop peu de moyens sont consacrés à la recherche sur ces perturbateurs alors que des techniques de pointe seraient à mettre en oeuvre permettant, par exemple, l'analyse des pesticides dans les cheveux alors que ces mêmes pesticides n'auraient pu être détectés par des méthodes classiques d'analyse de l'urine et du sang des mêmes personnes exposées. Il a ensuite noté que le glyphosate était un cancérogène alors que son usage est banalisé ; par ailleurs, certains gels douche ou pâtes dentaires contiennent des parabens qui sont des conservateurs indésirables. De même, sont parfois présents des dérivés iodés (BHT, toluène...- voir documents à remettre).

Par ailleurs, le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ a relevé que certains désodorisants d'intérieur contenaient du benzène à un taux supérieur à 2 %, ce qui est dangereux, ou encore du formaldéhyde ou du styrène, ce qui rendrait souhaitable l'identification des risques de ces produits. De plus, le dioxyde d'azote est présent dans l'air intérieur du fait de l'aération elle-même qui fait pénétrer l'air extérieur dans les habitats.

Le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ a souligné, parmi les problèmes majeurs à résoudre en priorité, l'amélioration de la qualité des outils analytiques et de la veille sanitaire chez l'homme car certains problèmes peuvent exister même en dessous des seuils possibles de détection en raison de la présence de perturbateurs endocriniens chez l'animal comme chez l'homme, même si un facteur 100 d'amélioration de la sensibilité des analyses a été observé au cours des trente dernières années. C'est ainsi qu'aujourd'hui, un comprimé contenant un milligramme de principe actif peut être détecté durant dix jours dans les urines, alors qu'il y a trente ans un milligramme du même produit passait inaperçu dans une analyse effectuée immédiatement après l'absorption du comprimé. De même, un mois après l'ingestion d'ecstasy, il est possible d'en détecter la présence dans les cheveux grâce à l'excellence des techniques françaises en ce domaine.

Quant aux moyens d'évaluation de la toxicité chez l'animal, il existe des lacunes dans les domaines neurotoxique, immunotoxique et pour les perturbateurs endocriniens.

Des axes nouveaux de recherche apparaissent comme les cultures cellulaires sur des cellules cancéreuses alors que ces cultures sont impossibles sur les cellules saines.

Le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ a aussi souligné que, dans le corps humain, certaines substances se dégradent parfois en substances plus toxiques encore ce qui constitue un problème majeur.

Il a insisté aussi sur les progrès de la toxicogénomique à travers les puces à ADN, par exemple l'impact du gène P53 face à un pesticide est testé sur des automates ; un centre utilisant ces méthodes, le Centre national de toxicogénomique, existe aux Etats-Unis d'Amérique ; il a mis en place le National Toxicology Program consacré aux puces ADN qui sont la voie d'avenir. Toujours aux Etats-Unis, des recherches sont menées sur les gènes des souris, avec un passage prévu à l'homme, et il semblerait que ce passage ne pose pas trop de problèmes. Des tests rapides pourraient être envisageables mais REACH n'a rien prévu à cet égard.

Au sujet des nanoparticules, le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ a indiqué que la nanotoxicologie permettrait d'utiliser les puces à ADN et les particules ultrafines.

Abordant ensuite la question des structures et des hommes, le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ a déploré d'abord le manque de données dû notamment à l'insuffisance du nombre de laboratoires de toxicologie bien équipés. Par exemple, en Normandie (qui comprend cinq départements), un seul laboratoire existe au Havre tandis que certaines régions n'en possèdent aucun. Il existe également un laboratoire à Lille et un autre à Angers, mais ils n'effectuent qu'une surveillance partielle ne pouvant donc aboutir qu'à des résultats très limités.

En ce qui concerne les hommes, le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ a estimé qu'il existait un dramatique déficit de toxicologues ; de plus, l'absence de filières de qualification à Paris peut contribuer à dissuader les internes en biologie médicale de s'engager vers la toxicologie.

En outre, le déficit en toxicologues touche tous les pans de la toxicologie au-delà des hôpitaux eux-mêmes alors même qu'il serait souhaitable de développer des équipes pluridisciplinaires.

En conclusion, le Pr. Jean-Pierre GOULLÉ est revenu sur les statistiques de la progression des cancers pour estimer que les chiffres INSERM publiés à la fin de 2005 étaient incontestables et qu'on pouvait considérer que 50 % de cette augmentation étaient dus au vieillissement, ce qui résulte des constatations effectuées par les médecins libéraux sur le terrain puisqu'il n'existe pas de registre du cancer sur tout le territoire. Il a recommandé à cet égard la consultation des Actes du congrès de l'Union régionale des médecins libéraux d'octobre 2005 ; de plus, le ministère de l'Economie et celui de la Santé avaient fourni des chiffres publiés par la suite rendant compte du premier congrès national de pathologie environnementale. Enfin, il a estimé que l'intervention du Pr. Charles SULTAN à ce congrès constituait un apport de premier plan.

Documents de référence :

- Contribution de l'Académie nationale de médecine au rapport de l'OPECST « Risques et dangers pour la santé humaine de substances chimiques d'usage courant : éthers de glycol et polluants de l'air intérieur », Pr. Jean-Pierre GOULLÉ et Pr. Claude BOUDÈNE, Professeur honoraire de toxicologie à la Faculté de pharmacie de Paris-Sud, membre et ancien Président de l'Académie nationale de médecine, Directeur du Centre de reherche toxicologique (Châtillon)