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Risques chimiques au quotidien : éthers de glycol et polluants de l'air intérieur. Quelle expertise pour notre santé ? Compte-rendu des auditions (tome 2)

 

PROGRAMME AGRICULTURE ET CANCER DU CENTRE RÉGIONAL DE LUTTE CONTRE LE CANCER (AGRICAN - CAEN) - INSTITUT DE SANTÉ PUBLIQUE, D'ÉPIDÉMIOLOGIE ET DE DÉVELOPPEMENT - ISPED - BORDEAUX II

Sites Internet : http ://www.grecan.org/agrican.html et http ://www.isped.u-bordeaux2.fr

Dr. Pierre LEBAILLY, Responsable du programme Agriculture et cancer (AGRICAN) de Basse-Normandie du Centre régional de lutte contre le cancer François Baclesse & Groupe Régional d'Etudes sur le CANcer (GRECAN-EA1772) de Caen
Dr. Isabelle BALDI, Institut de santé publique, d'épidémiologie et de développement (ISPED), Bordeaux II

(20 mars 2007)

Le Dr. Pierre LEBAILLY a indiqué qu'il avait été biologiste puis épidémiologiste après avoir été un temps toxicologue et qu'il travaillait actuellement au centre régional de lutte contre le cancer de Basse-Normandie.

Il a précisé qu'il existe des registres des cancers en Basse-Normandie et que le nombre de nouveaux cas de cancers est imparfaitement connu en France car il est le résultat d'une extrapolation faite à partir de la quinzaine de départements (environ 16% de la population française) disposant de registres.

Le Dr. Isabelle BALDI, médecin épidémiologiste, spécialiste en santé publique est titulaire d'un DEA d'épidémiologie et d'une thèse d'Etat sur les effets sur la santé des pesticides dans le milieu professionnel agricole. Elle travaille actuellement au Laboratoire santé, travail, environnement (LSTE) de l'Université de Bordeaux II.

Créé en 1994, ce laboratoire en est actuellement à sa troisième phase de contractualisation de l'équipe d'accueil 3672.

Les thèses du Dr. Isabelle BALDI et du Dr. Pierre LEBAILLY étant à peu près concomitantes, c'est dès le début de leurs carrières qu'ils ont commencé à élaborer des projets communs.

Le Dr. Isabelle BALDI a ensuite présenté une approche épidémiologique des effets sur la santé des pesticides. Elle a rappelé que l'épidémiologie avait pour fonction de rechercher les déterminants des états de santé et que cette discipline se situe en général dans le domaine de l'observation, domaine où l'interprétation causale ne peut être directe et certainement pas de nature statistique.

La France est au premier rang européen et au quatrième rang mondial (les Etats-Unis d'Amérique occupant le premier, le Japon le troisième et le Brésil, depuis très récemment, le deuxième) pour la consommation de pesticides, qui oscille entre 75.000 et 100.000 tonnes par an.

Dr. Isabelle BALDI a mené une étude sur les expositions professionnelles mais il est évident qu'il existe une interaction avec les expositions domestiques, d'autant que les produits professionnels, ou des produits proches, sont parfois aussi utilisés en milieu domestique. Cependant, les expositions professionnelles conduisent à des niveaux d'expositions plus élevés et peuvent être mieux catégorisées.

Elle a indiqué que dans l'étude CEREPHY sur les tumeurs cérébrales, une comparaison en matière d'expositions a été faite entre 221 cas et une population témoin de 442 personnes tirées au sort. Les expositions professionnelles et les expositions environnementales de ces personnes ont été examinées à partir de questionnaires d'où il a pu être déduit un risque. Pour les gliomes, il est apparu qu'il y avait 47 % de cas supplémentaires chez les professionnels et même que, pour les personnes les plus exposées, le risque était multiplié par deux ou trois.

Une étude CERENAT a étendu cette recherche au-delà de la Gironde, aux départements de l'Hérault, de la Manche et du Calvados ; cette étude, actuellement en phase finale d'inclusion, portera sur 600 cas et 1200 témoins.

L'étude PHYTOPARK sur la maladie de Parkinson en Gironde, qui prenait aussi en compte les champs électromagnétiques, a montré que les risques étaient multipliés par deux pour les professionnels exposés. Il s'agit de la première étude française de ce type.

Quant à l'étude AGRICAN menée par le Dr. Pierre LEBAILLY, elle porte sur les cancers agricoles à partir de douze départements possédant des registres du cancer avec une population cible d'environ 570.000 personnes dont 190.000 ont répondu à un questionnaire, tous les secteurs agricoles étant représentés. C'est à partir de cette population qu'intervient le suivi de la survenue des cancers dans le temps avec la comparaison entre des groupes diversement exposés, en se demandant pour chaque cas si l'individu est ou non agriculteur, céréalier, viticulteur, s'il réalise personnellement le traitement avec les pesticides et s'il utilise tel ou tel produit. Cette étude est incluse dans un consortium international regroupant quatorze cohortes pour six pays (Canada, Corée du Sud, France avec AGRICAN, Norvège, Nouvelle-Zélande et Etats-Unis d'Amérique.

L'étude PHYTONER menée en Gironde depuis 1997 porte sur environ mille personnes et sa dernière synthèse de suivi a été effectuée en 2002-2003 à l'aide de tests neurocomportementaux (mémorisation, attention) ; ces tests ont fait apparaître une altération des fonctions cognitives chez les personnes exposées et des troubles précurseurs de démence avec un risque multiplié par trois. Le Dr. Isabelle BALDI a fait observer qu'il était plus difficile en épidémiologie qu'en expérimentation de déduire une relation de cause à effet car il existe de nombreux biais d'observation et les facteurs de risque sont multiples. Par exemple, il peut y avoir en même temps utilisation de pesticides et exposition à des rayonnements ionisants. Il convient donc de croiser les études, d'analyser la corrélation entre la durée d'exposition et l'augmentation du risque, etc. Il s'agit là d'un travail d'équipe.

Le Dr. Pierre LEBAILLY a souligné que, dans les enquêtes épidémiologiques, il fallait identifier les malades et les non-malades et il a relevé que, s'il existait des données sur les exploitants agricoles, il y avait peu de données sur les salariés agricoles. A cet égard, il est apparu que, pour les agriculteurs exploitants, l'espérance de vie est supérieure à celle de la population générale tandis que, pour les salariés agricoles, l'espérance de vie est de loin inférieure à celle de la population générale, puisqu'elle se situe tout en bas de l'échelle.

Pour trouver des données représentatives en France, il faut recourir au fichier des registres de tumeurs, mais il n'en existe pas de national contrairement à la quasi-totalité des pays du Nord de l'Europe. En effet la couverture française est aussi incomplète en matière de registres du cancer spécialisé (seulement trois), que de registres généraux (seulement une dizaine). Au total, il y a en métropole 7,7 millions de personnes couvertes par ces registres.

Il résulte de ces documents qu'il existe une sur-mortalité par cancer dans l'ouest, le nord et l'est du pays et une sous-mortalité dans le sud-ouest. La consultation de ces documents conduit à souhaiter une homogénéisation de la collecte de données et un système actif car certaines pathologies évoluent très rapidement ; pour l'instant, ce système actif n'existe pas, ainsi que l'a montré l'épisode de la canicule de l'été 2003.

Le Dr. Pierre LEBAILLY a insisté sur la nécessité de suivre les personnes dans le temps et de recueillir des données stables dans le temps, c'est-à-dire sans changer les critères et en maintenant les financements accordés. Il a insisté aussi sur la nécessité de croiser les fichiers même s'il est parfois difficile d'opérer ce croisement. De plus, il importe de bien identifier les données représentatives, ce qui est souvent difficile ; c'est ainsi qu'une liste des utilisateurs de pesticides n'existe pas en France tandis que certains pays comme les Etats Unis d'Amérique délivrent des licences d'utilisation sans qu'il puisse d'ailleurs être déterminé si c'est bien le titulaire de la licence qui pulvérise les pesticides.

Le Dr. Pierre LEBAILLY a souhaité que soient davantage développés des outils pour aborder la relation dose-effet en faisant intervenir la notion de fréquence d'utilisation tout comme la liste des produits utilisés mais, pour l'instant, ces deux données manquent. Beaucoup de questions se posent encore sur les niveaux d'exposition professionnels environnementaux et sur les a priori à combattre. En effet, certaines personnes passent dans les rangs de vigne après leur traitement aux pesticides, courant ainsi le risque d'être plus exposées que les personnes ayant procédé elles-mêmes au traitement.

Le Dr. Pierre LEBAILLY a noté qu'en France il existait beaucoup d'informations sur l'eau et sur les aliments solides mais extrêmement peu de données sur le milieu domestique. Il a insisté de nouveau sur la grande importance de la méthodologie et a mentionné l'oubli de certaines expositions ; c'est ainsi qu'en cas de vaporisation d'un anti-moustique dans une chambre, une nuit passée dans cette pièce peut équivaloir à l'absorption d'autant de pesticides que ceux présents dans l'eau de boisson de toute une année. Il a noté que le Fipronil était un insecticide utilisé par tous et que dans les produits du jardin se trouvait du diméthyle d'arsénite.

De plus, quatre ministères sont responsables du champ santé-pesticides : ceux de l'agriculture, de l'environnement, de la santé et de l'industrie, ce qui ne facilite pas les choses.

Il a souligné qu'il existait encore des zones soumises à des épandages aériens, par exemple la Camargue et les Landes, et a souhaité qu'une réflexion sur cet usage soit développée.

Il a ensuite regretté que, dans la réglementation le tonnage joue un grand rôle alors qu'un tonnage faible peut être problématique pour certains produits, par exemple l'arsenic.

Le Dr. Pierre LEBAILLY a insisté sur l'importance essentielle de la transdisciplinarité qui permet d'établir des liens entre la chimie analytique, la biologie cellulaire, la biologie moléculaire, l'hygiène industrielle, l'ergonomie, l'épidémiologie et la sociologie mais les partenaires pour mener une réflexion transdisciplinaire sont difficiles à trouver.

Il a remarqué aussi que, parfois, des expositions sont trop complexes et trop rares pour que l'épidémiologie puisse jouer un rôle. De plus, il est difficile d'utiliser du sang pour constituer des biothèques lorsque le sang est prélevé à une autre fin. Or, on a toujours besoin de quelques données sur la personne mais la culture de la biothèque est quasiment inexistante en France contrairement à la Scandinavie, au Royaume-Uni et aux États-Unis d'Amérique.

Le Dr. Pierre LEBAILLY a précisé que le recours à l'ergonomie permettait de quantifier l'exposition et que la sociologie permettait de mettre en valeur les différences d'attitude face à la protection contre le risque.

Il a aussi attiré l'attention sur des difficultés françaises : problèmes pour recueillir des données exhaustives, pour suivre les individus - en effet les registres nominatifs sans numéro de sécurité sociale sont difficiles à utiliser donc à croiser ; l'action conjuguée du Comité consultatif sur le traitement de l'information en matière de recherche dans le domaine de la santé (CCTIRS) et de la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) font que trop de temps et d'énergie sont nécessaires pour surmonter les obstacles réglementaires. L'enfermement géographique l'emportant sur la multidisciplinarité, les canceropôles se referment sur eux-mêmes car l'Institut national du cancer (INCa) impose cela. Pour le Dr. Pierre LEBAILLY, cela n'est pas scientifique, un faible nombre d'équipes entraînant un faible nombre d'initiatives et de nouvelles pistes de recherche et donc, au final, un faible nombre de publications.

Le Dr. Pierre LEBAILLY a aussi déploré que les soutiens financiers soient parfois interrompus et qu'il n'existe que peu ou pas de postes techniques - c'est ainsi que le Groupe régional d'étude sur le cancer (GRECAN) comprend soixante deux personnes soit trente et un équivalents temps plein pour un financement de fonctionnement de 45K€ par an fourni par sa tutelle (ministère de la recherche) ce qui rend le rôle des associations caritatives (Ligue contre le cancer, Association pour la recherche sur le cancer-ARC, Fondation de France) déterminant dans son financement surtout pour faire émerger les projets. Enfin, les tutelles ne prennent aucune initiative novatrice. Dans ce contexte, l'Agence française de sécurité sanitaire de l'environnement et du travail (AFSSET) semble constituer une bonne évolution pour soutenir la recherche notamment en procédant à des appels d'offres indépendamment des saisines qui lui sont adressées.

Le Dr. Pierre LEBAILLY s'est demandé si quelqu'un comprenait l'organisation sanitaire française actuelle et a estimé que le rôle de l'Agence nationale de la recherche (ANR) était, dans son activité propre, totalement marginal. Il a ajouté que le budget de l'AFSSET était égal à 30 % du budget d'AGRICAN et qu'il ne faut surtout éviter d'en venir à un fonctionnement de la recherche reposant sur une agence de moyens unique car plus rien de nouveau n'émergerait. Le Dr. Pierre LEBAILLY a déploré qu'aucun portail Internet ne permette d'avoir une vue synthétique de tous les appels d'offres lancés en France et qu'il n'y ait pas de réflexion sur un calendrier homogène de publication des appels à projets (une période identique pour tous les financeurs potentiels) ce qui permettrait de regrouper le temps passé à cette tâche malheureusement nécessaire. Il a indiqué que le laboratoire GRECAN travaillait avec un seul personnel administratif et s'est demandé si une petite ou une moyenne entreprise pourrait fonctionner de la sorte en insistant sur le fait qu'un chercheur ne peut travailler seul.

A cet égard, le Dr. Isabelle BALDI a déploré qu'un tiers du temps des chercheurs soit consacré à chercher des financements.

Interrogé sur l'existence de pressions éventuellement exercées par des lobbies sur des chercheurs, le Dr. Pierre LEBAILLY a indiqué que l'Union des industries de la protection des plantes (UIPP) finançait ses travaux mais n'exerçait aucune pression.

Au sujet des travaux du Pr. Charles SULTAN, le Dr. Isabelle BALDI a indiqué qu'il n'existait pas d'étude épidémiologique publiée par ce professeur et le Dr. Pierre LEBAILLY a indiqué que le Pr. Charles SULTAN avait produit une série de cas et un constat de clinicien mais que ses données étaient dépourvues de méthodologie et qu'il n'existait aucune publication de celui-ci sur les facteurs de risques.