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A quoi sert le baccalauréat ?

 

3. La dénonciation du règne du « mémento »

Les conséquences de la réforme de 1840 font très vite l'objet de critiques incessantes. Le baccalauréat apparaît alors comme un examen évaluant les seules capacités de mémorisation des candidats, entraînées à coup de relectures d'un manuel et de cours dispensés au sein des « boîtes à bachot » qui fleurissent alors. A l'évidence, le cadre étroit des programmes ne permet pas de prendre la mesure des candidats. Les candidats, quant à eux, voient dans le « bachot » un exercice largement stérile, ce que traduira Flaubert dans L'éducation sentimentale en faisant résonner au milieu de la révolution de 1848 ce cri : « à bas le baccalauréat ! »

LA PREMIÈRE FEMME BACHELIÈRE : JULIE DAUBIÉ

Il faut attendre 1861 pour voir la première femme bachelière. Il s'agit de Julie-Victoire Daubié, originaire des Vosges, et qui obtient le précieux diplôme en 1861 à Lyon. Encore a-t-elle dû pour cela entamer une sorte de « tour de France » des facultés afin de trouver celle qui, en dépit de tout texte réservant l'accès à l'examen aux hommes, accepterait d'enregistrer l'inscription d'une femme. Après plusieurs refus et d'innombrables démarches, c'est donc à Lyon qu'elle obtient enfin de pouvoir tenter sa chance.

Malgré sa réussite, Julie-Victoire Daubié n'est pas au bout de ses peines. Le ministre de l'instruction publique d'alors, Gustave Rouland, refuse en effet de signer le diplôme, au motif qu'il « ridiculiserait [ainsi] le ministère ». Il faudra finalement l'intervention personnelle de l'impératrice Eugénie pour que son diplôme soit délivré à la nouvelle bachelière.

Aussi les réformes se succèdent-elles alors, afin de renforcer les épreuves : en 1852, Fourtoul prend la décision de créer une seconde épreuve écrite, qui sera ou une composition latine ou une composition française. En 1857, ce deuxième écrit devient une épreuve de discours latin, tel qu'il est alors pratiqué dans les classes de rhétorique.

Dans le même temps, le baccalauréat ès sciences connaît lui aussi de nouvelles réformes : une fois réunifié, il devient en effet indépendant du baccalauréat ès lettres et conquiert ainsi son autonomie. Ce premier accroc dans le monopole du baccalauréat ès lettres sera bientôt suivi d'autres, tant sont déjà nombreuses les familles qui estiment qu'il n'est pas besoin d'être particulièrement versé dans les humanités pour poursuivre notamment des études de médecine.

Aucune de ces réformes ne suffisait toutefois à faire du baccalauréat autre chose qu'un exercice de mémorisation, du moins à l'oral. Aussi dès son arrivée au ministère de l'instruction publique, Victor Duruy s'attelle à son tour à ce qui, en quelques années, est devenu la grande affaire de tout nouveau ministre : la réforme du baccalauréat. Le 24 octobre 1862, il adresse donc en conséquence une circulaire aux recteurs et leur indique que lors l'une des prochaines sessions du baccalauréat, l'un des sujets de composition écrite sera national. Une fois corrigées, les copies devront être adressées au ministère, qui pourra ainsi prendre la mesure de l'homogénéité du niveau des bacheliers et de la correction.

Ses objectifs, énoncés dans la note qu'il adresse au Conseil impérial de l'instruction publique sur le réforme du baccalauréat en 1864, sont des plus simples : « simplifier la matière et la forme de l'examen, le renforcer pour en augmenter la valeur ».

C'est l'objet même du règlement du 28 novembre 1864, qui alourdit de manière particulièrement substantielle les épreuves. A l'écrit, les candidats devront passer trois épreuves : une version latine de deux heures, une composition latine de 3 heures et une composition française sur un sujet de philosophie de 4 heures. A l'oral, les aspirants bacheliers seront interrogés sur les auteurs grecs, latins et français ainsi que sur la philosophie, l'histoire et la géographie ainsi que les éléments des sciences. A leur demande, ils peuvent également subir une interrogation de langue vivante. En conséquence, la durée totale de l'oral est portée à 45 minutes.

VALLÈS ET LA FIGURE DU BACHELIER

Fils d'enseignant lui-même, mais d'enseignant des petites classes, Jules Vallès va fixer avec les deux premiers romans de sa trilogie L'Enfant, Le Bachelier et L'Insurgé le type même du bachelier confronté à l'humiliante épreuve du déclassement, alors même qu'il n'a pas souhaité faire d'études.

L'Enfant s'achève ainsi sur une fugue, qui vient traduire le divorce grandissant entre un enfant qui n'aspire pas aux études et un père qui a soif de promotion sociale par l'instruction. Cette opposition trouve son expression la plus pure dans la scène fameuse où l'enfant écrit à son père : « Je veux être ouvrier ».

Le Bachelier s'ouvre à son tour sur une formule lapidaire, qui exprimera bientôt tout le désespoir de Jacques Vingtras : « J'ai de l'éducation ». C'est que malgré son diplôme, le jeune bachelier ne parvient pas à s'établir et fait l'expérience amère d'un déclassement d'autant plus douloureux qu'il vient en quelque sorte confirmer l'intuition de l'enfant : le baccalauréat ne lui servirait à rien.

Vallès, lui-même bachelier, non sans difficultés, en 1852, a beaucoup mis de sa propre expérience dans ces oeuvres, qui soulignent avec une acuité inégalée l'hypocrisie d'une promotion scolaire qui ne suffit pas à gommer à elle seule les inégalités de condition.

Par ailleurs, Victor Duruy renonce au principe même d'un programme formulé sous forme de questions et d'auteurs pouvant faire l'objet d'une interrogation ou d'une explication de texte. Par ailleurs, l'oral ne porte plus que sur les matières enseignées dans les classes de rhétorique et de philosophie ou de mathématiques élémentaires. Le baccalauréat acquiert alors son caractère de diplôme sanctionnant non plus toute la scolarité secondaire, mais bien le dernier cycle du secondaire supérieur.

Cette réduction s'est toutefois faite au prix d'un nouvel alourdissement du baccalauréat et la forme même de l'oral unique semble alors toucher à ses limites : une réorganisation d'ampleur paraît donc de plus en plus nécessaire.