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A quoi sert le baccalauréat ?

 

2. La longue querelle du latin

Aussi la question fondamentale n'a-t-elle toujours pas été tranchée : la culture humaniste traditionnelle, fondée sur la lecture et le commentaire des oeuvres majeures de l'Antiquité, doit-elle toujours fournir le socle sur lequel se fonde l'ensemble de l'enseignement secondaire, et avec lui le baccalauréat ?

L'arrivée au pouvoir des Républicains va précipiter les choses. Ceux-ci sont en effet bien souvent partisans d'une culture plus équilibrée et plus moderne, qui délaisserait le latin au profit d'un enseignement traitant harmonieusement des lettres et des sciences. Les programmes du secondaire sont progressivement revus en ce sens, cette modification trouvant sa consécration dans le décret du juin 1880 qui remplace la composition latine pratiquée à la fin de la classe de rhétorique par une composition française, la version de langue vivante devenant quant à elle un thème passé au cours de la seconde partie de l'examen. Enfin une épreuve de composition scientifique est introduite à l'issue de la classe de philosophie.

L'ÉTONNANTE PERSISTANCE DU BACCALAURÉAT :
L'EXEMPLE DE L'ÉCOLE DES ROCHES3(*)

Malgré les critiques récurrentes dont il fait l'objet, la valeur sociale du baccalauréat est telle qu'elle fait obstacle à sa disparition.

L'exemple de l'école des Roches le montre : fondée par Edmond Demolins en 1899 pour faire pièce à l'enseignement traditionnel français, qu'il a largement critiqué en 1898 dans son réquisitoire en règle, A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons ?, sa nature alternative aurait dû en faire un lieu où les futures élites, notamment économiques, se formeraient à l'abri des travers du système français.

Tel fut le cas, sauf sur un point : Demolins est bien vite obligé de prévoir une préparation au baccalauréat, les parents acceptant l'innovation, mais n'étant pas prêts à renoncer au diplôme.

Ces évolutions trouvent un écho dans la création, à la même période, d'un baccalauréat de l'enseignement secondaire spécial, qui avait été décidé par Victor Duruy en 1864, afin d'offrir une voie alternative aux enfants issus des milieux aux yeux desquels la culture classique n'est pas prépondérante. Ce nouveau diplôme donnera accès aux facultés de médecine et de sciences et connaît très vite un grand succès : à l'évidence, le problème du maintien du latin se pose donc à nouveau.

Une nouvelle grande enquête est donc lancée, afin de faire le bilan de l'effet des réformes précédentes et d'esquisser de nouvelles propositions. A l'initiative de Léon Bourgeois, elle aboutit le 9 août 1890 à la parution d'un nouveau décret réorganisant non plus seulement les épreuves, mais aussi les filières.

Pour mettre fin à la concurrence qui se développaient entre elles, le baccalauréat ès lettres et les baccalauréats ès sciences sont réunifiés, donnant ainsi naissance au baccalauréat de l'enseignement secondaire classique comportant une première partie unique et une seconde partie subdivisée en deux séries, l'une philosophique et comportant une seule épreuve, une dissertation de philosophie, l'autre de mathématiques, accompagnée elle aussi d'une seule épreuve, une composition de mathématiques et de physique. La classe de rhétorique mène ainsi soit à celle de philosophie, soit à celle de mathématiques élémentaires.

Dans le même temps, les modalités de l'examen sont profondément revues : trois sujets sont offerts pour chacune des compositions écrites, la notation de 0 à 20 vient remplacer l'évaluation traditionnelle opérée par voie de suffrages exprimés par des boules de différentes couleurs et l'introduction du livret scolaire est décidée : il permettra de tenir compte des éventuels accidents, comme le réclamaient depuis longtemps les familles et les enseignants eux-mêmes.

LES ANNÉES 1890 : LE BACCALAURÉAT SUR LA SELLETTE4(*)

C'est dans les années 1890 que la vague de contestation du baccalauréat atteint son sommet.

Devant la commission d'enquête parlementaire présidée par Alexandre Ribot, Gaston Boissier déclare en effet en janvier 1899 : « je vais finir ma déposition en vous parlant du baccalauréat ; c'est un sujet dont on parle beaucoup en ce moment et qui a une grande importance. Il est à la mode de dire du mal de cet examen ; pour des raisons différentes, il a contre lui tout le monde. Les élèves le trouvent trop fort, les professeurs le trouvent trop faible ; il inquiète ceux qui le passent, il ennuie ceux qui le font passer. C'est un ensemble de colères contre lesquelles on a grand peine à lutter ».

Les reproches sont en effet multiples : ils portent sur les sujets, qui peuvent déclencher à l'époque des réactions aussi violentes qu'elles le sont aujourd'hui. Le choix comme sujet d'examen de la déclaration d'amour de Phèdre à Hippolyte par la faculté des lettres de Toulouse en 1895 conduit ainsi à la mise en cause d'un baccalauréat « pornographe » au motif qu'il cultive là le spectacle d'une passion incestueuse sans y joindre les vertueuses protestations par lesquelles Hippolyte accueille cette déclaration.

L'aléa de l'épreuve est également souligné : on s'interroge beaucoup sur la possibilité de mettre en place un contrôle continu ou de tenir compte, à tout le moins, du passé scolaire de l'élève, afin de réparer d'éventuels accidents. De même, la question de l'organisation d'un examen interne à chaque établissement se pose.

Enfin, et de manière plus générale encore, nombreux sont ceux qui s'interrogent sur le sens d'un baccalauréat délivré par un enseignement supérieur dont les exigences apparaissent de plus en plus déconnectées de celles du secondaire. La difficulté excessive du baccalauréat est ainsi mise en cause.

Celle-ci apparaît de plus en plus illégitime pour deux raisons principales :

- elle est liée au choix des humanités classiques comme mode de sélection, choix dont la légitimité est à présent largement mise en doute ;

- l'accès au baccalauréat étant le vecteur principal de toute élévation sociale, sa difficulté excessive apparaît pour certains comme le signe d'une volonté d'empêcher de plus fréquentes progressions.

Les années 1890 sont donc celles où le baccalauréat se voit reprocher de n'être plus qu'un signe de distinction et où la figure des malheureux « recalés » devient l'incarnation vivante de ce reproche.

L'unification du baccalauréat n'est toutefois qu'apparente : l'enseignement secondaire spécial devient, par décret du 4 juin 1891, l'enseignement secondaire moderne, couronné à son tour par un baccalauréat qui lui est propre, dont la naissance est prévue par un décret du 5 juin 1891.

La persistance de la division des filières, aussi bien au sein du baccalauréat de l'enseignement secondaire classique qu'entre les différents baccalauréats eux-mêmes semble ainsi insurmontable : les humanités classiques restent une référence, de plus en plus contestée toutefois, et le succès de l'enseignement secondaire spécial, plus moderne, témoigne du fait que le contenu du baccalauréat ne répond plus aux attentes d'une partie de la société, soit qu'elle ne partage pas le même tropisme littéraire classique, soit qu'elle ne raisonne plus en termes de culture, mais de destination des différents baccalauréats. De la même manière qu'il pouvait quelques années auparavant paraître étrange à certains de contraindre à des études littéraires préalables un élève de tempérament scientifique, il commence à paraître singulier de former tous les élèves sur un même modèle imprégné de culture classique. Au tournant du siècle, le baccalauréat se trouve dès lors confronté à la question de la modernité de son contenu.

* 3 Ces éléments sont tirés de la communication de Mme Nathalie Duval, PRAG à l'université de Paris-IV-Sorbonne, « Un projet d'école contre le baccalauréat : l'École des Roches (1898-1899) », Colloque de Lille, 14, 15 et 16 mai 2008, actes à paraître.

* 4 Ces données sont pour une large part tirées de la communication de M. Jean-François Condette, maître de conférences à l'IUFM Nord-Pas-de-Calais, « Arbitraire, pornographe ou malfaiteur, le baccalauréat en accusé : les enjeux polymorphes d'une certification contestée dans les années 1890 », Colloque de Lille, 14, 15 et 16 mai 2008, actes à paraître.