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Les nouveaux médias : des jeunes libérés ou abandonnés ?

 

3. L'éducation aux médias dans les textes

a) Une existence législative récente

C'est la loi n° 2005-380 du 23 avril 2005 d'orientation et de programme pour l'avenir de l'école qui contient pour la première fois, dans son rapport annexé, des orientations explicites concernant l'éducation aux médias : « la place croissante de l'information dans la société rend indispensable l'éducation de tous les élèves à la lecture et à l'analyse critique des médias d'information. L'éducation aux médias sera donc renforcée : le travail avec les médias trouve sa place dans de nombreuses disciplines ou enseignements ; seront encouragées les invitations faites aux journalistes à venir présenter leur métier ou à aider les élèves à réaliser un journal dans l'établissement. Les élèves de classe de terminale pourront bénéficier d'un abonnement d'un mois à un quotidien d'information générale. Par cette rencontre avec les grandes questions d'actualité traitées dans la presse écrite, les lycéens pourront, dans l'année du baccalauréat, compléter leur culture générale, élargir leur horizon de références et se préparer à exercer leurs responsabilités de citoyen. Pour sa part, le service public de l'audiovisuel contribue, par la diversité et la qualité de ses productions et l'intérêt pédagogique de ses documents, à la mission éducative de l'école. »

L'ambition est donc réelle et la volonté clairement affichée. Il reste que, d'une part, la disposition indiquant que chaque élève de terminale pourrait bénéficier d'un abonnement d'un mois à un quotidien d'information est restée lettre morte et, d'autre part, les nouveaux médias ne sont pas évoqués, alors qu'ils sont les premiers concernés par les pratiques des jeunes.

b) Une insertion utile dans le socle commun de connaissances mais insuffisante

C'est ensuite la parution du décret n° 2006-830 du 11 juillet 2006 relatif au socle commun de connaissances et de compétences et modifiant le code de l'éducation qui installe pour la première fois l'éducation aux médias en tant que telle parmi les objectifs fondamentaux officiellement assignés au système éducatif. Même si, depuis M. René Haby, il existait des recommandations concernant l'utilisation de la presse par les professeurs et des mentions dans les programmes de plusieurs disciplines, ces orientations étaient dispersées et n'avaient pas la même visibilité.

Le décret détermine ce que « nul n'est censé ignorer en fin de scolarité obligatoire sous peine de se trouver marginalisé ou handicapé » : il mentionne explicitement l'éducation aux médias, désormais présente dans tous les piliers du socle, mais surtout dans le quatrième et le sixième piliers.

Votre rapporteur a noté les mentions suivantes, qui concernent de près ou de loin, l'éducation aux médias :

- dans le pilier 1, « maîtrise de la langue » : « concourir au développement de l'intérêt des élèves pour la presse écrite » ;

- dans le pilier 2 consacré à la pratique d'une langue vivante étrangère est mentionné « le désir de communiquer avec les étrangers dans leur langue, de lire le journal et d'écouter les médias audiovisuels étrangers, de voir des films en version originale » ;

- le pilier 4 avec le B2i a formalisé un référentiel applicable à la maîtrise des médias : « la culture numérique implique l'usage sûr et critique des technologies de la société de l'information. Il s'agit de l'informatique, du multimédia et de l'Internet, qui désormais irriguent tous les domaines économiques et sociaux. Ces techniques font souvent l'objet d'un apprentissage empirique hors de l'école ; il appartient néanmoins à celle-ci de faire acquérir à chaque élève un ensemble de compétences lui permettant de les utiliser de façon réfléchie et plus efficace ».

- la sixième compétence du socle indique que « les élèves devront être capables de jugement et d'esprit critique, ce qui suppose : [...] d'être éduqué aux médias et avoir conscience de leur place et de leur influence dans la société ».

Ce texte montre clairement que la problématique est parfaitement comprise par les autorités politiques. Il est affirmé que l'éducation aux médias vise à permettre aux élèves de mettre l'information à distance et de lui transmettre des valeurs citoyennes.

Cependant, les modalités de mise en oeuvre de cet apprentissage, qui se situe pour ainsi dire en amont des disciplines, ne sont pas précisées.

De même, le texte du nouveau « cahier des charges » de la formation des enseignants en Instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM), prévu pour rendre celle-ci « plus adaptée aux besoins des élèves d'aujourd'hui » et pour « leur donner les moyens de faire face aux évolutions de notre société », ne fait allusion à aucun moment aux médias parmi les objets de formation constitutifs de l'environnement économique et social de l'École, en dehors de l'usage et de la maîtrise des nouvelle technologies (C2i).

Votre rapporteur propose qu'à l'occasion de la réforme des programmes des concours de recrutement des enseignants, les questions relatives à l'usage des nouveaux médias soient intégrées dans le programme de la nouvelle épreuve pédagogique d'oral.

c) L'éducation aux médias dans les programmes

Le caractère transversal de l'éducation aux médias est démontré par sa présence dans les programmes de nombreuses matières. Le rapport précité de l'Inspection générale de l'éducation nationale a fait le tour d'horizon de l'éducation aux médias dans les programmes du secondaire103(*).

En français, l'éducation aux médias est présente dès le collège à travers la maîtrise des discours et la lecture de l'image. En troisième, ce sont l'analyse du film (comparaison entre récit et images et récit écrit par l'étude d'une adaptation d'oeuvre littéraire ou l'étude d'un scénario), et l'analyse de productions audiovisuelles (émissions TV, publicités, documentaires, fictions) qui constituent le coeur de l'éducation aux médias. Il s'agit donc d'une étude directe du document qui permettra aux élèves d'en déchiffrer les codes.

En histoire et géographie, les médias sont un support éclairant une réalité sociale (programmes de terminale). En outre, les nouvelles orientations de l'éducation civique, juridique, et sociale contiennent des éléments relatifs à l'éducation aux médias en ce qu'elles y reconnaissent « une incontournable condition de l'exercice d'une citoyenneté responsable ». L'éducation aux médias a donc ici un double intérêt d'outil pédagogique et de responsabilisation citoyenne.

Dans les programmes de mathématiques, il est précisé que tout citoyen devrait pouvoir décoder les slogans publicitaires comme, par exemple, celui d'un jeu de hasard : « Cent pour cent des gagnants ont tenté leur chance ». Dans un autre registre, celui des sondages d'opinion, il est recommandé que les élèves puissent comprendre que 60 % d'avis favorables parmi 75 % de personnes ayant donné une réponse ne constituent pas une majorité absolue de la population tout entière. Là encore, on fixe à l'éducation aux médias un objectif citoyen.

Dans les disciplines technologiques, les programmes prévoient sur l'ensemble des années de collège, l'acquisition de savoirs relatifs aux conditions d'usage des technologies de l'information et de la communication, au plan technique comme au plan éthique.

Selon le rapport de l'IGEN, ce qu'on peut retenir à partir de ces observations et de la relecture des programmes, c'est que :

- il existe une grande hétérogénéité dans la manière d'aborder les médias à travers les disciplines : les niveaux d'enjeu ne sont pas les mêmes (travailler sur une photographie en tant que document historique producteur de sens, par exemple, n'est pas la même chose que de l'utiliser comme simple illustration d'un discours préétabli) ;

- la terminologie est variée et peu cohérente (confusions et croisements entre éducation à l'information, à la documentation, à la communication, aux médias...) ;

- la réflexion est globalement dominée, dans l'enseignement général, par la problématique de l'éducation à la citoyenneté et met au second plan une réflexion sur les médias en tant que tels (c'est-à-dire comme véhicules massifs d'information déterminant des formes d'expression et induisant des modes de lecture spécifiques) ;

- lorsque le média fait l'objet d'une étude spécifique, on entre rapidement dans le champ d'apprentissages techniques (technologie, gestion et communication, enseignement audiovisuel et cinéma...) ;

l'image a, la plupart du temps, un statut d'illustration ou de document de second plan (elle est utilisée, dans une majorité de cas, pour rendre plus vivante ou concrète l'étude d'un thème ou d'un point du programme), rarement d'objet d'étude en elle-même, visant une réflexion sur sa manière de faire sens ;

l'usage des médias comme pratique formatrice trouve difficilement sa place au sein d'enseignements organisés car les professeurs ont du mal à dégager du temps pour la pratique.

Le rapport conclut finalement que l'éducation aux médias a encore trop peu pénétré les enseignements en dépit de sa présence dans les programmes. Il souligne qu'il « existe encore, manifestement, un fossé important entre le discours politique et la situation réelle sur le terrain. Développer et faire connaître l'éducation aux médias demeure bien souvent un parcours du combattant. [La mission] a pu relever une nette inquiétude chez les plus chevronnés des coordonnateurs du CLEMI en académie. Les conditions sont loin d'être réunies aujourd'hui pour passer de ce stade du militantisme à celui de la généralisation. »

Votre rapporteur tire trois enseignements de ces analyses :

- il faut mettre en place des heures spécifiquement dédiées à l'éducation aux médias. Sinon, son enseignement repose en fait sur l'implication personnelle des enseignants, les pratiques sont trop hétérogènes, et l'évaluation des compétences d'analyse des médias impossible ;

- le travail en faibles effectifs doit être privilégié. Sinon, l'aspect créatif de l'éducation aux médias (utilisation des outils et création médiatique) est délaissé en raison du manque de temps, de matériel ou de la difficulté d'organisation ;

- enfin, il faut définir l'éducation aux médias de manière assez large. En effet, votre rapporteur est convaincu que les médias peuvent être utilisés de quatre manières différentes : ils sont un support à l'enseignement, un objet d'étude, un outil de construction de la citoyenneté et une source de créativité. Ainsi, la définition du CLEMI qui estime que l'éducation aux médias est la possibilité de « connaître, évaluer, apprécier les différents types de médias auxquels nous sommes tous confrontés au quotidien et qui sont parties intégrantes de notre culture contemporaine »104(*), pourrait être revue.

Plusieurs questions restent cependant sans réponse : comment dégager des heures supplémentaires qui soient spécialement consacrées à l'éducation aux médias ? Comment s'assurer que les nouvelles technologies sont bien utilisées ? Quelle est la place des documentalistes dans l'éducation aux médias ? Et enfin, quel le rôle le CLEMI doit-il jouer exactement ?

* 103 Le CLEMI a également établi un bilan exhaustif des mentions relatives à l'éducation aux médias dans les programmes.

* 104 Éduquer aux médias, ça s'apprend, édition 2007, CNDP-Clemi, novembre 2007.