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Egalité des femmes et des hommes dans le sport : comme dans le marathon, ce sont les derniers mètres les plus difficiles

21 juin 2011 : Egalité des femmes et des hommes dans le sport : comme dans le marathon, ce sont les derniers mètres les plus difficiles ( rapport d'information )

DEUXIÈME PARTIE - ÉGALITÉ DES FEMMES ET DES HOMMES DANS LE SPORT : COMME DANS LE MARATHON, CE SONT LES DERNIERS MÈTRES LES PLUS DIFFICILES
AVANT-PROPOS

Mesdames, Messieurs,

La délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes a choisi de s'intéresser en 2011 à la place des femmes dans le sport pour deux grandes raisons.

La première, c'est que le sport constitue le révélateur, le miroir grossissant des inégalités auxquelles sont confrontées les femmes en France et dans le monde.

A l'image du reste de la société, les femmes ont progressivement investi ce secteur d'abord très masculin par ses origines. Elles sont 65 % à déclarer pratiquer régulièrement une activité physique et sportive ; des sportives de haut niveau participent à des compétitions dans la quasi-totalité des disciplines olympiques, et quelques-unes d'entre elles ont acquis une notoriété médiatique comparable à celle de leurs homologues masculins.

Mais les femmes restent très minoritaires dans le monde des fédérations, si l'on met à part quelques fédérations très féminisées ; le « plafond de verre » reste omniprésent dans l'univers sportif quand il s'agit d'accéder aux responsabilités, et le sport féminin de haut niveau reste le plus souvent considéré comme un « parent-pauvre » par rapport aux compétitions masculines qui retiennent l'essentiel de l'attention médiatique et des flux financiers qui l'accompagnent.

La seconde raison tient à ce que l'exploit sportif constitue un formidable levier pour faire évoluer les mentalités et infliger des démentis spectaculaires aux stéréotypes sexués qui tendent, ici comme ailleurs, à assigner aux femmes certaines qualités déterminées et à les dissuader, par contrecoup, de se lancer dans des activités qui ne correspondraient pas aux critères de la « féminité ». Par la force de leur exemple et par l'écho que leur donnent les médias, les victoires des sportives, qu'il s'agisse de navigation en solitaire, de performances athlétiques ou plus généralement de ce qu'elles révèlent de combativité, contribuent à faire évoluer l'image que la société se fait des femmes et à repousser les limites que le préjugé commun leur assigne.

A travers l'exploit sportif qui frappe les imaginations et à travers le développement des activités physiques et sportives qui sont susceptibles d'offrir aux femmes qui les pratiquent des formes d'épanouissement et d'affirmation, le sport est donc bien susceptible de constituer, si l'on prend bien conscience de ses potentialités, un outil précieux pour faire progresser l'égalité entre les femmes et les hommes dans la société tout entière.

Pour approfondir ces analyses, la délégation a mené un vaste programme d'auditions sur ce thème de novembre 2010 à mai 2011.

Elle a ainsi pu recueillir le point de vue d'universitaires qui ont tracé le cadre historique et sociologique de sa réflexion ; de personnalités politiques qui se sont intéressées au développement du sport féminin ; de responsables administratifs en charge des sports et des représentants de quelques-unes des grandes fédérations sportives ; des associations qui militent en faveur d'une plus grande mixité dans le sport, ainsi que, compte tenu du rôle joué par la médiatisation du sport, de différents médias de presse ou de télévision. Elle a également entendu Mme Chantal Jouanno, ministre des sports, qui s'est déclarée favorable à une action volontaire pour combler les écarts qui persistent, dans le domaine des sports, entre les femmes et les hommes.

Elle a complété ce programme par une visite de l'Institut national du sport, de l'expertise et de la performance (INSEP), le 28 avril 2011, à l'issue de laquelle elle a pu recueillir, au cours d'une table-ronde, les points de vue de jeunes sportifs ainsi que ceux des cadres, féminins et masculins, chargés de leur entraînement.

I.  LA PRATIQUE SPORTIVE DES FRANÇAISES : VERS UNE ÉGALITÉ DANS LA DIFFÉRENCE ?

Le sport a été conçu, à l'origine, comme une activité essentiellement masculine, et ce n'est que très progressivement que les femmes ont pu s'y faire une place, tant dans la pratique de masse que dans le sport de haut niveau.

Si la pratique féminine sportive a beaucoup progressé, elle reste cependant marquée par un certain nombre de spécificités qui montrent le chemin qui reste à parcourir pour parvenir à une véritable égalité avec la pratique masculine. Tout comme en matière d'orientation professionnelle, les femmes tendent en effet à se concentrer sur quelques disciplines sportives considérées a priori comme plus « féminines ». Leur pratique s'inscrit moins souvent que celle des hommes dans le cadre de fédérations dans lesquelles elles restent très minoritaires, à l'exception de quelques-unes d'entre elles qui sont, au contraire, très féminisées. Tout un ensemble de facteurs immatériels, comme le sont les stéréotypes sexués, ou très concrets, comme l'est au contraire la configuration des équipements sportifs, contribuent bien souvent à ne leur attribuer dans le sport qu'une place annexe.

Malgré les progrès indéniables enregistrés depuis une douzaine d'années, grâce notamment à l'impulsion donnée par les « Assises nationales Femmes et Sports », un nouvel élan est aujourd'hui nécessaire pour élargir et améliorer l'accès des femmes aux activités physiques et sportives.

A. L'ACCÈS DES FEMMES À LA PRATIQUE SPORTIVE : UNE CONQUÊTE PROGRESSIVE

Le caractère exclusivement masculin des premières structures et des premières rencontres professionnelles sportives qui se mettent en place à la fin du XIXème siècle, donne naissance, en réaction, après la Première Guerre mondiale, à un mouvement sportif féminin autonome, porté notamment par la figure emblématique d'Alice Milliat (1884-1957).

La progressive ouverture des fédérations sportives et des épreuves olympiques aux femmes a été le fruit d'un combat : l'ensemble des personnes entendues par la délégation - sociologues, sportifs, journalistes ou responsables institutionnels - a insisté sur le fait que les femmes ont dû se battre pour s'imposer dans le sport qui reste, encore aujourd'hui, un enjeu symbolique de la domination masculine.

L'histoire du sport féminin au début du XXème siècle est donc bien celle d'une conquête.

1. Les origines masculines et militaires du sport

L'organisation du sport moderne, telle que nous la connaissons aujourd'hui, date de la fin du XIXème siècle. Née en Angleterre, où se constituent les premiers « clubs » sportifs et s'organisent les premières compétitions, elle se caractérise par le développement de la pratique du sport de masse et par la professionnalisation des rencontres sportives. L'organisation, en 1896, de la première édition moderne des Jeux olympiques en Grèce, à l'initiative du baron Pierre de Coubertin, consacre « l'esprit sportif » mondial défini dans la Charte olympique comme « exaltant et combinant en un ensemble équilibré les qualités du corps, de la volonté et de l'esprit ».

Les femmes en sont totalement exclues. Comme l'a rappelé M. Thierry Terret, co-auteur d'une « Histoire du sport féminin », l'invention du sport dans le dernier quart du XIXème siècle est une invention masculine, faite par les hommes et pour les hommes.

Quatre facteurs donnent des clefs d'explication.


· Le premier facteur tient au contexte : la progressive installation des structures du sport moderne en France a lieu entre la fin de la guerre franco-prussienne de 1870, qui entraîna la chute du Second Empire, et le déclenchement de la Première Guerre mondiale : « La défaite de Sedan avait mis à mal la communauté mâle », qui trouva dans le sport un espace « entre-soi » pour reconquérir sa virilité.

A cet égard, le directeur général de l'Institut national du sport, de l'expertise et de la performance (INSEP), M. Thierry Maudet, rappelait que, à l'origine, l'établissement, créé en 1852, servait à entretenir physiquement par la gymnastique et, à partir de 1872, par l'escrime, de jeunes soldats qui, après la pacification des relations avec l'Angleterre, se préparaient à affronter la Prusse, puis l'Allemagne.


· Le deuxième facteur a été largement discuté par les sociologues entendus par la délégation : le sport repose sur une dimension corporelle, donc sexuelle. Or, au XIXème siècle, les tabous étaient encore plus importants s'agissant des femmes, dont le corps était condamné à l'invisibilité, alors que celui des hommes était visible et mobile.


· Le troisième facteur est institutionnel : alors que les clubs s'organisent et les compétitions se professionnalisent, apparaît progressivement une « gouvernance » du sport qui, à l'instar du gouvernement du pays, revient exclusivement aux hommes. L'admission des femmes dans les instances de gestion sportive aurait risqué de constituer un précédent dans le débat sur la démocratie et le droit de vote à l'échelon local, voire national, impliquant une mise en danger des fondements patriarcaux de la IIIème République.

Ici, comme on le verra à de nombreuses reprises par la suite, le sport se fait le miroir grossissant de la société dans laquelle il s'exerce : les premières structures associatives sportives sont le fait d'hommes, et l'Union des sociétés françaises des sports athlétiques (USFSA), fondée en 1887, ne laisse aucune place aux femmes.


· Enfin, le quatrième facteur réside dans les facteurs symboliques associés à la pratique sportive. Comme le rappelait Mme Catherine Louveau, professeure à l'université Paris-Sud 11, sociologue, plus un sport, de même qu'un métier, requiert de l'engagement physique, de la force, du travail dans les grands espaces, une prise de risque, l'utilisation d'un moteur, plus il sera virilisant parce que s'y construit symboliquement la masculinité.