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La défense antimissile balistique : bouclier militaire ou défi stratégique ?

6 juillet 2011 : La défense antimissile balistique : bouclier militaire ou défi stratégique ? ( rapport d'information )

LA MENACE BALISTIQUE

Les missiles balistiques de théâtre représentent une menace croissante pour nos forces déployées, les zones stratégiques et l'Europe.

Les missiles balistiques courte et moyenne portée - inférieure à 2.500 / 3.000 km - dits « de théâtre » sont mis en oeuvre par plus de vingt pays3(*). Ils constituent une sorte d'« aviation du pauvre », alternative - plus rapide, moins coûteuse et techniquement plus accessible - à une aviation de combat. Ces missiles balistiques de théâtre ont pour objectif de contourner la supériorité aérienne de l'adversaire.

La menace de leur emploi pourrait nous faire renoncer à intervenir en opérations extérieures ou à revendiquer le rôle de « nation cadre » au sein d'une coalition. Dans un scénario de rupture de telles armes pourraient également menacer la France à partir de l'Afrique du Nord.

De par leur facilité de mise en oeuvre et leur faible coût de réalisation, ces catégories de missiles balistiques sont celles qui sont ou qui pourraient être développées par les pays ayant une velléité de puissance régionale, et qui sont utilisées comme palliatif à l'absence d'aviation de combat ; elles conservent leur intérêt face à une coalition possédant la supériorité aérienne.

Le développement d'une nouvelle génération, à l'image du SS 26 « Iskander » russe ou des B611 ou M 9 / 11 chinois voire du Fateh 110 iranien et de son clone syrien le M600, qui conjugue précision, rapidité de mise en oeuvre, mobilité et capacité de pénétration grâce à des manoeuvres dans les basses couches de l'atmosphère, apporte pour la première fois une réelle efficacité militaire à des frappes conventionnelles de missiles balistiques de théâtre.

Par leur caractérisation, ces missiles balistiques améliorent leur effet sur des cibles considérées comme centres stratégiques tels que les centres de commandement et de contrôle des opérations au sol, mais aussi les porte-avions et bâtiments de projection et de commandement (BPC), qui sont à la fois des centres de commandement des opérations et des plateformes de mise en oeuvre de tout ou partie de la force aérienne, et les sites sensibles (les Chinois développent actuellement une capacité balistiques anti-navire, et les Iraniens semblent les suivre sur cette voie).

Ces missiles de nouvelle génération dits « semi-balistiques » ont aujourd'hui une portée annoncée d'environ 500 km, mais sont capables de portées supérieures avec des modifications mineures. Ils ont probablement vocation à proliférer sur le modèle des Scud. Ces missiles vont constituer à l'horizon 2015/2020 la menace techniquement dimensionnante pour les systèmes de défense contre les missiles de théâtre.

Évolutions de la menace balistique

L'augmentation des performances des arsenaux balistiques s'inscrit dans une logique de réponse à des besoins opérationnels et politiques ; la médiatisation des essais de missiles balistiques effectués par les principaux pays proliférants a comme principal objectif d'afficher leur capacité de dissuasion dans des conflits extra-régionaux.

Cependant, pour l'essentiel ces pays se sont dotés d'armes balistiques pour leur intérêt tactique dans le cas de conflit régional. Et dans ce cadre, on peut d'ores et déjà identifier trois voies envisageables pour l'amélioration des arsenaux balistiques :

§ L'amélioration de la précision, prend en compte la nature des charges emportées. Dans le cas d'armes conventionnelles, la recherche d'une meilleure précision s'impose afin d'optimiser les effets de la charge employée. Cette amélioration peut également être recherchée pour des armes à faible puissance par charge devant atteindre des cibles robustes.

§ L'amélioration de la capacité opérationnelle, c'est-à-dire de l'ensemble des facteurs qui concourent à rendre le missile plus facile d'emploi et plus efficace d'un point de vue militaire (mobilité, mise en oeuvre, capacité de pénétration des défenses....). Il s'agit, de fait, à la fois de facteurs intrinsèques au missile lui-même - charge à sous-munitons, guidage terminal pour effectuer évasives et manoeuvres terminales... - mais également des moyens d'environnement (intégration à des lanceurs mobiles, connaissance des cibles, moyens de dissimulation / protection, tir en salve...).

§ L'augmentation de portée peut correspondre à un besoin tactique tel que l'étendue géographique des conflits régionaux mais aussi à un objectif stratégique de dissuasion face aux grandes puissances dans le cadre de leurs opérations extérieures.

L'évolution constatée vers des missiles balistiques de nouvelle génération se traduit donc par une meilleure efficacité ainsi que par des capacités de pénétration des défenses améliorées. La portée a comme unique axe d'évolution de répondre à une extension des champs de bataille.

Constat sur la menace balistique

Les missiles balistiques tactiques peuvent être classés en 5 catégories principales :

a) La classe « Scud » qui représente les missiles balistiques à propulsion liquide, de portée comprise entre 300 et 700km, de faible précision et n'ayant pas de têtes séparables. Ces missiles (ou leurs copies ou dérivés) sont les plus répandus, ayant été largement exportés par la Russie et par la Corée en Iran, Irak, Syrie, Égypte... Ils représentent l'essentiel des 3 000 missiles balistiques tirés lors des conflits depuis 1973.

b) Les missiles à propulsion solide de conception récente, parfois à tête séparable, développés essentiellement par la Russie et la Chine, mais exportés au Pakistan, ont des portées jusqu'à 1 000km. La propulsion solide apporte une plus grande facilité d'emploi grâce à des délais de mise en batterie plus courts. Un certain nombre de ces missiles ont des systèmes de guidage terminal leur donnant une réelle efficacité militaire avec une précision d'une dizaine de mètres. Certains de ces missiles ont la capacité d'effectuer des manoeuvres en phase terminale pour éviter les défenses, soit des manoeuvres de grande amplitude pour tromper le système d'arme, soit des manoeuvres rapides de faible amplitude mais à fort facteur de charge, augmentant ainsi la distance de passage de l'intercepteur du système de défense. A terme, ces missiles (SS26, M9...) devraient remplacer les missiles de la famille Scud.

L'Iran, avec l'aide de la Chine, a acquis cette technologie lui permettant aussi de développer les missiles courte portée Zelzal et Fateh 110.

L'Inde a également développé cette filière avec le Prithvi 3.

c) La classe No-Dong représente les missiles à propulsion liquide à tête séparable et de faible précision. Leur portée de 1 200 à 1 500km, limitée par le mono étage, les répertorie dans la catégorie des missiles de théâtre malgré leur faible souplesse d'emploi vis-à-vis de pays voisins. Ces missiles sont en service en Corée du Nord, en Iran (Shahab 3) et au Pakistan (Ghauri)... Les essais en Iran ont soulevé de nombreuses questions.

Suite aux progrès accomplis par le No-Dong et la maîtrise de la filière Scud, la Corée du Nord a entrepris la mise au point d'un missile d'environ 3 000 km à plusieurs étages, mais toujours à propulsion liquide.

d) Une nouvelle filière de missiles MRBM à propulsion solide, multi-étages, de portées autour de 2 000km représentée par le Shaheen 2 au Pakistan, l'Ashura/Sajiil en Iran, l'Agni en Inde et le DF21 en Chine.

Quantitativement, à court terme, la menace des missiles balistiques est représentée à travers les catégories a) et b) s'étendant progressivement à d). La coopération entre la Corée du Nord, l'Iran et le Pakistan sur le missile No-Dong peut être évaluée à un parc de quelques centaines d'intercepteurs.

e) Les menaces IRBM / ICBM

Quant aux missiles balistiques à très longue portée, supérieure à 3 000 km (catégorie IRBM, ICBM) les seuls pays qui les maîtrisent, en dehors des pays occidentaux possédant l'arme nucléaire, sont la Russie et la Chine.

En effet, l'utilisation d'un missile balistique de longue portée, qu'il soit utilisé pour transporter un engin nucléaire ou pas, suppose de toutes les façons la capacité de fabriquer des corps de rentrée et de les faire fonctionner ensemble avec le missile, ce qui suppose un saut technologique important, qui aujourd'hui n'est atteint que par les grandes puissances nucléaires.

La question de savoir si l'Iran possède des missiles balistiques à longue portée reste pour l'instant sans réponse.

D'un côté, il y a peu de doute que les Iraniens développent des capacités IRBM de la classe 3 000-5 000 km au vu des efforts menés sur le Sejil et leur lanceur spatial. En outre l'Iran n'est pas avare de démonstrations quant à sa capacité à satelliser des objets, ce qui est technologiquement beaucoup plus simple, et n'hésite pas à montrer qu'il maîtrise des éléments des missiles longue portée. Ainsi, selon une dépêche de l'Agence France Presse du 27 juin : « L'Iran présente un silo souterrain pour missiles de longue portée.

« Les Gardiens de la révolution ont dévoilé lundi "un silo à missiles sous-terrain" qui selon l'armée d'élite du régime permettra le lancement des missiles iraniens de longue portée, a rapporté la télévision d'Etat. La télévision a montré des images du site dans un lieu non précisé, avec un "silo à missiles sous-terrain" avec un projectile présenté comme un Shahab-3. L'annonce survient alors que les Gardiens de la révolution ont entamé lundi des manoeuvres militaires avec le lancement d'une série de missiles de courte, moyenne et longue portée.

« "La technologie pour construire ces silos est totalement indigène", a indiqué le site internet de la télévision citant le porte-parole des exercices, le colonel Asghar Ghelich-Khani. La chaîne a également montré un lancement de missile, sans préciser le type de projectile ni la date du tir. D'une portée de près de 2.000 km, le Shabab-3 est un missile pouvant atteindre Israël ainsi que les bases américaines de la région. Au cours des dernières années, l'Iran a procédé à une dizaine de tirs d'essai de ce missile, qui serait dérivé du Nodong nord-coréen. Selon Téhéran, les manoeuvres entamées lundi ont un "message de paix et d'amitié pour les pays de la région" et ne menacent aucun pays. Les Gardiens de la révolution font tous les ans des exercices semblables, notamment dans la région du Golfe.

« Fin mai, l'Iran avait annoncé la production en série et la livraison de missiles balistiques sol-sol "Qiam" aux forces armées. La République islamique affirme disposer d'une large panoplie de dizaines de types de missiles différents, dont certains capables d'atteindre Israël et les bases militaires américaines au Moyen-Orient. Le programme de missiles est sous le contrôle des Gardiens de la révolution, qui sont également responsables de l'emploi opérationnel de la plupart des missiles iraniens, notamment balistiques. Le programme spatial et les missiles de l'Iran inquiètent les Occidentaux. L'Iran a toujours démenti que ses programmes nucléaire et spatial aient des objectifs militaires. »

D'un autre côté, il n'est pas démontré que ce pays souhaite réaliser une arme nucléaire, ni qu'il est capable de maîtriser les corps de rentrée. A supposer qu'il le veuille, il faudrait qu'il fasse des sauts technologiques importants en des temps plus courts qu'il ne nous en fallu, ou bien sûr, qu'il bénéficie de l'aide de proliférateurs.

La figure suivante présente une typologie des systèmes en service ou en cours de test dans les différents pays possédant des engins balistiques, à l'exclusion des « grandes puissances » tels que les Etats-Unis, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni et France. La majorité d'entre eux possèdent des portées maximales inférieures à 1 000 Km et font en général l'objet d'achats auprès de la Russie ou de la Chine, même si des copies indigènes existent.

Si l'on excepte l'Inde, trois pays proliférants ont développé, autour de la famille No-Dong, des missiles de la classe 1 500km de portée dont certains, équipés de charges conventionnelles, sont opérationnels. Leur nombre total n'excédant pas quelques centaines. Ces pays, ayant pour ambition d'obtenir le statut de puissances régionales et ayant acquis ou étant en passe d'acquérir l'arme nucléaire, ils tentent de mettre au point, avec un certain nombre de difficultés, des missiles de plus longue portée permettant d'atteindre l'ensemble des infrastructures des pays voisins. Le caractère régional de leur mission et la précision dégradée du missile liée à sa portée mais compatible de l'utilisation d'une charge nucléaire, font que ces missiles, s'ils existent un jour, auront des portées limitées à 2 000/3 000km et seront déployés en petit nombre (quelques dizaines) compte tenu de la nature de la charge militaire. On atteindra ainsi l'asymptote d'accroissement de portée des missiles des puissances régionales

Les missiles de portées inférieures au millier de km continuant à s'améliorer, que ce soit chez les pays fournisseurs ou les pays utilisateurs, la projection suivante du parc de missiles balistiques à l'horizon 2020/2030 peut être élaborée : 

Sur la planche précédente apparaissent en bleu les menaces de nouvelle génération non traitées par les systèmes de défense anti-aérienne de la capacité initiale française (contrairement à ceux qui sont en rouge). Comme on peut le constater, l'évolution des portées n'est pas le seul critère à prendre en compte et de toute façon la majorité des missiles balistiques de théâtre restera à des portées inférieures à 2 500 km. Les réelles évolutions à prendre en compte pour dimensionner les évolutions de nos systèmes d'armes concernent donc les mesures que l'adversaire prendra pour améliorer les capacités de pénétration de ses missiles :

- trajectoires diversifiées et en particulier trajectoires tendues permettant au missile balistique de rester dans l'atmosphère comme le montre l'exemple ci-dessous d'un missile de 1 000 km de portée tiré à 800 km en trajectoire tendue (depressed),

- tête séparable comme sur les missiles chinois M9 et M11 vendus à l'export ;

- manoeuvres terminales créant de forts facteurs de charge pour rendre difficile l'interception ou formage de trajectoires allant jusqu'à générer des trajectoires semi-balistiques, tel le SS26 Iskander russe ;

- éventuellement, pour les missiles aux portées les plus longues, quelques leurres rustiques ayant une certaine efficacité pour protéger le missile dans sa phase de vol en dehors de l'atmosphère

L'accroissement des portées conduira certes à une augmentation des vitesses, mais ceci pourra être compensé par l'utilisation d'intercepteurs plus rapides et disposant de senseurs à portée accrue.

Par contre les évolutions précédentes des menaces sont beaucoup plus inquiétantes, car elles mettront en défaut à la fois les systèmes d'interception opérant dans les basses couches de l'atmosphère (les manoeuvres et évasives apparaissent à partir de 25 km d'altitude) et les systèmes exo-atmosphériques (trajectoires restant dans l'atmosphère, leurres rustiques).

Mais d'autres analyses de la menace balistique, mettant plutôt l'accent sur l'augmentation des portées, sont envisageables.


* 3 Cette définition des missiles de théâtre est celle retenue par l'OTAN afin d'inclure la capacité de couche haute. La défense des forces projetées, par des moyens de couche basse, concerne plus tôt, selon l'acception française, les missiles d'une portée inférieure à 1 500 km.