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La défense antimissile balistique : bouclier militaire ou défi stratégique ?

6 juillet 2011 : La défense antimissile balistique : bouclier militaire ou défi stratégique ? ( rapport d'information )

E. UN LEVIER STRATÉGIQUE DANS LES RAPPORTS DE PUISSANCE

La Missile Defense est un multiplicateur de puissance. Tel un levier elle permet d'infléchir les rapports de puissance au profit de celui qui la détient, en l'occurrence les Etats-Unis.

1. Vis-à-vis des pays proliférants

Les effets d'une défense antimissiles sur les pays proliférants sont simples à comprendre.

Tout d'abord, la DAMB dévalue la capacité offensive des missiles assaillants et offre une protection aux forces et aux populations concernées. Cette protection est peut être fragile, mais elle existe et oblige les assaillants à en tenir compte.

Cette dévaluation renforce la dissuasion nucléaire des pays protégés, ou selon la formule consacrée, « élève le seuil de la dissuasion ». Cela revient à dire qu'elle élargit le choix des options des décideurs politiques face à une attaque balistique sévère, mais non nucléaire, non chimique ou non bactériologique. Sans elle, ces décideurs seraient confrontés au dilemme de répondre par une attaque nucléaire ou pas.

Enfin, elle rend plus onéreuse financièrement et plus difficile technologiquement les programmes balistiques des proliférants. Ce qui peut in fine, les dissuader à se doter d'un arsenal balistique.

2. Vis-à-vis des autres puissances nucléaires

C'est, paradoxalement, vis-à-vis des autres puissances nucléaires, que la DAMB change le plus la donne stratégique. Car faute de participer à cette aventure technologique, ces puissances prennent le risque de voir leurs propres forces de dissuasion déclassées.

C'est le cas de la Russie qui, après les Etats-Unis, est le pays disposant à ce jour des capacités DAMB les plus développées. Elle a développée avec la série des missiles SM 300, SM 400 et SM 500 plusieurs systèmes de défenses anti-missiles performants, bien au-delà de la traditionnelle défense antimissile balistique de Moscou au moyen d'intercepteurs à charges nucléaires Galosh (exoatmosphérique) et Gazelle (endoatmosphériques). Il est du reste probable que la Missile Defense ait une résonnance particulière en Russie, dans la mesure où la « guerre des étoiles » des années 1980 et la course aux armements qu'elle avait déclenchée sont tenues pour responsables, au moins pour partie, de l'effondrement de l'empire soviétique. Ceci explique sans doute l'irritation véritable de ce pays vis-à-vis de ce sujet et sa volonté que nous retenons sincère de coopérer avec le système de l'OTAN. On observera du reste que la DAMB a d'ores et déjà joué un rôle stratégique important dans les relations entre la Russie et les Etats-Unis sur le dossier iranien. L'abandon d'implantations de défense antimissile en Pologne et en République tchèque, considérées comme trop dangereuses par la Russie, a permis d'obtenir l'accord de ce pays afin de renforcer le régime des sanctions. Le fait même de ne pas déployer des éléments de défense antimissile, a constitué une monnaie d'échange dans les relations internationales et montre bien le caractère stratégique de la DAMB.

La Chine ne disposerait, selon le consensus des analystes, que d'un arsenal nucléaire d'un niveau technologique inférieur à celui des arsenaux nucléaires américain, russe, britannique et français. Il est donc d'autant plus vital pour elle d'en préserver le caractère dissuasif. Elle a annoncé le 12 janvier 2010, date correspondant à l'annonce de la vente par les Etats-Unis de batteries Patriot à Taïwan, avoir procédé avec succès à son premier test d'interception d'un missile dans sa phase de vol exo-atmosphérique. Mais il est peu probable que ce pays puisse franchir à court terme, et sans apport extérieur, tous les jalons technologiques nécessaires au développement d'une capacité DAMB complète. C'est pourquoi, la Chine a mené des programmes de contournement. Premièrement en développant des anti-satellites, qui sont beaucoup plus faciles à réaliser que des armes antimissiles. Elle a ainsi détruit un de ses propres satellites en 2007. Elle le fait également en s'efforçant d'acquérir plusieurs sous-marins nucléaires lanceurs d'engins, capables de lui assurer une frappe en second. Enfin, elle semble également se doter de missiles antinavires, susceptibles d'interdire l'entrée en mer de Chine aux navires américains.

L'Inde semble intéressée par la constitution d'une défense antimissile. Elle travaille sur la mise au point de capteurs et d'intercepteurs. Elle est à cet effet en recherche de partenariats.

La Missile Defense oblige ainsi les grandes puissances nucléaires souveraines à se positionner vis-à-vis des Etats-Unis, dans un rapport binaire d'allié ou d'ennemi : « friends or foes »22(*).

Evidemment, cette question vaut aussi pour les alliés nucléaires traditionnels des Etats-Unis que sont le Royaume-Uni et la France, qui bien qu'alliés se veulent encore souverains.

Le Royaume-Uni, qui accueille sur son sol un radar américain à très longue portée, a été la première nation imbriquée dans le système de défense antimissile américain, en signant un accord secret dès 1985 sur ce sujet. En 2003, quelques mois après le déclenchement de la seconde guerre du Golfe, le gouvernement de Tony Blair signait un nouveau Memorandum of Understanding, relatif aux échanges entre les deux pays sur la DAMB. Le silence de nos amis britanniques sur cette question ne doit pas surprendre. Il trouve son origine dans le fait que le Royaume-Uni s'intègre dans le système défensif américain et que ses intérêts sont identifiés à ceux des Etats-Unis. Pour comprendre cette position, il n'est peut être pas inutile de rappeler que le Royaume-Uni et la Belgique, ont été les premiers pays au monde, et les seuls en Europe, a subir une attaque de missiles balistiques sur leur sol pendant la seconde guerre mondiale.

Pour la France, la DAMB pose la question de son autonomie stratégique, c'est-à-dire de son degré de maîtrise et de contrôle sur un système de défense qui assurera la protection de son territoire.

S'opposer à ce que l'OTAN développe une défense antimissile territoriale aurait été particulièrement difficile à justifier vis-à-vis des autres alliés européens. Une telle position aurait présenté un coût politique très élevé. Cela n'aurait pas pour autant empêché le déploiement d'un système de défense antimissile en Europe, puisque les Etats-Unis en avaient tant la volonté que les moyens, et pouvaient y parvenir par voie d'accords bilatéraux, comme avait commencé à le faire George W. Bush.

Préserver ses intérêts nationaux dans une défense antimissile territoriale de l'OTAN implique de pouvoir y contribuer, d'autant que nos industriels disposent de toutes les compétences nécessaires à cet effet. Mais cela suppose aussi des choix budgétaires difficiles, au risque de devoir renoncer à d'autres programmes militaires conventionnels.

La DAMB est donc, comme le relevait le Président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat dans le rapport précité, un « Charybde budgétaire et un Scylla stratégique ».


* 22 C'est le titre d'une tribune récente de l'ambassadeur auprès de l'OTAN et envoyé spécial du Président de la Russie pour la défense anti-missile de l'OTAN, M. Dmitry Rogozin, publié le 8 juin dernier dans le International Herald Tribune : « Missile Defense : As friends or foes ? »