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Histoires Mémoires Croisées "Des champs de bataille aux réécritures de l'Histoire coloniale" - Rencontre du 8 juillet 2014

9 juillet 2014 : Histoires Mémoires Croisées "Des champs de bataille aux réécritures de l'Histoire coloniale" - Rencontre du 8 juillet 2014 ( rapport d'information )

4.2. MADAME CATHERINE COQUERY-VIDROVITCH, HISTORIENNE, PROFESSEUR ÉMÉRITE À L'UNIVERSITÉ DE PARIS DIDEROT (PARIS VII) HÉRITAGES ET RUPTURES DANS LES COLONIES D'AFRIQUE DE L'EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS À L'HEURE DES CONFLITS

Le corps des tirailleurs sénégalais n'était que minoritairement composé de Sénégalais. Ces soldats tiennent leur nom de la création de ce corps par Faidherbe au Sénégal au milieu du XIXe siècle. Les Français considéraient que les peuples du Sahel étaient des peuples guerriers. C'est pourquoi ils recrutaient beaucoup au Soudan (qui correspond au Mali actuel), au Niger et au Burkina Faso. Je vous propose d'analyser l'image du tirailleur, non pas du point de vue français (métropolitain), mais du point de vue africain non citoyen.

Les intellectuels africains de cette époque pensaient que la conquête de la nationalité française était le moyen d'atteindre l'objectif « liberté, égalité, fraternité ». En échange, Blaise Diagne, élu député du Sénégal en 1914, l'a négocié très habilement en 1916. Il a ainsi fait voter par le Parlement que les jeunes habitants des quatre communes sénégalaises effectueraient leur service militaire. De ce fait, ils deviendraient des citoyens français. Ainsi, les quatre communes sénégalaises ont acquis la citoyenneté pleine et entière trente ans avant les autres vieilles colonies. Blaise Diagne s'était engagé à recruter des Africains pour la Première Guerre mondiale. Il ne s'agissait pas de citoyens qui faisaient leur service militaire, mais d'indigènes ou « sujets » soumis au code de l'indigénat qui couvrait l'ensemble de l'Afrique occidentale française.

Les historiens spécialisés estiment que les trois-quarts des indigènes recrutés étaient des esclaves, puisque le système esclavagiste avait été très développé dans les sociétés africaines du XIXe siècle. L'enrôlement pour quatorze années de service constituait une forme de rachat de leur liberté. Ce mouvement a provoqué, pour les tirailleurs revenus de France, une promotion sociale parfois incroyable puisque certains administrateurs en ont fait des chefs locaux. Il a également permis une ouverture sur les sociétés modernes, avec la découverte qu'elles existaient ailleurs. Ces anciens mobilisés ont été utilisés en divers lieux de l'Afrique occidentale française.

Les tirailleurs sénégalais ont également été envoyés dans les autres colonies - en particulier en Afrique équatoriale française - pour commencer ou parachever des conquêtes. L'image des tirailleurs sénégalais chez les Africains non citoyens était donc mauvaise.

L'histoire de la statue dite Dupont et Demba illustre parfaitement ces propos. On y voit un poilu français et un tirailleur sénégalais regardant dans la même direction. Ce monument à la gloire coloniale a été érigé en 1923 devant le palais du gouverneur à Dakar. Il a été déboulonné à l'indépendance.

L'image des tirailleurs sénégalais s'est transformée avec la redécouverte de l'importance de ces soldats par l'ensemble des historiens. Le Président Wade a ainsi retrouvé la statue là où elle était dissimulée et il l'a fait installer devant l'ancienne gare de Dakar. Cela montre que les images, les perceptions changent en fonction du temps, des besoins et du contexte.

La richesse actuelle de l'Afrique, c'est sa richesse en jeunes. La masse de ces jeunes comporte ses risques, mais c'est aussi une promesse à condition que l'éducation continue de se développer. Ils sont nés après l'indépendance, c'est à eux que revient de construire l'Afrique de demain, et d'élaborer un avenir démocratique. Cela prend du temps de construire cette démocratie, mais je refuse d'être pessimiste face au futur.