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Histoires Mémoires Croisées "Des champs de bataille aux réécritures de l'Histoire coloniale" - Rencontre du 8 juillet 2014

9 juillet 2014 : Histoires Mémoires Croisées "Des champs de bataille aux réécritures de l'Histoire coloniale" - Rencontre du 8 juillet 2014 ( rapport d'information )

4. Table ronde 2 - Le temps des héritages et des mémoires : ruptures, nouvelles visions, nouvelles solidarités

4.1. MME SARAH FRIOUX-SALGAS,
HISTORIENNE, RESPONSABLE DES ARCHIVES ET DE LA DOCUMENTATION
DES COLLECTIONS À LA MÉDIATHÈQUE DU MUSÉE DU QUAI BRANLY

L'ÉVEIL DES MONDES NOIRS

Présenter en quelques minutes « l'éveil des mondes noirs dans la première moitié du XXe siècle » est une tâche difficile à laquelle je vais essayer de m'atteler.

Il me semble tout d'abord que le mouvement qui illustre le mieux ce qu'on appelle « l'éveil des mondes noirs » est le panafricanisme dont la définition assez large proposée par l'historien Elikia M'Bokolo, permet d'illustrer les enjeux politiques et intellectuels multiples et parfois contradictoires du sujet qui nous intéresse ici.

Je cite :

« le panafricanisme est une expression de la solidarité entre les peuples africains et d'origine africaine et en tant que volonté d'assurer la liberté du continent africain et son développement à l'égal des autres parties du monde est né dans le même contexte historique que d'autres grands mouvements de rassemblement de peuples, comme le panaméricanisme, le panarabisme, le pangermanisme, le panslavisme ou le pantouranisme. Or, il n'a pas seulement survécu à la plupart de ces mouvements : il a aussi produit des effets visibles, en contribuant directement à l'émancipation politique de l'Afrique. »

Je tenterai donc ici de montrer que l'éveil des mondes noirs est d'une part indissociable des luttes anticoloniales et antiségrégationnistes modérées ou radicales du début du XXe siècle et, d'autre part, qu'il est le fruit de la diversité des échanges intellectuels internationaux et transculturels entre l'Afrique, l'Europe et les Amériques qui constituèrent la formation politique et culturelle que le sociologue anglais Paul Gilroy a pu nommer « l'Atlantique noir ».

Pour illustrer mon propos, je parlerai des mouvements politiques et intellectuels, publications, événements et personnalités qui ont constitué en partie l'histoire du panafricanisme politique et culturel, mais aussi l'histoire de l'anticolonialisme et de l'anti-racisme.

Je vous propose de commencer cette présentation en évoquant deux leaders africains-américains majeurs dans l'histoire politique de l'internationalisme noir.

Le premier Marcus Garvey (1847-1940) prônait un nationalisme noir fondé sur l'Union des Noirs de tous les continents et leur retour en Afrique.

Il créa en 1918, pour défendre ses opinions, le journal The Negro World, qui comportait des suppléments en espagnol et en français pour atteindre les immigrés noirs non-anglophones.

Le second W.E.B Du Bois pensait au contraire que les Noirs américains pouvaient être à la fois noirs et américains.

Il estimait aussi nécessaire de lier la lutte pour la reconnaissance des droits civiques aux États-Unis aux mouvements africains de décolonisation.

Ce dernier dirigea également pendant quelques années The Crisis, le mensuel de la NAACP, première grande association de défense des droits civiques des noirs américains qu'il fonda en 1909 avec d'autres militants.

The Crisis s'intéressait à la vie politique et culturelle des Noirs en Europe, aux Antilles et en Afrique à travers une rubrique intitulée Along The Color Line et ouvrait également ses colonnes à des intellectuels africains. Le premier président du Nigéria indépendant, Nmandi Azikiwe, y publia par exemple de nombreux articles.

Dubois est également considéré comme l'un des pères du panafricanisme notamment en raison de son rôle dans l'organisation à Londres, en 1900, de la première conférence panafricaine qui rassembla 32 participants africains, essentiellement anglophones et représentants de la diaspora.

Cette conférence donna lieu à une déclaration finale adressée « aux nations du monde » introduite avec ces mots :

« Au sein de la métropole du monde moderne, en cette année qui vient clore le dix-neuvième siècle, un congrès d'hommes et de femmes de sang africain s'est réuni afin de délibérer solennellement sur la situation actuelle et l'avenir des races de couleur de l'humanité. Le problème du vingtième siècle est celui de la différenciation des races, à savoir jusqu'où les différences de races - qui se manifestent surtout par la couleur de peau et la texture des cheveux - serviront d'argument pour refuser à plus de la moitié du monde, le droit de jouir, autant qu'elle le peut, des opportunités et des privilèges de la civilisation moderne. »

À la suite de cette conférence fondatrice, plusieurs congrès panafricains eurent lieux en Europe, dont l'un tenu après la Première Guerre mondiale et un second après 1945.

Celui de 1919 eut lieu à Paris en marge de la Conférence de la paix qui devait entre autres décider de l'avenir des colonies allemandes.

Celui de 1945, qui se déroula à Manchester, organisé par la nouvelle génération de militants africains et antillais, posa alors clairement la question de l'indépendance.

À propos de l'histoire du panafricanisme anglophone, je souhaiterais faire un petit retour en arrière pour évoquer la Negro Anthology de Nancy Cunard éditée en 1934.

Très illustré, cet ouvrage de huit cent cinquante-cinq pages, dédié à l'histoire de l'Afrique, de Madagascar et des Amériques noires, rassemble deux cent cinquante articles et cent cinquante-cinq auteurs.

L'aspect unique et original de cette publication tient non seulement à son concept et à sa réalisation, semblable à une grande enquête documentaire, mais également à ses auteurs. Les contributeurs étaient militants, intellectuels, journalistes, artistes, poètes, universitaires, anthropologues, Africains-Américains, Antillais, Africains, Malgaches, Latino-Américains, Américains, Européens, femmes et hommes. Certains d'entre eux étaient colonisés, discriminés, ségrégués.

Malgré certaines contradictions et certains poncifs primitivistes et essentialistes, Negro Anthology reste à mes yeux une synthèse majeure, unique et originale de la diversité des discours scientifiques, politiques et culturels des Noirs et sur les Noirs dans les années 1930 que les historiens devraient se réapproprier.

Par ailleurs, c'est à l'occasion de la préparation de l'exposition que j'ai consacré à cette publication que j'ai pu découvrir le sens de l'expression « American Congo », titre de l'un des articles du militant africain-américain William Pickens .

Cette expression, qui à la fois illustre la solidarité internationale entre les Noirs du début du XXe siècle mais aussi l'identification de certains Africains-Américains avec le sort des africains de leurs temps, fut utilisée pour la première fois par Pickens en 1921 pour décrire la situation des Noirs dans la vallée du Mississipi.

À ce moment-là, la comparaison entre le sort des Noirs américains et des Africains n'était pas nouvelle.

Depuis la fin du XIXe siècle, divers activistes africains-américains invoquèrent le Congo pour décrire leurs propres expériences en matière d'exploitation économique, de violence raciale et d'exclusion politique.

En 1895, Ida B. Wells, journaliste et activiste anti-lynchage, décrivit le meurtre de deux de ses collègues à Memphis, dans le Tennessee, comme « une scène de sauvagerie choquante qui ferait honte au Congo ».

Quelques années plus tard, un éditorial de 1907 du mensuel Voice of the Negro rappelait à ses lecteurs que ni le Congo, ni les agressions russes antisémites n'étaient très éloignées : « Il y a des Congos et des Kishenevs dans notre propre pays, chez nous. »

Après avoir présenté les militants anglophones, il me paraît important de m'attarder sur les militants francophones.

De nombreux africains proches du parti communiste s'organisèrent dès les années 1920 pour dénoncer l'impérialisme européen, la condition sociale des Noirs, la colonisation mais aussi revendiquer « la dette de sang » que la France avait à l'égard des tirailleurs sénégalais.

Ces organisations rassemblaient essentiellement de petits employés, des marins, des ouvriers et des tirailleurs africains et diffusaient leurs idées à travers des journaux distribués en France, en Afrique et en Amérique qui étaient régulièrement censurés par le ministère des colonies.

Je profite de cette évocation des militants francophones pour m'arrêter sur Lamine Senghor, figure africaine majeure de l'anticolonialisme des années 20 et 30 dont l'historien anglais David Murphy a récemment rassemblé les textes politiques.

Senghor, militant proche des communistes mais aussi ancien combattant de la guerre 14-18 qui fut gazé à Verdun en 1917, est l'auteur de nombreux textes très éloquents et nourris d'une rhétorique communiste à propos de la violence coloniale, de la dette de sang mais aussi de l'emploi du mot « Nègre » comme une réponse aux colonisateurs dont voici quelques extraits publiés dans le 1er numéro du journal la Voix des Nègres qu'il fonda en 1927 :

« Nous nous faisons honneur et gloire de nous appeler Nègre, avec un N majuscule en tête. C'est notre race nègre que nous voulons guider sur la voie de la libération totale du joug esclavagiste qu'elle subit. Nous voulons imposer le respect dû à notre race, ainsi que son égalité avec toutes les autres races du monde, ce qui est son droit et notre devoir, et nous nous appelons nègre. »

À propos de la dette de sang :

« Pourquoi un tirailleur Sénégalais, mutilé de la ?Grande Guerre?, domicilié en France, reçoit-il une pension de 6 à 8 fois moins forte que celle payée à un Français de la métropole de la même mutilation et du même pourcentage d'invalidité ?

« Pourquoi ne paie-t-on pas de pensions aux femmes, orphelins et parents de tirailleurs sénégalais qui ont perdu leur soutien pour la défense de la France ?

« Serait-ce qu'un nègre n'a pas un estomac aussi grand que celui d'un blanc ?

« Le sang d'un nègre ne vaut-il pas celui d'un blanc ?

« Pourquoi y avait-il égalité devant le devoir, puis deux poids et deux mesures devant les droits ?

« Monsieur le Ministre des Pensions pourrait-il nous donner les raisons de cette injustice ? »

Sur ce même sujet quelques années auparavant il introduisit un article dans le journal communiste Le paria en attaquant très violemment son congénère Blaise Diagne, premier député noir du Sénégal élu en 1914, qui s'était chargé des recrutements de soldats en Afrique :

« Dans les journées des 24-25 novembre, M. Diagne, le commis recruteur, l'agent de liaison entre les vendeurs d'esclaves (les chefs indigènes de l'AOF) et l'acheteur (la France impérialiste) : marché de chair à canon pour la guerre de la civilisation, M. Diagne pour mieux établir son patriotisme et, pour plaire à Clemenceau, Herriot et compagnie, accuse René Maran de l'avoir diffamé dans un entrefilet publié par les continents »

Après avoir examiné les combats politiques de l'entre-deux-guerres des militants africains, antillais et africain-américains je terminerai mon intervention sur des combats plus culturels. Je vous propose donc encore une fois de partir des États-Unis où apparaît le fameux mouvement intellectuel et artistique de la Harlem Renaissance.

Dans les années 1920, Harlem voit apparaître une jeune génération d'écrivains et d'artistes noirs qui avaient décidé de s'approprier leur héritage africain, qui revendiquaient aussi leur identité américaine et dénonçaient la condition des Noirs.

Les écrivains et poètes Langston Hughes, Claude McKay, Countee Cullen, l'acteur Paul Robeson, le peintre Aaron Douglas ou encore l'antropologue Zora Neale Hurston étaient les représentants les plus connus de ce mouvement que le grand intellectuel africain-américain Alain Locke nomma The New Negro.

Dans un texte publié en 1926 Langston Hughes résume très clairement l'engagement de ces artistes :

« Nous les jeunes générations qui créons aujourd'hui, nous avons l'intention d'exprimer sans crainte, ni honte, notre personnalité noire ».

En France, inspirée par le mouvement New Negro, la martiniquaise Paulette Nardal fonda à Paris en 1931 La Revue du Monde Noir, bilingue (français-anglais), pour défendre un internationalisme culturel noir.

Dans les six numéros qu'aura duré cette tribune, les mondes noirs se croisent à travers des poèmes et des essais... On y abordait la vie politique et économique du Libéria ou de l'Éthiopie, l'importance du Mouvement indigéniste haïtien, la spécificité de la communauté noire de Cuba, ou encore l'engagement poétique des auteurs noirs américains.

Cet inventaire de la richesse et de la diversité des cultures noires devait permettre de, je cite Paulette Nardal, « [...] redonner à nos congénères la fierté d'appartenir à une race dont la civilisation est peut-être la plus ancienne au monde [...] mais aussi de rejoindre la position des écrivains de la Harlem Renaissance qui [...] expriment tranquillement leur « être individuel à la peau noire et sans honte »[...] ».

Les désirs exprimés ici par Paulette Nardal anticipaient déjà l'idéologie de la négritude.

Aimé Césaire est d'ailleurs très explicite sur son influence : « Je connaissais les écrivains noirs-américains qui m'avaient été révélés par La Revue du Monde Noir. »

Cet exposé permet j'espère de vous faire comprendre dans quel contexte culturel et politique s'est construite la négritude que nous connaissons bien et sur laquelle je ne m'attarderai pas aujourd'hui.

Je vous propose de terminer mon intervention en évoquant les héritiers de ces mouvements politiques et culturels de l'entre-deux-guerres que le Sénégalais Alioune Diop fédéra autour de Présence Africaine, structure éditoriale mise en place pour réagir à la situation coloniale. Il créa en 1947 une revue, en 1949 une maison d'édition et en 1962 une librairie rue des Écoles.

Diop s'engagea d'abord dans un combat pour la reconnaissance des cultures noires qui se transforma rapidement en une lutte contre le racisme et pour la liberté culturelle, politique et économique de l'Afrique.

Présence Africaine publia des romans, des manifestes politiques, des articles et des ouvrages d'histoire, de sociologie, d'économie, de linguistique concernant l'Afrique, les Antilles, l'Océan Indien et les Amériques. À travers ses choix éditoriaux et en fédérant des auteurs d'horizons très divers, Alioune Diop a constitué la bibliothèque d'une histoire politique, littéraire et scientifique plurielle des intellectuels d'Afrique et de la diaspora des années 1950-1960.

Il organisa également à Paris en septembre 1956 le premier congrès des artistes et écrivains noirs.

Il réussit à rassembler pour la première fois des intellectuels noirs de divers continents et de toutes obédiences politiques. Il s'agissait de réaliser l'inventaire commun des cultures noires et d'analyser « les responsabilités de la culture occidentale dans la colonisation et le racisme ».

Les débats montrèrent que l'unité culturelle et politique des Noirs n'était pas une évidence et que les combats qui paraissaient aller de soi dans les années 20-30 l'étaient beaucoup moins dans les années 50. L'intervention d'Aimé Césaire intitulée Culture et colonisation, dans laquelle il jugeait analogue la situation des Noirs américains et celle des Africains colonisés fit scandale. Refusant cette comparaison, les Américains menacèrent de quitter le congrès. L'ensemble des congressistes s'accordèrent pourtant pour déclarer que « l'épanouissement de la culture est conditionné par la fin de ces hontes du XXe siècle : le colonialisme, l'exploitation des peuples faibles et le racisme ».

En 1959, Présence Africaine organisa à Rome le second congrès des artistes et écrivains noirs. L'heure n'était plus à l'élaboration d'un inventaire des cultures noires mais à la construction d'une politique culturelle, scientifique et éducative commune autour du thème « Unité et Responsabilités ». À la veille des indépendances, les intellectuels proposaient ainsi de participer aux changements à venir.

Je vous remercie pour votre attention et j'espère avoir réussi à vous montrer les multiples stratégies politiques et culturelles des colonisés avant les indépendances, dont les engagements sont trop souvent oubliés de l'écriture de l'histoire coloniale.