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Histoires Mémoires Croisées "Des champs de bataille aux réécritures de l'Histoire coloniale" - Rencontre du 8 juillet 2014

9 juillet 2014 : Histoires Mémoires Croisées "Des champs de bataille aux réécritures de l'Histoire coloniale" - Rencontre du 8 juillet 2014 ( rapport d'information )

3.6. MME SYLVETTE BOUBIN-BOYER,
HISTORIENNE

LES COMBATTANTS FRANÇAIS ET INDIGÈNES CALÉDONIENS DANS LA GRANDE GUERRE

La Nouvelle-Calédonie fait partie de l'empire colonial français depuis 1853. En 1914, sa population est peu nombreuse (58 000 habitants au recensement de 1911) et elle est extrêmement hétérogène. Le 5 août 1914, dans ce lointain « arrière » de la Grande Guerre, le gouverneur Repiquet fait afficher aux portes des mairies à la fois la guerre et la mobilisation. Il a pris cette décision en vertu de la circulaire ministérielle du 13 août 1912, relative à la conduite à tenir en temps de guerre, selon laquelle le gouverneur est « seul responsable, devant le gouvernement... de la défense et de la conservation de la colonie ». En collaboration avec le conseil de défense de la colonie et le commandant supérieur des troupes, il arrête les instructions pour l'organisation de la défense de la colonie. Le commandant supérieur des troupes, sous l'autorité du gouverneur, met en oeuvre les consignes relatives à la mobilisation en cas de guerre. Nouméa devient « centre de recrutement pour tous les citoyens français du Pacifique » : les deux colonies - Nouvelle-Calédonie et Établissements Français d'Océanie (EFO) -, le protectorat de Wallis-et-Futuna et, pour les Français du condominium franco-britannique, des Nouvelles-Hébrides. L'annonce du 5 août suscite maintes déclarations patriotiques. Mais, au cours des années de guerre, l'enthousiasme des hommes à « aller tous à Berlin » devient le désir de retrouver leur « France australe ».

Pourquoi et comment les calédoniens de toutes ethnies vont-ils participer à une guerre qui se déroule aux antipodes de la colonie ?

Les premiers à partir à la guerre

1. Lors de la mobilisation générale, des étudiants calédoniens en métropole ont rejoint des centres de recrutement pour y être incorporés. Ils sont affectés principalement dans les 1er, 3e et 4e RI. Ils sont pour la plupart sous-lieutenants et meurent dans les premiers combats.

2. Début août, la flotte alliée anglo-australienne et néo-zélandaise est en rade de Nouméa avec le Montcalm, navire amiral de la flotte française d'Extrême-Orient. Les navires partent pour la conquête des colonies allemandes océaniennes, associées aux Japonais jusqu'en décembre 1914. Des inscrits maritimes et des matelots figurent sur les rôles d'équipage durant toute la guerre, de navires de la Marine comme le Kersaint à Nouméa et de navires civils militarisés afin d'assurer le ravitaillement et les divers transports de ou vers l'Australie, la Nouvelle-Zélande, l'Indochine, les Nouvelles-Hébrides, les EFO et l'Europe.

3. Dès septembre 1914, l'armée rapatrie en métropole 117 gendarmes et militaires en poste en Nouvelle-Calédonie. Quelques volontaires calédoniens et néo-hébridais partent alors.

4. À la suite de la mobilisation et après bien des vicissitudes dues au manque de navires pour envoyer en métropole les soldats calédoniens, le bataillon d'infanterie coloniale de la Nouvelle-Calédonie envoie quatre « contingents » de Calédoniens et de Tahitiens mobilisés et 51 volontaires. Avec les 756 Calédoniens de ces contingents, il y a aussi 68 soldats venant des Nouvelles-Hébrides, 2 de Fidji et 3 d'Australie. 165 Tahitiens sont inscrits sur les registres calédoniens alors qu'ils sont 1 057 en tout à partir se battre. Ce sont donc 1 047 citoyens français qui quittent la Calédonie pour être affectés dans les régiments d'infanterie ou d'artillerie coloniale, quelques-uns dans les bataillons de tirailleurs sénégalais ou de spahis nord-africains, le plus grand nombre en renforts de régiments d'infanterie ou d'artillerie coloniale dans la Somme, l'Artois, l'est de la France et sur le front d'Orient, voire dans d'autres colonies. Quelques ouvriers des mines et de la métallurgie sont recrutés dans les usines d'armement.

Les indigènes calédoniens, appelés Canaques, sont eux 948 embarqués pour Marseille sur 1 105 engagés volontaires retenus après les visites médicales. Ils sont incorporés au sein du bataillon du Pacifique qui comprend également 12 Néo-Hébridais, 18 Indochinois, 4 Marquisiens et 1 Wallisien.

Ces renforts embarquent sur le Sontay le 23 avril 1915, puis, le 4 juin (bataillon du Pacifique) et le 3 décembre 1916 sur le Gange, puis le 10 novembre 1917 sur l'El Kantara. Cette année-là, 258 permissionnaires restent mobilisés au pays dans le cadre de la répression de la révolte kanak de 1917 et ne regagnent pas la France.

Quel engagement pour les Calédoniens ?

Pour mieux comprendre l'engagement de tous ces hommes, il est nécessaire de revenir sur leurs origines.

1. Les Kanak sont « les premiers occupants » de la Nouvelle-Calédonie. Ils sont soumis au régime de l'indigénat depuis 1887, au paiement de l'impôt de capitation et au cantonnement dans des réserves créées en partie pour laisser place à la colonisation agricole ou à l'exploitation minière. Chrétiens pour la plupart, ils vivent regroupés en tribus au plus près de leurs missionnaires, parfois sur des « réductions » entourant l'église ou le temple. Après s'être désintéressé des populations indigènes océaniennes supposées en voie de disparition, le Parlement fait appel aux Kanak, fin 1915, au nom de l'égalité entre populations des colonies mais surtout par besoin en hommes après les hécatombes du début de la guerre. La mobilisation est impossible puisque les indigènes sont des sujets et pas des citoyens. La levée des indigènes commence le 6 janvier 1916 durant quatre campagnes jusqu'à la fin de 1917. Comme dans toutes les colonies, le recrutement sur la Grande Terre favorise le déclenchement d'une révolte ou « guerre kanak » en 1917, sans en être toutefois la seule cause.

2. Les Européens : La colonisation a généré dans la colonie deux catégories de citoyens mobilisables, que le ministère de la Guerre désigne sous les noms de créoles et de français. Les citoyens français sont 11 128, dont 7 044 nés dans la colonie. Ils sont partagés en deux groupes :

Les français, population française d'origine métropolitaine (4 084 nés en France) est constituée de fonctionnaires en poste, la plupart à Nouméa, d'anciens militaires (gendarmes, surveillants de la pénitentiaire) ; certains sont colons, anciens soldats démobilisés sur place, ayant souvent dépassé l'âge limite de l'appel. Les troupes stationnées en Nouvelle-Calédonie (396 personnes en 1911) sont considérées comme « résidents de passage » tout comme les équipages de navires de commerce. Tous nés en France, ils ont eu l'occasion de servir leur pays.

Les créoles (ou colons, ou Caldoches dirait-on aujourd'hui), nés en Nouvelle-Calédonie, un certain nombre sont descendants des premiers colons libres. Inscrits dans les registres d'état-civil, ils sont des citoyens de nationalité française. Beaucoup sont des descendants de la population d'origine pénale, leurs enfants nés dans la colonie, citoyens de nationalité française eux aussi chercheront dans l'engagement la réhabilitation de leur nom. Le ministère de la guerre désigne tous ces hommes sous le nom de « créoles calédoniens ». En Calédonie, les recensements ne comportent pas de catégorie « créoles » comme dans les autres colonies. Les créoles calédoniens récusent fortement le mot, qui les associerait par trop aux créoles antillais qu'ils abhorrent. Mais on peut aussi voir une grande différence entre ces hommes selon qu'ils viennent de Nouméa où ils ont pu fréquenter l'école ou de la brousse comme le montrent les derniers conscrits arrivés en 1913, illettrés à 76%.

Mais la déclaration de guerre oblige également à des prises de conscience : qui est vraiment citoyen français ? Quelques-uns sont fils ou petits-fils des premiers colons britanniques ou allemands, arrivés dans l'archipel parfois avant la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par la France. Ainsi, des descendants d'Allemands, des heimatlosen sont en position délicate après la déclaration de guerre (Gaertner, Schmitt), quelques-uns s'engagent dans la légion étrangère ou les ANZAC. Des jeunes gens découvrent leur statut légal lors de la mobilisation comme François Azzaro, né en 1888 à Bourail, qui est « rayé des contrôles de l'armée, classé fils d'étranger ». D'autres, nés de mère kanak, non reconnus par leur père, sont classés indigènes. Les Belges et les Italiens sont naturalisés puis mobilisés en avril 1915. Pour l'anecdote, 20 condamnés obtiennent, à leur demande, leur réhabilitation en 1916 et 5 sont versés dans un bataillon disciplinaire. 100 Japonais s'engagent dans la légion et désertent presque tous à l'arrivée du navire à Marseille. Malgré les nombreuses difficultés, la Nouvelle-Calédonie est la colonie qui compte le moins de déserteurs, d'insoumis et sans doute de fuyards.

Comment nos soldats ont-ils « tenu » ?

Les Calédoniens sont extrêmement dispersés et jamais plus de quatre ou cinq au même endroit. Une grande solidarité est visible dans leurs lettres : ceux qui ne savent ni lire ni écrire sont aidés par leurs compagnons. Ils se retrouvent dans les tranchées ou bien dans les foyers du soldat durant leurs permissions. Les Kanak sont soutenus par les pasteurs et les catéchistes qui écrivent régulièrement pour eux. Le « Colis du Niaouli » et autres oeuvres charitables réconfortent les soldats.

Mais l'évolution du bataillon du Pacifique, au sein de la 72e division d'infanterie, passant de bataillon d'étapes (ouvriers à l'arrière) à bataillon de marche (combattants sur le front), permet aux créoles calédoniens d'être incorporés au sein du bataillon mixte du Pacifique à compter d'avril 1917, à l'arrière du Chemin des Dames, puis surtout de juillet à novembre 1918 lorsqu'ils participent aux combats sur la ligne Hindenbourg près de Soissons et à Vesles-et-Caumont (Aisne). Cette nouvelle organisation permet aux Océaniens d'être pour la première fois : « Canaques, Calédoniens et Tahitiens » tous ensemble pour terminer la guerre. Là, ils apprennent à s'apprécier, se connaître et se reconnaître.

Le bilan de quatre années de guerre

193 Calédoniens meurent au champ d'honneur (19 % des mobilisés). Le bilan s'alourdit avec les 382 tirailleurs kanak morts pour la France (35 % des engagés : 20% sur le champ de bataille, 75% sur la côte d'Azur.)

Les anciens combattants de toutes ethnies doivent attendre 1919 pour regagner le pays, marqués par les épreuves de la guerre. Les cérémonies du 2 novembre (pour les morts) et du 11 novembre (pour la paix), les obsèques de ceux qui meurent alors maintiennent entre les combattants de toutes origines des liens qui se renforceront dans l'application de la nouvelle politique indigène de la France (NPI) de l'entre-deux-guerres et de l'entraide mise en oeuvre ensuite par l'ONAC. Plusieurs anciens combattants de 14-18 et leurs fils s'engagent volontairement durant la Seconde Guerre mondiale. Contrairement à d'autres colonies, aucun nationalisme n'émerge dans les années suivant l'armistice mais deux associations confessionnelles créées par des anciens combattants en 1947 donnent naissance à l'Union Calédonienne (UC), parti politique à la devise : « deux couleurs un seul peuple » qui regroupe également un grand nombre de créoles et de français anciens combattants des deux guerres.