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Histoires Mémoires Croisées "Des champs de bataille aux réécritures de l'Histoire coloniale" - Rencontre du 8 juillet 2014

9 juillet 2014 : Histoires Mémoires Croisées "Des champs de bataille aux réécritures de l'Histoire coloniale" - Rencontre du 8 juillet 2014 ( rapport d'information )

3.5. M. GRÉGOIRE GEORGES-PICOT, HISTORIEN ET CINÉASTE DES ANTILLAIS, FRANÇAIS LIBRES

Le ralliement des pêcheurs de l'île de Sein à la France libre en juin 1940 est un épisode illustre de l'épopée gaulliste. Il en est un autre, moins célèbre, dont les protagonistes furent, pareillement, des îliens et des marins : des hommes jeunes, beaucoup de jeunes femmes aussi, s'évadèrent de Martinique ou de Guadeloupe pour s'enrôler dans les armées de la France libre.

Comment et pourquoi furent-ils ainsi des milliers ? Quelles étaient les sources de ce patriotisme si fervent qu'il surmonta tous les obstacles, la répression d'un régime autoritaire dans les îles, comme la défiance de militaires de la France combattante ? Dans mes recherches en réponse à ces questions, deux personnes auront été des guides : l'historien Éric Jennings en inscrivant la Résistance aux Antilles dans une histoire plus vaste, celle de leur colonisation et de leur émancipation ; Frantz Fanon, parce qu'il fut témoin et acteur de cette histoire.21(*)

Dissidence et dissidenciés

« La dissidence est née en juin 1940 du sursaut des Français d'outre-mer qui les poussait à poursuivre la lutte » déclarait le maréchal Pétain, au cours d'un discours retransmis à la radio, le 7 avril 194122(*). Dans son sens originel, le dissident est celui qui se met à l'écart de la communauté. En désignant ainsi les Français libres, le chef de l'État français voulait signifier qu'au-delà de leur erreur première, ils s'étaient mis au ban de la Nation. Les résistants antillais adoptèrent le mot et se nommèrent dissidenciés.

Paradoxalement, les paroles du maréchal Pétain s'appliquent à la naissance de la Résistance dans les Antilles. Une dizaine de jours après l'appel du général de Gaulle du 18 juin 1940, les représentants élus de Guadeloupe et de Martinique, réunis au sein des conseils généraux, avaient, quasi unanimes, appelé au ralliement à la France combattante.

Mais le premier représentant de la République aux Antilles, l'amiral Georges Robert, également commandant du théâtre d'opérations de l'Atlantique ouest, avait fait allégeance au gouvernement de Vichy. Il avait, pour lui, les navires de la marine nationale, repliés aux Antilles, qui tenaient les principales villes sous le feu de leurs canons. Plus de 5 000 marins, la plupart métropolitains, constituaient une force de dissuasion dont l'amiral usa pour briser les oppositions.

La Résistance se révéla d'emblée dans de petits gestes du quotidien. Frantz Fanon, alors adolescent à Fort-de-France, se souvenait de ces actes apparemment anodins, portés par une autre idée de la France : « On vit cette chose extraordinaire : des Antillais refusant de se découvrir pendant l'exécution de la Marseillaise. Quel Antillais ne se rappelle ces jeudis soirs où, sur l'esplanade de la Savane, des patrouilles de marins armés réclamaient le silence et le garde-à-vous quand on jouait l'hymne national ? Que s'était-il donc passé ? Par un processus qui est facile à comprendre, les Antillais avaient assimilé la France des marins à la mauvaise France et la Marseillaise que respectaient ces hommes n'était pas la leur. Il ne faut pas oublier que ces militaires étaient racistes. Or «il ne fait de doute pour personne que le véritable Français n'est pas raciste, c'est-à-dire ne considère pas l'Antillais comme un nègre». Puisqu'eux le faisaient, c'est qu'ils n'étaient pas de véritables Français. Qui sait, peut-être des Allemands ? Et de fait, systématiquement, le marin fut considéré comme un Allemand. »23(*)

Cette réflexion lève le voile sur la nature du patriotisme des dissidenciés pour qui la véritable France était celle de la République et de l'Égalité. En faisant le choix de la France libre, ils témoignaient de leur attachement à la patrie et, en même temps, affirmaient qu'ils étaient Français à part entière. Ainsi, la Résistance aux Antilles s'inscrivait-elle dans le long processus politique de l'assimilation qui, à partir de l'abolition de l'esclavage en 1848, allait faire des Antillais, sujets d'un Empire colonial, des citoyens français ayant les mêmes droits et les mêmes devoirs que les autres Français.

Parmi les devoirs, il y avait celui de se porter au secours de la France lorsque celle-ci était en danger. Lors de la Première Guerre mondiale, les représentants politiques de Martinique et Guadeloupe avaient obtenu que les Antillais soient mobilisés au même titre que les Français en métropole. Cette fois, la libération de la « Mère Patrie » passait par des actes volontaires et l'exil, tant que Vichy régnait sur les Antilles françaises.

Ils furent nombreux à s'évader vers les Antilles anglaises avec l'intention de rejoindre les armées de la France libre. Mais bien d'autres motivations pouvaient déterminer les départs. Moins nobles ou plus pragmatiques, ces mobiles ont bien souvent été minimisés parce que les autorités vichystes s'en servirent justement pour dénigrer la dissidence : « Je n'ignore pas qu'un certain nombre de jeunes Guadeloupéens ont quitté la Guadeloupe pour une île voisine. Les raisons qui les ont amenés à s'enfuir ne sont pas toujours des plus honorables et très rares sont ceux qui ont agi par patriotisme, croyant servir la France et leur petite patrie. » déclarait le gouverneur Sorin dans une circulaire à l'attention des maires de l'île en mai 194224(*).

Au nombre de ces raisons, il y avait le blocus des îles, une arme utilisée par les Américains dans leurs négociations avec les autorités de Vichy, et ses conséquences : pénuries et rationnements, chômage, disettes et marché noir ont eu, si on permet la comparaison, un rôle semblable à celui joué en France par le Service du travail obligatoire dans la montée au maquis de jeunes qui voulaient y échapper.

En lisant les témoignages d'anciens dissidenciés, on se rend compte que raisons nobles et prosaïques se sont bien souvent conjuguées pour décider du départ. L'un d'entre eux, arrivé à Sainte-Lucie en juillet 1941, déclarait au chef de la police qui l'interrogeait que les pénuries l'avaient incité à partir et qu'il se mettait au service du général de Gaulle25(*). Un autre, alors jeune maçon, se souvient : « Les jeunes, nous étions un peu dégoûtés de rester comme ça... en 1943, on trouvait pas de travail, c'était difficile, on ne pouvait pas manger... »26(*).

La dissidence était aussi l'héritière d'autres résistances, plus anciennes. Jean-Charles Timoléon, ouvrier agricole dans une plantation, expliquait ainsi les raisons de son évasion vers les îles anglaises : « Des bruits couraient sur l'arrivée en cachette de bonnets rouges appelés «chéchia» que portent les Sénégalais et les Arabes. De même qu'on disait que les usiniers faisaient planter du karaté pour fabriquer des fouets pour les nègres. À la fin de la guerre, on rétablirait l'esclavage. Avec des amis, je discutais souvent de ce problème. Certains disaient que jamais on ne pourrait rétablir l'esclavage en Guadeloupe, d'autres se basant sur l'idéologie raciste des nazis rétorquaient qu'en cas de victoire d'Hitler, c'était tout à fait possible. Un jour, revenant du travail sur l'habitation «Vounon», nous avons vu deux gendarmes parlant au géreur devant la case de ce dernier. Quelques instants plus tard, le géreur nous rassemble tous, hommes et femmes. Les gendarmes relevèrent nos noms, prénoms, âges et adresse. Ils nous demandèrent de signer un registre et nous donnèrent chacun un livret de travail. Au moment de signer, j'avais demandé aux gendarmes les raisons de cette formalité et ils m'avaient répondu que nous ne pourrions quitter l'habitation qu'après en avoir prévenu la gendarmerie. Cet événement confirma mes craintes et, arrivé dans la case que nous occupions, je déclarais à nos compagnons que durant l'esclavage, c'était pareil ; les esclaves n'avaient pas le droit de quitter l'habitation sur laquelle ils travaillaient. Tout le monde se plongea dans de profondes réflexions sur la signification de cette signature donnée. Le lendemain, à l'heure du départ pour les champs de cannes, Ambroise, un camarade de Pointe-à-Pitre et moi, nous nous déclarâmes malades. »27(*)

Le dissidencié, s'évadant vers une île anglaise, adoptait la même stratégie de survie que l'esclave marron s'échappant de la plantation pendant la période coloniale. Un soldat guadeloupéen des Forces françaises libres résumait sa décision de rejoindre de Gaulle avec ces mots : « Schoelcher a libéré la Guadeloupe, je suis venu libérer la France. »28(*)

Évadés par milliers

Un de ces évadés a décrit dans son journal sa traversée vers Sainte-Lucie : « Quel était le meilleur moyen de quitter notre île de la Martinique pour rallier les possessions anglaises de la Dominique ou Sainte-Lucie ? Un seul était à notre disposition : le gommier, pirogue très légère et instable construite par les pêcheurs dans le tronc de l'arbre du même nom.

« Avec deux camarades, je demandais une permission de 24 heures, et après entente avec deux pêcheurs contre une somme d'argent et des vêtements, nous nous sommes donnés rendez-vous à la tombée de la nuit au bout de l'immense plage du Diamant, munis de quelques photos de famille et du strict indispensable comme vêtements.

« Les îles anglaises sont distantes de soixante à cent kilomètres, mais des courants assez violents circulent entre l'Atlantique et la mer Caraïbe ; de plus, en période d'équinoxe comme c'est le cas, la mer est souvent mauvaise et notre embarcation surchargée est difficile à diriger avec une seule voile carrée ; l'équipage comprend un pêcheur au gouvernail et l'autre assis sur un bordé pour faire contrepoids avec un camarade ; les deux autres passagers sont au fond du gommier et vident l'eau sans arrêt avec des calebasses ; des poissons volants viennent s'abattre sur la voile et tombent dans l'embarcation, seule distraction au cours de ces heures assez angoissantes car, à plusieurs reprises, nous sommes surpris par une lame plus forte qui oblige l'homme de barre à nous aider à écoper afin de ne pas couler ; au lever du jour, nous apercevons enfin une masse grise à tribord : c'est l'île de Sainte-Lucie. »29(*)

Les Petites Antilles

La première évasion recensée daterait du 15 septembre 1940. Elle fut rapidement suivie d'autres car « dès le début de 1941, le quartier général des Forces françaises libres, à Londres, fut informé qu'une effervescence se manifestait à la Martinique et à la Guadeloupe. Des volontaires s'étaient évadés de ces îles. »30(*) Ainsi commence le témoignage de Jean Massip qui fut le délégué de la France combattante aux Antilles pendant trois ans. Avant son arrivée, un ancien capitaine de la marine marchande, Pierre Adigard des Gautries, avait organisé à partir de Trinidad une filière conduisant les volontaires vers l'Angleterre ou le Canada.

« Nous sommes de ceux qui disent non à l'ombre. Nous savons que le salut du monde dépend de nous aussi. Que la terre a besoin de n'importe lesquels d'entre ses fils. Les plus humbles. L'Ombre gagne Ah! Tout l'espoir n'est pas de trop pour regarder le siècle en face! »31(*) Lorsqu'Aimé Césaire écrivit ces lignes en avril 1941, savait-il que des Antillais avaient déjà franchi le pas ? Ses mots étaient, en tout cas, prémonitoires d'un phénomène qui allait ébranler le pouvoir de Vichy aux Antilles. Car ce n'était plus désormais l'aventure de quelques téméraires.

En juillet 1941, lorsque Jean Massip arriva aux Antilles, les exilés étaient une petite centaine à la Dominique. D'autres avaient gagné les îles de Monserrat, d'Antigua ou de Sainte-Lucie. À la fin de l'année 1942, ils étaient plus de 1 800 à la Dominique. Dans une ville comme Roseau, la capitale, avec ses 5 000 habitants, leur présence, sans cesse grandissante, n'était pas sans poser de difficiles problèmes de ravitaillement, d'hébergement... et d'ordre public. Pour tenter d'y remédier, Jean Massip avait rassemblé les évadés en compagnies. Afin de les occuper, il avait, avec l'aide des rares officiers présents, organisé une instruction militaire minimale.

La solution vint des États-Unis. Alertés par des représentants de la France combattante, les Américains acceptèrent de prendre en charge l'instruction militaire des volontaires aux États-Unis. Ils envoyèrent un bateau à la Dominique au début de l'automne 1942. Un contingent de 325 personnes quittait Roseau le 10 octobre à destination de Baltimore et de la Nouvelle Orléans. Ce premier convoi fut suivi de cinq autres voyages entre janvier et juin 1943.

Des dissidenciés en partance pour les États-Unis, San Juan de Porto Rico,
2 mai 1943

Source : US Navy

Qui étaient ces dissidenciés ? Un discours unanimiste affirme que toutes les classes sociales étaient présentes, touttemoun était là. Il est aussi vrai que certaines d'entre elles étaient beaucoup plus représentées que d'autres comme le révèlent les rares listes d'engagés existantes.

Il existe dans les archives de la police de Sainte-Lucie une liste de 447 volontaires ayant passé une visite médicale d'aptitude. Leur métier est indiqué : en tête, viennent les activités liées à la mer. Pêcheurs, marins, dockers, charpentiers navals... étaient largement majoritaires. Deux autres métiers étaient couramment cités : cultivateurs et ouvriers de sucrerie. Ces trois catégories représentaient ensemble la plupart des volontaires.32(*) Un recensement réalisé par le centre du service national de Martinique sur 521 engagés indique, pour sa part, une majorité d'ouvriers agricoles. La moyenne d'âge y était de 24 ans et demi.

Ces quelques informations tirées des deux « sondages » sont confirmées par le directeur des troupes coloniales, le colonel Valluy, inspectant le bataillon de marche des Antilles n° 1 en octobre 1943 : il constatait que la grande majorité des engagés était des cultivateurs et des pêcheurs, qu'il y avait quelques commerçants et des petits fonctionnaires, très peu d'ouvriers qualifiés.33(*)

L'automne 1942 constitua un véritable tournant pour la dissidence. La nouvelle du premier transfert des engagés vers les États-Unis en octobre 1942 se répandit dans les îles et dut en convaincre plus d'un de franchir l'océan pour rejoindre la France libre. Novembre 1942 fut aussi le moment où les Américains, voulant faire pression sur les autorités françaises, cessèrent de ravitailler les îles : la pénurie généralisée et la crainte de la disette, la disparition de nombreux emplois en raison du blocus furent autant d'incitations aux départs.

Au sortir de l'hiver, saison où la mer est mauvaise et rend dangereuses les traversées des canaux de Sainte-Lucie et de la Dominique, les évasions reprirent et suivirent une spectaculaire courbe ascendante. Les départs saignaient les deux îles de leurs jeunes générations. Ce furent aussi des familles entières, des femmes seules avec leurs enfants qui prirent le chemin de l'exil. Les moyens de s'enfuir étaient les plus variés : embarcations traditionnelles telles que gommiers, saintoises et yoles, remorqueurs à moteur tirant des chalands, vedettes de la marine ou encore hydravions ! Quand des candidats au départ ne trouvaient pas de passeur, certains n'hésitaient pas à voler des canots ; sur les plus gros, on s'entassait à vingt.

Cet exode d'une génération de jeunes gens ébranla par contrecoup l'économie des deux îles. En avril 1943, le directeur d'une sucrerie à Sainte-Rose en Guadeloupe avertissait le gouverneur : « J'ai l'honneur de vous faire savoir qu'à cause des nombreux départs journaliers de dissidents et malgré le concours de prisonniers, la récolte ne pourra être enlevée. »34(*)

Pourtant, dès l'été 1941, les autorités s'étaient inquiétées de ces évasions et avaient tenté de stopper l'hémorragie humaine qui anémiait les îles. Dans la circulaire destinée aux maires de la Guadeloupe citée plus haut, le gouverneur Constant Sorin brandissait cette menace : « Il est bon que la population soit renseignée et sache, d'ores et déjà, que ceux qui sont partis ne reviendront plus en Guadeloupe. La cause est entendue pour eux. Ils ont émigré définitivement. Ils comprendront vite... Car la patrie comprend le village natal, le cimetière où dorment ceux que l'on a chéris de leur vivant, les parents, les amis. »35(*)

Au-delà de cette menace de bannissement définitif, ce fut, sur terre, la chasse à l'homme dans laquelle les différentes forces de répression étaient mises à contribution, comme le relate dans son journal un marin de l'Émile Bertin : « On nous envoie souvent à terre pour seconder les gendarmes dans leurs missions d'investigation. Certains que les Noirs appellent la Milice, sont spécialement chargés de fouiller les criques et les anses reculées afin de tenter d'y débusquer ces jeunes gens qui cherchent à gagner les Forces françaises libres en traversant, au péril de leur vie, le canal de la Dominique, moins surveillé, et, plus rarement, celui de Sainte-Lucie. Il paraît que ces partisans de de Gaulle s'y cachent des jours entiers dans l'attente d'une embellie car, bien que nous soyons en mai, la mer est souvent démontée. Des barques de pêcheurs les transportent nuitamment dans les îles voisines de la Martinique. »36(*)

Les personnes arrêtées étaient déférées devant les tribunaux militaires ou civils. La justice était particulièrement sévère : les militaires, considérés comme déserteurs, pouvaient être condamnés à mort même si les peines capitales ne furent pas exécutées. Les complicités de désertion étaient lourdement punies : cinq ans pour avoir caché un candidat au départ ; dix ans pour un pêcheur qui avait transporté des dissidenciés.37(*) Délation, menaces, intimidations des pêcheurs qui se faisaient passeurs, arrestations, condamnations, patrouilles navales et reconnaissances aériennes, rien n'y fit. Le chiffre des évasions alla croissant jusqu'à la libération des Antilles en juillet 1943.

Combien furent-ils au final à s'évader de Martinique et de Guadeloupe ? Jean Massip, le délégué de la France combattante aux Antilles, et le général Jacomy, le commandant supérieur des troupes du groupe Antilles-Guyane, nommé par Alger en juin 1943, évoquaient tous deux le nombre de 4 000. Il semble qu'ils aient été plus nombreux. « Au moment de la libération de la Martinique et de la Guadeloupe, il y a à la Dominique près de 3 000 volontaires à rapatrier », écrit Jean Massip38(*). Quant aux évadés vers Sainte-Lucie, ils n'auraient pas dépassé le millier, la plupart ayant gagné l'île entre février et l'été 194339(*). Aux États-Unis, en juillet 1943, ils étaient 1 433 Antillais à Fort Dix, un camp militaire dans le New Jersey où les volontaires avaient été rassemblés40(*).

En ne s'en tenant qu'à ces trois chiffres, ils furent donc plus de 5 000 hommes et femmes à s'être évadés41(*). Parmi eux, il y eut plusieurs centaines de soldats et de marins. En définitive, les dissidenciés martiniquais et guadeloupéens furent probablement entre 4 500 et 5 000. Mais un dissidencié ne devenait pas nécessairement un soldat de la France.

Les Antillais et la libération de la France

« On ne peut espérer des Antilles plus de quelques centaines d'hommes de troupe des jeunes classes, soigneusement choisis et quelques dizaines de sous-officiers. [...] Les 2 000 créoles des Antilles ayant fui à la Dominique sont notamment inaptes au service militaire »42(*) pronostiquait, en juin 1943, le général Blaizot, l'un des théoriciens des troupes coloniales à l'état-major général à Alger. Qu'advint-il réellement ?

Sur les 3 000 rapatriés de Sainte-Lucie et de la Dominique qui souhaitaient s'engager, seule la moitié fut retenue « après un tri sévère qui n'a pas été sans soulever de nombreuses récriminations »43(*). L'une des principales raisons en était la santé des volontaires. Ainsi, plus de la moitié des candidats qui s'étaient présentés aux visites médicales d'aptitude à Sainte-Lucie furent déclarés inaptes ; l'indication des affections dont certains étaient atteints révélait un état de santé très médiocre.44(*)

Il en fut autrement avec les volontaires qui avaient gagné les États-Unis car ils étaient passés devant des médecins américains avant leur départ. Le général Jacomy préconisa néanmoins une sélection serrée avec une élimination d'un tiers : un certain nombre des engagés avaient eu quelques difficultés à s'adapter à la discipline militaire quand d'autres avaient bien l'intention de faire leur vie en Amérique.

Au camp de Fort Dix, août 1943

Source : US Signal Corp

Ce qui allait devenir le bataillon de marche des Antilles n° 1 comptait, au début de l'été 1943, 1 608 officiers, sous-officiers et soldats rassemblés au camp militaire de Fort Dix. Ils n'étaient plus que 1 074 lorsque le bataillon arriva, en octobre 1943, en Afrique du Nord où il allait poursuivre son instruction à El Hadjeb dans le Moyen-Atlas marocain, puis en Tunisie.

Le périple d'un volontaire du bataillon de marche des Antilles n° 1
(été 1942-novembre 1945)

En janvier 1944, le bataillon était intégré à la 1re division française libre, devenant le 21e groupe antillais de défense contre avion. Celui-ci fut désormais de toutes les campagnes de la division gaulliste, en Italie, lors de l'offensive au nord de Rome après Monte Cassino, en Provence, dans les Vosges et en Alsace. Il s'était mué au fur et à mesure en unité anti-char dotée de sections d'infanterie et fut engagé, notamment, dans la défense de Strasbourg dans l'hiver 1944. Il termina la guerre sur le front des Alpes.

Pendant ce temps, le bataillon de marche n° 5 avait été constitué à Fort-de-France avec les volontaires rapatriés de la Dominique et de Sainte-Lucie. Il traversait l'Atlantique en mars 1944, complétait son instruction en Afrique du Nord avant d'être envoyé sur le front de l'Atlantique en janvier 1945 jusqu'à l'offensive finale contre la poche de Royan en avril 1945.

Les deux bataillons de marche ne furent pas les seules unités à combattre en Europe. Deux détachements de renfort, de 500 soldats chaque fois, avaient traversé l'océan au cours de l'année 1944. Tous volontaires, les tirailleurs, artilleurs et ouvriers spécialisés qui composaient ces renforts furent affectés dans des unités très diverses.

À côté de ses engagements collectifs, il y eut des aventures individuelles. Voici avec Frantz Marguerite Victor Fanon une illustration de la diversité des trajectoires, qui étaient faites souvent d'affectations successives. Son frère Joby a raconté comment il prit la mer le jour du mariage de son frère aîné après avoir vendu des costumes de son père pour payer la traversée vers l'île de la Dominique. Le 3 août 1943, il s'engageait officiellement pour la durée de la guerre ; il venait de fêter ses 18 ans. Incorporé dans le bataillon de marche des Antilles n° 5, il traversa avec lui l'Atlantique en mars 1944. À Casablanca, il fut réaffecté au 15e régiment de tirailleurs sénégalais puis débarqué à Saint-Tropez le 31 août 1944, Frantz Fanon fut transféré au 6e régiment de tirailleurs sénégalais, décimé après les durs combats pour la libération de Toulon.

Ce régiment, devenu le 6e régiment d'infanterie coloniale, fut l'une des unités engagées dans l'offensive en direction du Rhin qui commença le 15 novembre 1944 dans la neige et le brouillard. Le régiment, en pointe aux environs de Belfort, subit les contre-offensives allemandes. Servant de mortier, Frantz Fanon fut blessé ce jour-là. Cité à l'ordre de la brigade, il fut décoré de la croix de guerre par le colonel Raoul Salan qui commandait le régiment. Au bout de trois mois de convalescence, Frantz Fanon était de retour sur le front d'Alsace. Il demeura au sein de la 1re armée française jusqu'à la capitulation nazie.45(*)

Une décision politique

Comment expliquer une telle différence entre les pronostics du général Blaizot en juin 1943 et la réalité de l'engagement des Antillais dans la libération de la France, un an et demi plus tard ? Car ce furent, en définitive, pas moins de 3 000 Antillais qui traversèrent l'Atlantique. La première raison tenait au patriotisme fervent qui animait bien des Martiniquais et des Guadeloupéens, à leur engagement qui était en même temps revendication identitaire.

L'écart entre les estimations du général Blaizot et les engagements effectifs découle également des profondes divergences au sein des hautes sphères militaires, de profondes divergences sur l'emploi des dissidenciés. Pour les uns, en particulier à la direction des troupes coloniales, les Antilles étaient perçues comme une partie de l'Empire. La mobilisation des volontaires antillais ne pouvait se concevoir que dans des unités de type colonial, en « panachage » avec les tirailleurs sénégalais. Elle obéissait aussi aux principes traditionnels d'efficacité militaire. Le colonel Valluy, directeur des troupes coloniales, inspecta le bataillon de marche des Antilles n° 1 fin octobre 1943 au Maroc et en conclut que l'unité n'était pas prête à partir au front : elle n'était même pas équipée d'un armement moderne...

Pour les autres, des impératifs politiques l'emportaient sur les considérations militaires. L'un d'entre eux, le général Jacomy, ouvrait son « mémorandum sur la participation effective des Antilles à la guerre » avec cette phrase : « Ce qui est en jeu, c'est le maintien de la souveraineté de la France aux Antilles, terre française, habitée par des citoyens français. » Les menaces étaient aussi bien extérieures, avec les convoitises des Américains, qu'intérieures. Et de conclure : « L'armée de terre aux Antilles compte dans ses rangs, en qualité d'engagés volontaires, la future élite du pays que l'on ne peut décevoir ni risquer de détacher de la France. » Ne pas admettre les Antillais serait un « déni à leur qualité de citoyen français ». 46(*)

Ce fut ce point de vue qui l'emporta. La direction des troupes coloniales finit par concéder que « les visées politiques des États-Unis et de certaines républiques sud-américaines sur les Antilles d'une part, des considérations d'ordre psychologique et moral à l'égard de nos vieilles colonies d'Amérique d'autre part, exigeront, en effet, que celles-ci soient représentées par leurs volontaires, à la Libération de la Patrie. »47(*)

La décision était politique et les officiers généraux eurent à la concrétiser sur le terrain militaire. Le comité français de libération nationale décréta le 17 novembre 1943 que le bataillon de marche des Antilles n° 1 serait rattaché à la 1re division française libre, « pour combler ses déficits en Français »48(*) : les dissidenciés antillais rejoignaient la 1re DFL, la division « gaulliste » par excellence, ils étaient « reconnus » comme Français. Deux mois furent cependant nécessaires pour appliquer cette décision prise au plus haut niveau, le temps de rendre opérationnelle une unité qui ne l'était pas deux mois plus tôt. Le bataillon fut donc remanié pour devenir l'unité de défense contre avions de la 1re DFL, grâce au transfert de combattants aguerris de la division et en complétant son encadrement. En quelques mois, ces soldats allaient exceller comme unité de défense anti-aérienne au point de recevoir les félicitations de leurs instructeurs américains. Engagés dans les combats pour la libération de la France, les soldats combattirent si bravement que le bataillon fut cité à l'ordre de la division.

Le sillon ainsi tracé par le premier bataillon, le déploiement de la deuxième unité antillaise, le bataillon de marche n° 5, se fit sans obstacle. Son histoire fut moins prestigieuse que celle du premier bataillon mais il fut souvent à l'honneur dans les défilés militaires : il symbolisa, aux yeux de tous, l'engagement des Antillais pour la libération de la patrie.

Ainsi le destin des dissidenciés fut-il la résultante de deux volontés, apparemment contradictoires : la revendication d'égalité des Antillais rencontrant la défense des intérêts impériaux de la France.

Les « vieilles colonies » des Antilles et la France

La participation des Antillais à la libération de la France était dans tous les esprits lorsque la loi qui allait transformer les quatre vieilles colonies en départements français vint en discussion au Parlement, les 12 et 14 mars 1946. Elle marquait l'aboutissement d'un processus d'assimilation qui s'était déployé sur un siècle et avait conduit Guadeloupéens et Martiniquais à conquérir leurs droits de citoyens français.

Cinq ans plus tard, le 5 juillet 1951, Aimé Césaire prenait la parole à l'occasion de l'inhumation du résistant martiniquais inconnu. Son discours se terminait ainsi : « Martiniquais inconnu, petit-fils d'esclave, tombé à huit mille kilomètres de ton île natale pour la défense du genre humain, pour la défense des libertés communes, homme martiniquais tombé pour la défense des droits de l'homme, homme simple tombé pour que l'égalité soit... »49(*)

Ces paroles font écho à ces mots de Frantz Fanon, rapportés par son ami Marcel Manville, lui aussi un Français libre : « Chaque fois que la dignité et la liberté de l'homme sont en question, nous sommes concernés, Blancs, Noirs ou Jaunes, et chaque fois qu'elles seront menacées en quelque lieu que ce soit, je m'engagerai sans retour ».50(*) Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, pour Frantz Fanon, comme pour Marcel Manville, le combat pour la liberté allait désormais croiser celui des peuples colonisés en quête de leurs indépendances.


* 21 Pour le lecteur qui souhaiterait en savoir plus, voici une courte bibliographie indicative :

Lucien-René Abenon et Henry E. Joseph, Les dissidents des Antilles dans les Forces françaises combattantes, 1940-1945, Désormeaux, 1999

Anthony Girod, Les dissidenciés guadeloupéens dans les Forces françaises libres, Paris, L'Harmattan, 2001

Éric Jennings, La dissidence aux Antilles, Revue du XXe siècle, 2000, volume 68, pp. 55-71

Éric Jennings, Le ralliement des Antilles (juillet 1943), revue de la Fondation de la France libre, n°48, juin 2013, pp. 3-6

Serge Mam Lam Fouck, Histoire de l'assimilation, Matoury, Ibis rouge, 2006

Éliane Sempaire, La dissidence an tan Sorin, Éditions Jasor, Pointe-à-Pitre, 1989

À voir :

Les élèves du lycée Saint-James ont fait un remarquable travail dans le cadre du Concours national de la Résistance en 2005-2006. Le résultat est consultable sur le site du lycée :

http://cms.ac-martinique.fr/lpsaintjames/articles.php?lng=fr&pg=62

Parcours de dissidents (2005), un film d'Euzhan Palcy

* 22 Messages d'outre-tombe du maréchal Pétain : textes officiels, ignorés ou méconnus, consignes secrètes, Nouvelles éditions latines, 1983, pp. 32-34

* 23 Frantz Fanon, Antillais et Africains, Revue Esprit, décembre 1955, p. 266

* 24 Archives départementales de Guadeloupe SC3 995 Circulaire 51, Appel aux maires, Basse-Terre, 18 mai 1942

* 25 Service historique de la défense (désormais indiqué par les initiales SHD) 1 K 518. Le document fait partie des archives de la police de Sainte-Lucie relatives aux réfugiés de la Martinique et aux Forces françaises libres 1940-1943 dont un « double » est aujourd'hui consultable au Service historique de la défense à Vincennes grâce à Xavier Steiner, attaché de recherche à l'état-major du commandement supérieur Antilles-Guyane.

* 26 Témoignage recueilli par Anthony Girod-À-Petit Louis, cité dans son livre Les dissidenciés guadeloupéens dans les Forces française libres, Paris, L'Harmattan, 2001, p. 117

* 27 Jean-Charles Timoléon, Chronique du temps passé, Office municipal de la culture et du sport, Basse-Terre, 1987, p.26. cité dans E. Jennings, La dissidence aux Antilles, Revue du XXe siècle, 2000, volume 68, page 64

NB : l'usinier est le directeur d'une sucrerie ; le géreur est le gérant d'une plantation de canne à sucre.

* 28 Témoignage recueilli par Anthony Girod-À-Petit Louis, op.cit., p. 127

* 29 René Auque, Journal d'un engagé volontaire. Archives Guy Cornély, cité dans Éliane Sempaire, La dissidence an tan Sorin, Éditions Jasor, Pointe-à-Pitre, 1989 p.93

* 30 Archives nationales 72 AJ/225/IV Antilles. Témoignage de Jean Massip

* 31 Aimé Césaire, éditorial de la revue Tropiques, n°1, avril 1941

* 32 Service historique de la Défense (désormais indiqué par les initiales SHD) 1 K 518. Le document fait partie des archives de la police de Sainte-Lucie relatives aux réfugiés de la Martinique et aux Forces françaises libres 1940-1943 dont un « double » est aujourd'hui consultable au service historique de la défense à Vincennes grâce à Xavier Steiner, attaché de recherche à l'état-major du commandement supérieur Antilles-Guyane.

* 33 SHD 12 P 260 Fiche sur le bataillon des Antilles, 26 octobre 1943.

* 34 Archives départementales de Guadeloupe, SC 4088, cité dans E. Jennings, La dissidence aux Antilles, Revue du XXe siècle, 2000, volume 68, page 61

* 35 ADG SC3 995 Circulaire 51, Appel aux maires, Basse-Terre, 18 mai 1942

* 36 Raphaël Confiant, La dissidence, Paris, Écriture, 2002, p. 206. Raphaël Confiant a intercalé dans son roman des extraits du Journal d'un engagé volontaire écrit par René Auque, un quartier-maître du croiseur Émile Bertin, l'un des navires de la marine française mouillant aux Antilles.

* 37 SHD TTD 790 État des jugements du tribunal maritime temporaire de Fort-de-France soumis à la chambre de révision de la cour d'appel de la Martinique, 1er avril 1945.

* 38 Archives nationales 72 AJ/225/IV Antilles. Témoignage de Jean Massip

* 39 SHD 1 K 518 Cette estimation a été établie par Xavier Steiner, en s'appuyant sur les archives de la police de Sainte-Lucie relatives aux réfugiés de la Martinique et aux Forces françaises libres 1940-1943, archives photographiées et inventoriées par lui.

* 40 SHD 13 H 6 dossier 1 Ralliement des Antilles et Guyane à la France libre. Inventaire des ressources de Fort Dix. Outre 1433 Antillais, il y avait aussi des Syriens, des Sud-Américains, des volontaires de Saint-Pierre-et-Miquelon et des officiers venus d'Angleterre et de Madagascar.

* 41 Cela sans tenir compte des départs vers l'Angleterre ou le Canada antérieurs à octobre 1942, ni des évadés vers les autres îles des Petites Antilles, Montserrat ou Antigua : au total, quelques centaines, tout au plus.

* 42 SHD 13 H 6 dossier 1 Ralliement des Antilles et de la Guyane à la France libre. Note sur la réorganisation des troupes des Antilles par le général Blaizot, Alger, 25 juin 1943

* 43 SHD 13 H 6 dossier 1. Mémorandum sur la participation effective des Antilles à la guerre par le général Jacomy, 18 décembre 1943

* 44 SHD 1 K 518. Archives de la police de Sainte-Lucie relatives aux réfugiés de la Martinique et aux Forces françaises libres 1940-1943. Liste des volontaires ayant accompli une visite médicale d'aptitude, 1943.

* 45 État signalétique et des services de Frantz Fanon communiqué par le centre du Service national de la Martinique.

* 46 SHD 13 H 6 dossier 1. Mémorandum sur la participation effective des Antilles à la guerre, 18 décembre 1943

* 47 SHD 12 P 260 dossier Bataillon de marche des Antilles n°1. Rapport du colonel Valluy, directeur des troupes coloniales, 26 octobre 1943

* 48 SHD 12 P 260 dossier Bataillon de marche des Antilles n°1. Fiche en date du 11 janvier 1944

* 49 Discours prononcé par Aimé Césaire, le 5 juillet 1951, à l'occasion de l'inhumation du résistant inconnu martiniquais, in Raphaël Confiant, Aimé Césaire une traversée paradoxale du siècle, Paris, Écritures, 2006

* 50 L'Actualité de Frantz Fanon : actes du colloque de Brazzaville, 12-16 décembre 1984. Paris, Karthala, 1986, p.16