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Histoires Mémoires Croisées "Des champs de bataille aux réécritures de l'Histoire coloniale" - Rencontre du 8 juillet 2014

9 juillet 2014 : Histoires Mémoires Croisées "Des champs de bataille aux réécritures de l'Histoire coloniale" - Rencontre du 8 juillet 2014 ( rapport d'information )

4.4. MADAME ANNETTE BECKER, HISTORIENNE, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS À L'UNIVERSITÉ PARIS OUEST-NANTERRE LA DÉFENSE, MEMBRE DU COMITÉ SCIENTIFIQUE DU CENTENAIRE DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE COMMÉMORER : LES POLITIQUES PUBLIQUES ET L'HISTOIRE

Aujourd'hui, certains pensent parfois que l'on peut tenter de fabriquer une mémoire, ce qui doit être évité à tout prix. En effet, je pense que nous sommes là pour réfléchir à sa fabrication et aussi et surtout à son instrumentalisation.

Je n'apprécie pas la notion de « devoir de mémoire ». Je considère qu'il n'existe pas de devoir de mémoire mais un travail de mémoire et un devoir d'histoire accompagné d'un travail de l'histoire. Nous devons essayer de réfléchir à l'histoire du temps - c'est-à-dire le temps de la guerre - puisque la mémoire commence dès la première minute de l'histoire, de la guerre, dans l'été 1914.

Prenons l'exemple du racisme durant la Grande Guerre. Que signifie ce racisme en France mais aussi dans le monde entier ? Cette guerre est immédiatement mondiale car les grandes puissances qui s'affrontent possèdent toutes des colonies.

Dès lors, des contradictions surgissent. Ainsi, en 1914, le Manifeste des 93 plus grands intellectuels allemands souligne que les Allemands sont les seuls détenteurs de la culture au motif que les armées britanniques et françaises comptent des « barbares » dans leurs rangs, c'est-à-dire des troupes venues des colonies.

Or, quel est l'enjeu de cette guerre ? C'est la guerre du droit, la guerre de la civilisation.

Selon les Allemands, leurs ennemis sont des barbares. Ainsi, dans les camps de prisonniers militaires en Allemagne, les combattants venus d'Afrique ou d'Asie étaient séparés des autres. Des « zoos humains » à l'intérieur des camps de prisonniers avaient été créés pour « exposer » la barbarie de ceux qui employaient ces sous-hommes.

Par pacifisme, dans l'après-guerre, l'ensemble de ces événements a été effacé car il était de bon ton d'affirmer que tous les hommes étaient frères. Dans cette logique, les pacifistes auraient dû également être anticoloniaux, mais tout cela a été gommé.

Au même moment, l'armée française, qui occupait la rive gauche du Rhin, a choisi d'y aligner beaucoup de troupes venues d'Afrique ; un certain nombre ont été accusés - à tort, par racisme - de violer des femmes allemandes. De cet épisode est né un racisme anti-français et anti-troupes africaines qui fut relayé par les nazis, dès 1933, avec la stérilisation des enfants métis par exemple.

Tous ces épisodes ont été gommés par ceux qui ne voulaient voir dans les tranchées qu'une grande amitié.

Il existe une concurrence des racismes et des victimes que les artistes d'aujourd'hui sont à même d'exprimer. Ainsi, Jochen Gerz a créé plusieurs installations mémorielles très subtiles car, dit-il, « ce qu'on n'a pas connu, on ne s'en souvient pas ». Il nous montre des bribes du passé avec ce qu'il a pu dénicher. Un autre artiste, Christian Lapie, a installé son oeuvre intitulée La constellation des douleurs au Chemin des Dames. Il s'agit de statues d'hommes Noirs, en bois carbonisé, qui rappelle l'importance des troupes africaines qui se sont battues au Chemin des Dames en 1917...et leur oubli.