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Histoires Mémoires Croisées "Des champs de bataille aux réécritures de l'Histoire coloniale" - Rencontre du 8 juillet 2014

9 juillet 2014 : Histoires Mémoires Croisées "Des champs de bataille aux réécritures de l'Histoire coloniale" - Rencontre du 8 juillet 2014 ( rapport d'information )

4.5. MME VIVIANE FAYAUD, HISTORIENNE, CHERCHEURE ASSOCIÉE AU CENTRE D'HISTOIRE CULTURELLE DES SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES (CHCSC), UNIVERSITÉ DE VERSAILLES SAINT-QUENTIN-EN-YVELINES LE PREMIER CONFLIT MONDIAL FONDATEUR DE LA NATION : L'EXEMPLE DU PACIFIQUE

L'implication de l'Océanie dans la Grande Guerre, à laquelle elle a payé un lourd tribut, demeure méconnue du grand public, notamment français, focalisé sur Verdun, mais aussi des spécialistes tant de l'Océanie que de la Grande Guerre. Ainsi, à la veille d'un Centenaire international très médiatisé, de grands rassemblements scientifiques portant précisément sur le phénomène de la guerre, tel le 136e Congrès des sociétés historiques et scientifiques à Perpignan (2011)51(*) ou la 16e édition des Rendez-vous de l'Histoire à Blois (2013), ne l'évoquent pas ou à peine, et encore à la faveur de la parution d'ouvrages d'anthropologues52(*) faisant oeuvre d'historiens.

D'où l'organisation du colloque international53(*), Les Océaniens dans la Grande Guerre54(*). Cette étude historique des confins des empires a choisi de raisonner sur l'aire géographique dans son ensemble, selon une approche originale, qualifiée de « première scientifique » par le professeur Jacques Frémeaux, historien des empires coloniaux. Le colloque ne s'est pas cantonné à circonscrire l'ampleur des bouleversements subis par les îles du Pacifique, allant de l'immense Australie au plus petit des atolls. Il s'est focalisé sur le rôle de récit fondateur joué par le conflit pour ces sociétés insulaires. La problématique a donc porté sur le sentiment d'appartenance et le nationalisme. Ce fil conducteur de précédents colloques55(*) a été traité ici dans la longue durée du siècle (1914-2014).

La Grande Guerre, n'épargnant ni les archipels des antipodes ni les îles les plus isolées, bouleverse les mers du Sud dès août 1914. Le 10 août débute le recrutement de l'Australian Imperial Force (AIF), le 28 du même mois, un corps expéditionnaire australo-néo-zélandais prend possession des colonies allemandes d'Océanie, lesquelles sont réparties entre les alliés à la fin de l'automne. Le 7 septembre, le point faible du réseau de communication britannique, l'île Fanning, est attaqué et son câble coupé ; le 22, Tahiti est bombardée. Impliquée, l'Océanie s'engage résolument dans la Grande Guerre, ce qui s'avère d'autant plus illogique qu'elle est un désert humain56(*). En 191157(*), les Établissements Français d'Océanie (ÉFO) comptent environ 30 000 habitants, la Nouvelle-Calédonie 50 000, l'Australie à peine 5 millions. Ce court propos s'attarde sur l'Australie et les ÉFO.

Paradoxalement, dans le même temps qu'il soutient sans réserve l'effort de guerre de l'Empire, le dominion australien s'en affranchit. Premièrement, les hommes politiques entament dès 1915 contre Londres une bataille diplomatique soutenue pour obtenir la satisfaction d'anciennes ambitions d'annexion d'archipels adjacents à l'Australie telle la Nouvelle-Guinée. Ils y ajoutent un élargissement de leur capacité d'action et de décision, un rôle politique en Océanie par une participation à la politique de l'Empire sur les sujets relevant des intérêts australiens et une présence à la table des négociations corollaire du statut d'État allié. Le Premier ministre australien signe bel et bien le traité de Versailles en 1919. Deuxièmement, la première commémoration, le 25 avril 1916, du premier grand combat australien de la Grande Guerre, celui des Dardanelles (Gallipoli), est un jour de recueillement alors à demi-chômé. Il rend hommage au sacrifice des Anzac (Australian and New Zealand Army Corps), et surtout donne sens aux souffrances vécues en réaffirmant l'indéfectible loyauté du dominion à l'Empire.

Cependant, ce jour s'avère pour la presse de l'époque « d'une valeur inestimable pour l'avenir de l'Australie et pour la construction de la nation ». (Kalgoorlie Miner, 24 avril 1916). Dès cette date, s'élabore en effet « l'esprit Anzac », marque distinctive de l'identité australienne faite de patriotisme, d'abnégation, de sens du devoir et de camaraderie. Troisièmement, une vaste diplomatie mémorielle constituée de cérémonies de l'Anzac Day (Belgique, Grèce, Turquie, France), de monuments, et de mémoriaux se déploie. En 1938, le roi George VI inaugure à Villers-Bretonneux (Picardie) un colossal mémorial, mémorial national et non pas militaire. Dans la ville reprise par les Australiens trois ans jour pour jour après Gallipoli, ce haut lieu est toujours sacré. En conséquence, la Grande Guerre a été dès 1914 perçue par l'Australie comme un enjeu de sa construction identitaire pour se démarquer du modèle et de l'Empire britannique, pour forger le sentiment national et pour acquérir une visibilité sur la scène politique mondiale, sa place d'État membre de la communauté internationale. Ainsi que l'observait l'historien Jay Winter, de l'university of Yale dans Le Monde des livres du 11 octobre 2013 : « En Europe occidentale et dans les dominions britanniques, l'hécatombe de la Grande Guerre a fini par incarner le récit fondateur de notre temps. »

Autre héritage inattendu de la Grande Guerre, l'ouverture au monde des autochtones qui, brusquement peuvent revendiquer d'en être acteurs. C'est le cas aux ÉFO où les déflagrations du bombardement de Papeete le 22 septembre 1914, ses dégâts et le violent incendie du centre-ville qui s'ensuit, provoquent un choc. La colonie soutient sans réserve l'effort de guerre de la métropole. Un millier de poilus de Polynésie s'enrôlent selon une mosaïque de statuts imposés par les différentes étapes de la colonisation : certains habitants sont mobilisables (Îles du Vent, Tuamotu), d'autres non, étant alors recrutés en qualité de volontaires (Îles Sous-le-Vent et Marquises). Cependant, l'ampleur des sacrifices et les tragédies vécues sur le front contribuent à l'émergence du sentiment de souffrir différemment de la métropole l'horreur de la guerre. L'expérience du front mais également celle de la métropole orientent certaines revendications pour que les archipels bénéficient d'évolutions institutionnelles estimées indispensables ; elles sont jugées légitimes car acquises par le prix du sang, d'une part, et conquises par le combat, d'autre part. En conséquence, le ressentiment est grand devant des sacrifices qui ne conduisent pas à l'émancipation.

Pouvanaa a Oopa, artisan né aux Îles Sous-le-Vent, fut dans les années suivant son retour du front d'abord un modeste agent électoral. « Devenant un personnage qui compte à Tahiti », il participe aux cérémonies officielles, photographié « au pied du monument aux morts aux côtés des notables de la ville, en costume blanc et cravate, souliers et chapeau » 58(*). Il prend la tête d'un combat politique qui, de député à sénateur (1958), lui vaut le titre de « guide (Metua) des Polynésiens ». Ses adversaires politiques concèdent : « [Il a insufflé] à la population polynésienne une prise de conscience profonde et véritable de son identité ». « Père du nationalisme tahitien », son portrait sculpté trône aujourd'hui devant l'assemblée où se réunit le gouvernement de Polynésie française.

Enfin, tout en « exportant » des hommes dans des proportions colossales au regard de leur démographie, les îles doivent faire face à des problèmes intérieurs, certains récurrents, d'autres nés du conflit. Dans les ÉFO par exemple, se cumulent : le manque de main-d'oeuvre, le patrimoine foncier indivisible, la nécessité d'une présence militaire imposée par la colonisation et, un temps, par la crainte de la flotte allemande, les pertes matérielles dues au bombardement et à la rupture des relations commerciales avec les entreprises allemandes (Société commerciale de l'Océanie) ou encore les morts au champ d'honneur auxquels s'ajoutent ceux de la grippe dite espagnole (2 500 décès). Aussi, les insulaires restés sur place peuvent revendiquer leur participation à l'existence de territoires et de pays en profonde évolution.

Au-delà de la redécouverte des chiffres et des lieux de l'implication de l'Océanie dans la Grande Guerre, le va-et-vient entre histoire et mémoire, entre global et local, entre la métropole et ses colonies lointaines, dévoile les intentions, les représentations et les stratégies. Sur le loyalisme à l'empire colonial se construit paradoxalement une identité en rupture avec lui. Franchir 20 000 km pour le défendre favorise en Australie le renforcement du sentiment national, et dans les ÉFO son émergence et son développement. La Grande Guerre constitue un ancrage historique des îles d'Océanie dans le long processus de leur émancipation politique.


* 51 Faire la guerre, faire la paix, 136e congrès des sociétés historiques et scientifiques, université de Perpignan, 2011.

* 52 Bensa Alban, Kacué Goromoedo Yvon et Muckle Adrian, Les sanglots de l'aigle pêcheur : Nouvelle-Calédonie, la guerre kanak de 1917, éd. Anacharsis, 2013. Naepels Michel, Conjurer la guerre : violence et pouvoir en Nouvelle-Calédonie, EHESS, 2013.

* 53 Labellisé au niveau national par la mission du Centenaire en juillet 2013.

* 54 www.bu.u-picardie.fr/BU/ onglet : ww1 oceania 14-18.

* 55 « 1988 : Accords de Matignon Oudinot, 1998 : Accord de Nouméa, Textes fondateurs de la Nouvelle-Calédonie d'aujourd'hui», Palais du Luxembourg, Paris, 25-26 avril 2008. « Destins des collectivités politiques d'Océanie », Institut de recherche pour le développement, Nouméa (Nouvelle-Calédonie), 10-12 mars 2011.

* 56 1905 : 4 millions d'habitants en Australie, 913 000 en Nouvelle-Zélande, 30 000 à 35 000 en Nouvelle-Calédonie.

* 57 Gille Bernard, Toullelan Pierre-Yves, De la conquête à l'exode, histoire des Océaniens et de leurs migrations dans le Pacifique, Pirae, Au vent des îles, 1999, 2 vol., vol. 1, p. 280. Boubin-Boyer S., « Communautés calédoniennes et guerres mondiales », Faberon J.-Y., Fayaud V., Regnault J.-M. (éds.), Destins des collectivités politiques d'Océanie, Aix-en-Provence, PUAM, 2 vol., 2011, p. 593-603.

* 58 Regnault J.-M., « Deux destins », in Fayaud V. Les Océaniens dans la Grande Guerre. À paraître.