II. LA FRANCE ET L'ASIE DU SUD-EST : UNE PRÉSENCE PEU VISIBLE, UNE INFLUENCE MARGINALE

A. D'INDÉNIABLES LIENS ISSUS DE L'HISTOIRE, DE LA GÉOGRAPHIE ET DE LA LANGUE, MAIS QUI VONT S'AMENUISANT

1. Une présence certes continue depuis des siècles
a) Le passé « indochinois » n'est-il qu'un atout ?

La France a été présente en Asie aux temps révolus de la colonisation. Dans l'imaginaire collectif français, la période indochinoise a encore une forte résonance affective, qui témoigne de liens privilégiés vis-à-vis de l'Asie du Sud-est péninsulaire.

Cet attachement parfois un peu « romantique » n'est pas forcément toujours productif, dans une Asie jeune et tournée vers l'avenir plutôt que vers le passé. Elle n'aide pas forcément non plus à prendre lucidement conscience du recul, réel, de l'influence française, notamment économique, dans la région.

Osons le dire, cette perception, côté français, qui s'appuie, certes, sur un tissu de relations très denses au plan culturel et politique qui sont, indéniablement, une vraie force, n'aide pas toujours à gagner des marchés et à prendre la mesure des défis à relever pour réussir une implantation économique.

D'abord parce qu'elle peut heurter, dans des États jeunes comme le Vietnam, et nationalistes, où l'identité nationale s'est souvent bâtie contre la colonisation (sauf en Thaïlande). Ensuite parce qu'elle peut, par un faux sentiment de facilité lié à la proximité culturelle, conduire en particulier les entrepreneurs à mésestimer les difficultés.

Lors de leur mission au Vietnam, vos rapporteurs ont ainsi rencontré des représentants de cabinets d'avocats d'affaires qui les ont alertés sur les risques d'une vision un peu « fantasmée » du Vietnam dans l'imaginaire collectif français.

Ce « tropisme » indochinois d'une France repliée sur son passé ne favorise pas la prise de conscience des opportunités offertes par l'avenir, notamment dans le monde malais (Malaisie et Indonésie).

b) Un rôle politique ancien en Asie

Par le passé, la France a joué un rôle politique important en Asie.

« La France a été autrefois un acteur stratégique de cette région : concurrent de la Grande-Bretagne pendant la période coloniale, en lutte pour préserver sa domination sur l'Indochine et l'unité de son empire entre 1945 et 1954, un moment complice de l'engagement des États-Unis en Indochine pendant la phase de la décolonisation, elle est devenue ensuite le porte-parole de l'opposition à la guerre du Vietnam et de la neutralisation de la région, avant d'encourager l'affirmation d'une identité régionale autonome dans le cadre de la jeune association des nations d'Asie du sud-est. 127 ( * ) ».

De la reconnaissance de la République populaire de Chine (1964) au discours de Phnom Penh (1966), le Général de Gaulle avait forgé dans la région d'image d'une France indépendante. Par la suite, dans les années 1990, les accords de Paris de 1991 sur le Cambodge, mettant fin à la guerre civile, ont illustré le rôle important de notre diplomatie asiatique à l'époque. La visite de François Mitterrand à Hanoï en 1993 -premier chef d'État occidental à faire cette démarche-, prémisse à l'intégration du Vietnam à l'ASEAN et à la normalisation de ses relations avec les États-Unis, était tout aussi visionnaire. L'initiative prise en 1996 par le Président français et le chef du gouvernement singapourien qui donna naissance à l'ASEM, format de dialogue intergouvernemental entre Asiatiques et Européens, est une autre illustration de l'engagement français dans la région et des initiatives dont est capable notre diplomatie. La France a pris l'initiative, avec Singapour, de la création de l' Asia-Europe Meeting (ASEM) en 1996.

LES ENGAGEMENTS POLITIQUES ET DE SÉCURITÉ DE LA FRANCE EN ASIE PACIFIQUE :


• le traité de paix avec le Japon, dit « traité de San Francisco », signé le 8 septembre 1951 ;


• la convention d'armistice en Corée, signée le 27 juillet 1953 ; la France reste membre du Commandement des Nations unies et participe à la Commission militaire d'armistice (UNCMAC) ;


• le traité de sécurité collective en Asie du Sud-Est, dit « traité de Manille », signé le 8 septembre 1954, toujours en vigueur même si son organisation militaire, l'OTASE, a été dissoute en 1977 ;


le traité d'amitié et de coopération en Asie du Sud-Est, dit « traité de Bali », du 24 février 1976, auquel la France a adhéré en janvier 2007.

La France est un membre actif au sein de différents instruments et régimes de non-prolifération (TNP, CIAC, CIAB, MTCR, NSG, Groupe Australie, Arrangement de Wassenaar, Proliferation Security Initiative ) aux côtés notamment de plusieurs pays d'Asie avec lesquels elle collabore étroitement. La France est partie à l'accord FRANZ, signé le 22 décembre 1992 avec l'Australie et la Nouvelle-Zélande, afin de coordonner l'aide civile et militaire apportée aux États insulaires du Pacifique victimes de catastrophes naturelles. Elle fait également partie du QUAD ( Quadrilateral Defence Coordination Group ) - avec les États-Unis, l'Australie et la Nouvelle-Zélande - dont l'objectif est de coordonner l'effort de sécurité dans le Pacifique, notamment dans le domaine maritime, en accompagnant les États insulaires vers une gestion saine et durable de leurs ressources naturelles, entre autres halieutiques.

Au titre de ses responsabilités internationales en matière de sécurité, la France a été engagée dans un nombre élevé d'interventions militaires et d'opérations de maintien de la paix en Asie-Pacifique au cours des vingt dernières années, que ce soit :


• au Cambodge (Conférences de Paris en 1991 et participation à la MIPRENUC puis à l'APRONUC) ;


• dans le golfe Arabo-Persique en 1990-1991, en soutien à la protection des pétroliers et à la lutte contre les mines dérivantes ;


• au Timor oriental, dans le cadre de l'INTERFET en 1999-2000 ;


• en apportant un secours important aux pays victimes du tsunami en décembre 2004, notamment grâce à des moyens navals et aéroterrestres déployés sur zone ;


• en Indonésie dans le cadre de la mission de surveillance à Aceh, en 2005, associant des pays de l'Union européenne et de l'ASEAN ;


• en Afghanistan depuis 2001, dans le cadre de l'opération de stabilisation dirigée par l'Otan et en contribuant à la lutte contre le terrorisme ;


• dans le golfe d'Aden et l'océan Indien, en lançant l'initiative au niveau européen de lutte contre la piraterie, dans le cadre de l'opération Atalante lancée en 2008.

In : La France et la sécurité en Asie Pacifique, avril 2014, ministère de la défense

2. La France ultramarine riveraine de l'océan Indien et de l'océan Pacifique : une perception à faire partager

Vos rapporteurs ont pu constater que l'Asie du Sud-Est est souvent jugée, à tort, comme trop éloignée pour impacter nos intérêts. C'est pour lutter contre cette perception, qui touche tant à la géographie qu'à l'idée que nous nous faisons, globalement, de notre zone d'influence, qu'une réflexion inédite a été conduite par le ministère de la défense, en liaison avec le ministère des Affaires étrangères, sur la question de « La France et la sécurité en Asie Pacifique ». Dans ce document officiel, la France s'affirme légitimement comme une puissance de l'océan Indien et du Pacifique.

La France est une puissance de l'océan Indien et du Pacifique

« La France est une puissance riveraine du Pacifique avec ses territoires en Nouvelle-Calédonie, à Wallis-et-Futuna, en Polynésie française et à Clipperton. Elle est également présente en océan Indien, au sud, avec les îles de Mayotte, de la Réunion, les îles Éparses et les terres australes et antarctiques françaises, mais aussi à l'embouchure de l'océan au nord-ouest, par sa présence militaire permanente aux Émirats arabes unis et à Djibouti. Cette présence, unique parmi les pays européens, confère à la France des responsabilités particulières en matière de défense et de sécurité en Asie-Pacifique. »

Source : la France et la sécurité en Asie-Pacifique, ministère de la défense, 2014

Cette vision « large » de la présence française dans l'espace asiatique ne convainc pas toujours nos partenaires. Il faut savoir le reconnaître : vues d'Asie du Sud-Est, la Nouvelle Calédonie ou la Polynésie sont lointaines et ne semblent pas toujours appartenir au même espace stratégique.

3. La langue : une francophonie dynamique mais résiduelle

Dans une Asie au fort dynamisme démographique, jeune, la langue française, déjà marginale dans le monde malais, a considérablement reculé, depuis l'époque de la colonisation, dans la péninsule indochinoise.

Aujourd'hui, moins de 1% des Vietnamiens parlent français.

Certes, les efforts récemment engagés ont permis de relancer une certaine dynamique et d'avoir aujourd'hui dans ce pays plus de 600 000 locuteurs de langue française. Toutefois, les chiffres globaux restent faibles.

PART DES FRANCOPHONES EN ASIE DU SUD-EST

Pays

Nombre de francophones

Taux de francophones (francophones partiels)

Cambodge

406 400

3%

Laos

173 800

3%

Thaïlande

562 000

0,8%

Vietnam

623 200

0,7%

Source : http://www.francophonie.org/IMG/pdf/1e.pdf

Le cas de la Thaïlande est à souligner puisque culturellement, les élites y pratiquent le français, qu'il s'agisse de la famille royale ou des grands juristes. Cette pratique reste toutefois très limitée numériquement, mais c'est un atout, qu'il faut exploiter notamment dans le cadre des programmes des « personnalités d'avenir ».

4. Des liens forts à tous les niveaux : l'exemple de la coopération décentralisée avec le Vietnam

Témoin de liens anciens et forts avec cette région du monde, la coopération décentralisée 128 ( * ) entre les collectivités territoriales françaises et le Vietnam est particulièrement active depuis les années 1990. Environ 40 collectivités françaises sont présentes dans tout le Vietnam avec plus de 200 projets.

En nombre de projets, c'est la plus importante en Asie, devançant même la Chine.

La coopération décentralisée a débuté dès 1989, avec la mise en place du partenariat entre la Région Ile-de-France et la Ville de Hanoï. À l'origine limitées à de la solidarité internationale, les actions menées ont évolué et s'orientent vers de véritables partenariats dans des domaines tels que le développement économique, le développement durable, la préservation et la valorisation du patrimoine, la santé, la formation et la recherche.

L' « Atlas français de la coopération décentralisée » recense précisément 34 collectivités territoriales françaises (7 conseils régionaux, 6 conseils généraux, 13 villes, 8 intercommunalités) engagés au Vietnam, avec 61 autorités locales vietnamiennes partenaires ; ce sont au total plus de 200 projets qui ont vu le jour depuis les débuts de la coopération décentralisée franco-vietnamienne dans des domaines aussi divers que : urbanisme, santé, culture, francophonie, eau et assainissement, développement rural, patrimoine, environnement, éducation/recherche, formation professionnelle, échanges économiques.

Chaque année, l'aide publique au développement des collectivités territoriales françaises en faveur du Vietnam représente de 2 à 4 millions d'euros. En 2012, il est de 1 784 107 € et concerne principalement les thématiques de l'eau et l'assainissement, l'agriculture, les infrastructures, les transports, le tourisme.

Parmi les projets récents, on peut citer par exemple le financement de la ville de Lyon pour l'éclairage des monuments de Hanoi, la coopération entre la région Aquitaine et Lao Cai dans l'agriculture, la formation et la planification urbaine, ou avec la ville de Brest pour la gestion intégrée de la baie de Halong. La coopération ancienne entre l'Ile de France 129 ( * ) et la ville de Hué notamment va permettre la rénovation du système d'assainissement de la ville fortifiée ou la protection de la citadelle contre les inondations.

L'aide au développement des collectivités territoriales au Vietnam

- Eau et assainissement : de nombreux syndicats des eaux et agences de l'eau sont fortement impliqués (SIAAP, SEDIF, Fensch-Lorraine, Fontoy, Morbihan, Agences de l'eau Seine-Normandie et Loire-Bretagne, ...).

- Education/Enfance : les projets sont axés sur l'éducation inclusive, l'enfance handicapée, les minorités ethniques ou encore la protection de l'enfance privée de famille.

- Développement durable : Brest Métropole appuie Haiphong dans les domaines du changement climatique et de la gestion intégrée des zones côtières, la Région Aquitaine travaille avec Lao Cai sur l'écotourisme, les Régions Rhône-Alpes et Ile-de-France sur l'amélioration des transports urbains et le développement urbain avec Ho Chi Minh-Ville et Hanoi.

- Culture et patrimoine : La Région Poitou-Charentes appuie la province de Thua Thien-Hué dans l'organisation du Festival de Hué. En ce qui concerne la protection du patrimoine, on peut citer la coopération de longue date entre les villes de Toulouse et Hanoi pour la préservation du Vieux Quartier.

- Coopération universitaire : fortement soutenue par les collectivités territoriales par le biais de formations délocalisées ou le financement de bourses d'études. En 2010, l'Université des Sciences et des Technologies de Hanoï (USTH) a ouvert ses portes avec l'appui de l'université de Toulouse.

- La Francophonie est également un axe privilégié de la coopération coopérations décentralisée (Côtes d'Armor). Une dizaine de jumelages d'établissements scolaires sont actifs au niveau secondaire.

Source : Note du Ministère des Affaires étrangères, « La coopération décentralisée entre la France et le Vietnam », septembre 2013

Source : ministère des affaires étrangères, septembre 2013


* 127 « La France et l'Asie du Sud-est, de l'Indochine à l'ASEAN », Pierre Journoud, IRSEM

* 128 Source : note du Ministère des Affaires étrangères, « La coopération décentralisée entre la France et le Vietnam », septembre 2013

* 129 Au travers du SIAAP, syndicat interdépartemental pour l'assainissement de l'agglomération parisienne

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