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Réussir le cluster de Paris-Saclay

23 mai 2016 : Réussir le cluster de Paris-Saclay ( rapport d'information )

B. ALORS QUE L'IDEX FAISAIT PREUVE DE DYNAMISME, LES INTERROGATIONS SUSCITÉES PAR L'AVENIR DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE ONT JETÉ LE TROUBLE

Jusqu'à la mi-2015, l'université Paris-Saclay semblait bénéficier de vents plutôt favorables, même si ses membres rencontraient parfois quelques difficultés à marcher d'un même pas sur la voie de l'intégration.

Pourtant, depuis le mois de juin 2015 et la remise par Bernard Attali de son rapport intitulé L'X dans une nouvelle dimension - la question du statut de l'École polytechnique, grande école emblématique des élites françaises - le « rêve de toutes les mères » dont parlait Gustave Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues est venu perturber très fortement le bon fonctionnement des institutions de la ComUE.

1. Le rapport de Bernard Attali sur l'avenir de l'École polytechnique marque un recul dans la volonté de bâtir une grande université sur le plateau de Saclay

Le rapport L'X dans une nouvelle dimension remis par Bernard Attali au ministre de la défense en juin 2015 a eu le grand mérite de mettre sur la place publique un certain nombre de non-dits, d'arrière-pensées et de conflits larvés et en particulier « la tentation de l'X de prendre la tangente », en rappelant notamment que l'adhésion de l'École polytechnique à l'université Paris-Saclay résultait davantage « d'une injonction politique au plus haut niveau que d'une conviction », la communauté polytechnicienne craignant de diluer l'excellence de l'École dans un grand ensemble régi par les règles de fonctionnement et les valeurs d'une université perçue comme trop peu sélective.

Très circonspect sur les chances de l'université Paris-Saclay de parvenir à moyen terme à un degré d'intégration suffisant pour pouvoir figurer dans les classements internationaux, en raison des tensions entre les modèles respectifs des grandes écoles et des universités qui lui paraissent difficiles à dépasser, Bernard Attali se prononce en faveur de la création d'une « École polytechnique de Paris » qui regrouperait uniquement des grandes écoles : l'X, Centrale Supélec, les Mines de Paris, l'École des Ponts (ainsi qu'il a été relevé supra, il se prononce en faveur du déménagement de ces deux écoles sur le plateau de Saclay), l'ENSTA, Télécom, l'ENSAE, AgroParisTech, l'Institut d'optique et l'ENS Cachan.

Cette nouvelle « École » serait suffisamment intégrée pour figurer dans les classements internationaux, l'université Paris-Saclay renonçant pour sa part à cette ambition. Très sélective - ce qui écarterait le spectre de l'absence de sélection propre à l'université -, cette école d'excellence ferait de l'X un primus inter pares au sein d'un ensemble de 15 000 étudiants, 2 500 chercheurs et 100 laboratoires.

Même si Bernard Attali estime qu' « il ne s'agirait en aucun cas de constituer un bunker de grandes écoles au sein de l'université Paris-Saclay », votre rapporteur spécial est fermement convaincu du contraire : constituer une « École polytechnique de Paris » selon le schéma proposé par Bernard Attali signerait la disparition de l'université Paris-Saclay et de l'ambition qu'elle porte.

2. Le conseil d'administration de l'École polytechnique du 15 décembre 2015 : fausse alerte ou coup d'arrêt pour l'intégration de l'université Paris-Saclay ?

Le rapport de Bernard Attali a servi d'inspiration aux orientations que le ministre de la défense a demandé au président de l'École polytechnique d'intégrer au nouveau plan stratégique de l'École et qui ont été annoncés lors de la réunion de son conseil d'administration du 15 décembre 2015.

Parmi ces orientations, soutenues par le ministre de l'économie, de l'industrie et du numérique, figure « la constitution d'un regroupement entre école d'ingénieurs volontaires au sein de l'université Paris-Saclay », qualifié de « pôle d'excellence » et dont l'École polytechnique serait un établissement moteur.

Bien que le ministre ait pris la précaution de préciser que ce pôle d'excellence s'inscrirait pleinement dans la School « Ingénierie, sciences et technologies de l'information » de l'université Paris-Saclay, l'annonce de l'éventuelle création de ce véritable « État dans l'État » au sein de l'université Paris-Saclay a fait l'objet d'une véritable déflagration sur le plateau, suscitant la mobilisation d'une partie importante de sa communauté scientifique.

Dans une lettre ouverte adressée au Premier ministre et au secrétaire d'État chargé de l'enseignement supérieur et de la recherche signée par de nombreux membres de l'académie des sciences, le prix Nobel Albert Fert ou bien encore le récipiendaire de la médaille Fields Wendelin Werner, des chercheurs de très haut niveau déploraient que « l'élan enthousiaste [suscité par la création de l'université Paris-Saclay] soit remis en question suite au rapport Attali et à la proposition par deux ministres de créer un pôle d'excellence à partir de grandes écoles seulement, en limitant ainsi l'objectif initial d'intégrer pleinement ces écoles à l'ensemble des universités, organismes et laboratoires prestigieux du site ».

Ils soulignaient que « ce rapport [leur] semblait avoir été écrit sans prendre en compte cette ambition, la réalité du terrain et les efforts déjà réalisés par les chercheurs et enseignants-chercheurs du plateau de Saclay » et « aboutissait à faire de l'université Paris-Saclay un assemblage hétéroclite d'institutions au sein duquel chacun gardera son autonomie sans gouvernance forte et sans visibilité internationale ».

Votre rapporteur spécial ne peut que souscrire pleinement à leur analyse.

3. Il ne faut pas céder à la tentation de constituer un « pôle d'excellence » qui affaiblirait considérablement le processus d'intégration de l'université Paris-Saclay

Les réticences de certaines grandes écoles à intégrer le vaste ensemble de l'université Paris-Saclay, dont la volonté de créer un « pôle d'excellence » excluant implicitement les universités de Paris-Sud et de Saint-Quentin-en-Yvelines est la dernière expression, traduisent un malaise ancien qui résulte de l'organisation - aujourd'hui largement obsolète - de notre système d'enseignement supérieur et de recherche.

En effet, au cours des deux derniers siècles, celui-ci s'est progressivement constitué selon une « bipartition » très forte entre les grandes écoles et les universités, bipartition qui peut même être qualifiée de « tripartition » si l'on rajoute les spécificités des organismes de recherche.

Selon les perceptions souvent associées à ce schéma, les grandes écoles, extrêmement sélectives et exigeantes, auraient vocation à former les élites de la nation, là où l'université, tout en développant des travaux de recherche de haut niveau, serait appelée à former tous les étudiants qui le souhaitent, sans pouvoir opérer une quelconque forme de sélection.

Dès lors, certaines grandes écoles, et l'École polytechnique en particulier, craignent de se voir dissoutes dans un vaste ensemble dont les valeurs, la gouvernance et les processus de sélection des élèves seraient proches de ceux qui sont traditionnellement assimilés aux universités, au détriment de leur tradition d'excellence.

S'il convient d'entendre ces craintes, il faut aussi souligner qu'elles sont loin d'être toutes justifiées et reposent souvent sur des préjugés et une ignorance mutuelle des différents types d'institutions.

C'est pourquoi votre rapporteur spécial considère qu'il est plus nécessaire que jamais de conforter le modèle d'intégration de l'université Paris-Saclay en renonçant définitivement à créer un « pôle d'excellence » en son sein et de poursuivre le regroupement de l'ensemble des acteurs du plateau en surmontant les schémas anciens.

Ainsi que le rappelait le secrétaire d'État chargé de l'enseignement supérieur et de la recherche dans le discours qu'il a prononcé devant le conseil des membres de l'université Paris-Saclay le 4 novembre 2015, « tout ce qui va dans le sens d'une plus grande synergie entre tous les types d'acteurs, nous l'encouragerons et l'encouragerons sans cesse. Tout ce qui est susceptible de renforcer les clivages traditionnels est à proscrire ».

Recommandation n° 6 : ne pas mettre en place le « pôle d'excellence » promu par les ministres de la Défense et de l'économie ni « l'École polytechnique de Paris » défendue par Bernard Attali qui viendraient nuire à la cohérence de l'université Paris-Saclay : la School « Ingénierie, sciences et technologies de l'information » est suffisante pour tenir compte des spécificités des grandes écoles d'ingénieurs. Il convient, au contraire, de progresser en direction d'une université intégrée conforme aux standards internationaux.

Recommandation n° 7 : dans le même temps, tout faire pour que l'École polytechnique ne prenne pas la décision - qui serait avant tout négative pour elle - de quitter l'université Paris-Saclay