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Sahel : repenser l'aide publique au développement

29 juin 2016 : Sahel : repenser l'aide publique au développement ( rapport d'information )

B. UN DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE ENCORE TROP LENT POUR ABSORBER LA CROISSANCE DÉMOGRAPHIQUE

Les pays africains et les pays du Sahel en particulier ont connu au cours des dernières années une croissance économique souvent supérieure à 5 % par an. Un tel taux de croissance, enviable pour les pays européens, doit cependant être mis en regard d'un taux de croissance de la population qui dépasse souvent 3 %. En outre, beaucoup d'analystes estiment qu'il s'agit d'une croissance économique « sans profondeur », c'est-à-dire limitée à certains secteurs, qui ne parvient pas à « tirer » le développement des pays et se traduit par un sous-emploi massif. La majorité des emplois se trouve ainsi cantonnée dans une agriculture peu productive et dans le secteur informel des grandes villes.

1. Des points forts insuffisamment mis en valeur : matières premières et agriculture
a) Des ressources minières importantes qui ne se traduisent pas par un surcroît de richesse

Le Sahel dispose de richesses minières insuffisamment exploitées. Ces richesses sont d'ailleurs convoitées par les acteurs de l'économie mondiale, en particulier asiatiques (Chine, Corée du Sud, Japon), à tel point qu'on a pu forger l'expression de « Chinafrique ». Le Mali en particulier est le troisième producteur d'or en Afrique après l'Afrique du Sud et le Ghana.

Au Mali comme au Niger, la plupart des gisements probables (gaz, pétrole, uranium) sont situés au nord du pays. De ce fait, la question du contrôle de l'exploitation future de ces richesses interfère avec les questions de sécurité.

Malgré la présence de ces richesses, il a été dûment démontré que le lien entre les ressources minières et le niveau de richesse globale d'un pays est très faible. Il n'est qu'à citer le cas du Niger, 2ème ou 3ème pays producteur d'uranium et dernier au classement de l'IDH.

Les ressources pétrolières et minières du sous-sol sahélien

Dans une note du Club du Sahel et de l'Afrique de l'Ouest de l'OCDE3(*), les richesses du sous-sol sahélien sont ainsi décrites : « L'arc sahélien est riche en ressources : après le sel et l'or, pétrole et gaz, fer, phosphate, cuivre, étain et uranium sont autant de richesses nourrissant les convoitises de puissances désirant s'en assurer le contrôle. Le Sahel s'érige ainsi en « hub énergétique » de plus en plus convoité par les grandes puissances. »

Ressources pétrolières et gazières au Sahel et en Afrique de l'Ouest
(source : Club Sahel de l'OCDE)

Ressources minières au Sahel et en Afrique de l'Ouest

b) Une agriculture déstructurée

Paradoxalement, l'agriculture, installée autour des fleuves temporaires ou de grands fleuves comme le Niger, de l'économie d'oasis et autour de l'élevage migrant, est un autre point fort théorique de plusieurs sous-régions du Sahel.

Pour l'ensemble du Sahel, l'agriculture emploie 70 % de la population active et compte pour 30 % du PIB. Au Mali, l'agriculture emploie 80 % de la population active et représente 40 % du PIB. L'agriculture est essentiellement vivrière, mais aussi exportatrice avec le coton et l'arachide.

À cet égard, il convient de noter que les femmes représentent la majorité des petits fermiers. Elles sont souvent à la tête de leur foyer, les hommes ayant émigré vers la ville. Elles sont alors, de par leurs activités agricoles, un élément essentiel de la survie des populations rurales. Elles se heurtent cependant à des contraintes très fortes pour accéder aux capacités productives et aux services de vulgarisation agricoles fournies dans la région. Selon la FAO (Food and agricultural organisation), si les femmes recevaient le même accès aux ressources productives que les hommes, la productivité agricole en Afrique subsaharienne pourrait augmenter de 20 %. Il serait donc utile de soutenir des évolutions législatives destinées à favoriser l'accès des femmes au foncier, au crédit et plus largement aux opportunités de développement économique.

En outre, les pays du Sahel disposent de vastes cheptels, une dizaine de millions de têtes au Mali, au Niger, en Mauritanie, au Tchad, et de bonnes conditions pour l'élevage.

Toutefois, l'agriculture a été fortement déstructurée par la croissance démographique, les sécheresses successives, l'insécurité et l'incurie de certains gouvernements. Le potentiel agricole du Mali est désormais sous-exploité, les périmètres irrigués étant très inférieurs à ce qu'ils pourraient être. Quant à l'élevage, il ne peut se développer faute d'abattoirs et de chaîne du froid alors même qu'il pourrait alimenter massivement les pays du Maghreb.

Par ailleurs, la région du Sahel est toujours importatrice nette de produits alimentaires et est encore frappée régulièrement par l'insécurité alimentaire, qui concernait plus de 20 millions de personnes en 2015, dont plus de 4 millions avaient besoin d'une aide alimentaire d'urgence.

Paradoxalement, les objectifs du millénaire pour le développement (OMD) n'ont pas mis l'accent sur l'agriculture alors même que sa revitalisation et son développement sont indispensables à l'emploi des centaines de milliers de jeunes qui arrivent désormais chaque année sur le marché du travail du fait de la croissance démographique.

Selon Serge Michaïlof, entendu par vos rapporteurs, relancer cette agriculture et en développer les potentialités exportatrices est possible mais suppose une multitude d'actions coordonnées et un investissement financier massif.

2. Une industrie en retard et un développement des nouvelles technologies insuffisamment créateur d'emplois

Malgré certains discours optimistes, les progrès africains dans le domaine de l'industrie sont très lents. Depuis les indépendances, la part de l'industrie dans le PIB est ainsi restée inférieure à 10 %. L'emploi manufacturier reste très limité et ne permet pas d'absorber la forte croissance de la population active, contrairement à ce qui s'est produit dans les pays développés au 19ème et au 20ème siècle. Les jeunes qui gagnent les villes alimentent quasi-exclusivement le secteur informel, où, par définition, il ne peut exister que des micro-entreprises qui ne suffisent pas à constituer un véritable tissu économique susceptible de constituer le fondement d'une croissance plus forte.

Les causes de cette situation sont multiples : mauvais environnement des affaires, concurrence entre plusieurs sources de droit au sein d'un même pays, instabilité politique et corruption. Les pays du Sahel souffrent également d'une énergie chère et d'infrastructures de transports mal entretenues, notamment à cause de l'insécurité. En outre, malgré quelques progrès en matière d'intégration régionale (en particulier grâce à l'Union économique et monétaire Ouest-africaine, UEMOA), les marchés sont toujours trop étroits pour écouler une production plus importante.

Malgré ces handicaps, il est vrai que certains pays africains, tels que l'Éthiopie, ont réussi dans la période récente à construire une industrie et à s'insérer dans les fameuses « chaînes de valeur » de la mondialisation. Mais les obstacles qui se dressent dans les pays du Sahel semblent pour l'heure toujours dirimants, à commencer par un budget insuffisant pour lancer les projets d'infrastructure indispensable à tout décollage industriel.

Enfin, le développement du secteur des technologies de l'information et de la communication, bien que prometteur, ne semble pas devoir aller de pair avec une forte dynamique de création d'emplois.

3. Au Mali, une situation dégradée

Au début de l'année 2016, en matière économique et financière, la situation malienne restait fragile, avec des conséquences possibles sur la situation sociale.

L'économie du pays reste très dépendante de l'exploitation de ses ressources naturelles, qui ne lui permettent d'ailleurs pas d'assurer l'équilibre de ses échanges. Malgré quelques progrès, la situation budgétaire souffre toujours d'absence de réforme fiscale de fond, les réformes économiques structurelles n'avancent pas assez vite, les indices de bonne gouvernance se dégradent déjà et influent sur le climat des affaires, les effets de la croissance ne se font pas sentir en termes de pouvoir d'achat des ménages et de développement pour les populations.

En outre, le tourisme a subi de plein fouet la crise de 2012-2013 et continue à souffrir d'une insécurité qui se traduit par le dissuasif classement en « zone rouge » de la plus grande partie du centre et du nord du pays par le ministère des affaires étrangères et du développement international. Le pays Dogon, en particulier, est très affecté par cette situation qui prive une partie importante de la population des ressources auparavant liées au tourisme et incite certains jeunes à rejoindre des groupes armés ou à pratiquer la contrebande d'oeuvres d'arts. Certains représentants de la société civile rencontrés à Bamako par vos rapporteurs plaident d'ailleurs pour le rétablissement encadré d'une offre touristique à destination de la « classe moyenne » malienne avec une sécurisation d'un corridor Bamako-pays Dogon.


* 3 « Vulnérabilités et facteurs d'insécurité au Sahel », par M. Mehdi TAJE, chargé des études africaines à l'Irsem, note publiée par le Secrétariat du Club du Sahel et de l'Afrique de l'Ouest, consultable sur : http://www.oecd.org/fr/csao/publications/45830147.pdf