B. EN FRANCE : LA « SÉCESSION DES RICHES » ET L'ÉMIGRATION DES PLUS RICHES

Une grande partie des observations de Lasch touchant au mode de vie, aux moeurs et à la culture des classes étasuniennes les plus aisées, creusant le fossé les séparant des classes populaires, sont transposables à la France, qu'il s'agisse des préférences résidentielles, de la scolarisation des enfants, des choix esthétiques ou des goûts de minorité qui donnent le ton à la prédication médiatique devenue éducatrice des masses, à moins que ce ne soit l'inverse.

Ainsi en va-t-il de son penchant pour l'endogamie de caste, de la primauté accordée à l'international - à l'Europe tout particulièrement - sur le national auquel ne peuvent être attachés que les has been atteints de xénophobie, sinon racistes, de ses embrasements hygiénistes, moralisateurs ou contre toute forme de discrimination à l'exception de la plus répandue, celle par l'argent.

L'élite aime être choquée, le hic étant que plus rien ni plus personne ne la choque sinon quand son pouvoir est remis en cause par les antieuropéens et des populistes irresponsables.

Comme le confirme Jérôme Fourquet 201 ( * ) , sur les deux rives de l'Atlantique, outre les pratiques résidentielles communes des classes aisées, la tendance est à la scolarisation des enfants dans des établissements privés pour leur éviter les effets de l'obsolescence de l'école publique ou de côtoyer de trop près d'autres enfants que ceux des milieux dont dépendra leur avenir.

Si, quantitativement, remarque Jérôme Fourquet, la « part de marché » de l'enseignement privé par rapport à l'enseignement public n'a pas évolué depuis trente ans, les établissements privés sont, socialement, de plus en plus sélectifs.

« Du fait du déclin de la pratique religieuse, y compris dans les régions autrefois les plus catholiques, l'enseignement privé (très majoritairement catholique) recrute de moins en moins sur une base confessionnelle. Alors que la compétition scolaire s'amplifie et que la baisse du niveau dans le public est régulièrement dénoncée, un nombre croissant de familles se tournent vers le privé, davantage capable à leurs yeux d'offrir un cadre d'apprentissage exigeant et performant. Dans les grandes villes, choisir le privé pour ses enfants peut également s'inscrire dans une stratégie de contournement de la carte scolaire pour éviter de les envoyer dans un établissement qu'ils considèrent comme ghetto.

Dans ce contexte concurrentiel accru, les catégories favorisées bénéficient de ressources financières plus importantes, disposent d'un meilleur niveau d'information et accordent souvent une importance primordiale à l'acquisition d'un bon capital scolaire. Elles sont donc potentiellement plus enclines à frapper à la porte de l'enseignement privé. De ce fait, si, entre 1984 et 2012, la proportion des enfants de familles favorisées est demeurée stable dans le public, elle a augmenté très significativement dans l'enseignement privé, passant de 26 % en 1984 à 30 % en 2002 pour atteindre ensuite 36 % en 2012. »

À Paris, dès 2012, les enfants des classes favorisées sont deux fois plus nombreux dans les collèges privés que dans les collèges publics.

« Les collèges scolarisant les plus faibles proportions d'enfants issus de milieux défavorisés appartiennent dans leur écrasante majorité à l'enseignement privé. À l'inverse, les collèges accueillant le public le plus défavorisé sont tous sans exception publics ».

Cet effet de ségrégation est le produit d'un double mouvement : la concentration des catégories sociaux-professionnelles supérieures (CSP+) au coeur des métropoles et le choix de plus en plus fréquent de celles-ci pour l'enseignement privé.

On constate le même caractère sélectif dans les grands lycées publics parisiens ou des capitales provinciales, passage quasiment obligé pour l'accès aux grandes écoles (École Polytechnique, ENS, HEC, ENA).

Rien d'étonnant donc si, désormais, les enfants d'origine modeste y sont rares.

Ainsi, leur représentation dans les quatre établissements cités est-elle passée de 29 % en 1950 à 9 % au milieu des années 1990, quand les enfants de cadres et de professions intellectuelles supérieures représentaient 85 % de leurs effectifs.

Une évolution qui ne semble perturber ni les responsables administratifs absorbés par des réformes de carte scolaire, de programmes, de calendrier, de pédagogies « nouvelles » inadaptées aux conditions de leur exercice, ni les responsables politiques, préoccupés surtout de réformer les modes de sélection et les modalités de l'orientation, en ignorant superbement les débouchés réels.

Quant aux parents d'élèves, aux enseignants et à leurs représentations professionnelles, leurs urgences semblent aussi ailleurs.

« Le public de ces établissements, où se forme l'élite de la nation, est donc devenu sociologiquement complètement homogène , note Jérôme Fourquet, ce qui n'était pas le cas dans les années 1960 et 1970 » 202 ( * ) .

Le parcours scolaire royal des enfants de l'élite en route pour le pouvoir et/ou la banque passe toujours par l'École alsacienne, le lycée Stanislas, Sciences Po Paris et l'ENA, via éventuellement l'École Polytechnique ou l'ENS.

À noter enfin que ce qui vaut pour les études vaut aussi pour les loisirs, les traditionnelles colonies de vacances de l'après-guerre où se côtoyaient des enfants de milieux différents, en perte de moyens et de vitesse, ont laissé la place à des séjours à thèmes (voile, théâtre, etc.), beaucoup plus onéreux et socialement plus sélectifs.

À cela s'ajoute la disparition du service militaire obligatoire, qui a supprimé l'une des plus importantes institutions favorisant le brassage social.

Le stade ultime de la sécession des classes aisées, c'est l'émigration des plus riches vers des paradis fiscaux à proximité de Paris - Suisse, Royaume-Uni (avant le Brexit), Luxembourg, Belgique - beaucoup moins « spoliateurs » que la France à l'origine de leur fortune et de leur prospérité.

Parmi les exemples les plus emblématiques, celui de Patrick Drahi, 9 ème fortune personnelle de France (7,7 Md$ selon le classement Forbes 2019).

Ancien polytechnicien, c'est donc un authentique bénéficiaire de l'école publique et un non moins authentique « pantouflard ».

À la tête de la holding « Altice group » immatriculée au Luxembourg, il est fiscalement domicilié à Zermatt dans le canton suisse du Valais, particulièrement accueillant pour les émigrés fiscaux.

Le contribuable, en effet, n'est imposé que sur la moyenne des dépenses effectuées dans la commune, les revenus de l'étranger n'étant pas pris en compte !

La valeur des actifs de la holding varie entre 50 Md€ et 30 Md€ selon les fluctuations boursières pour un endettement quasi équivalent.

L'empire Drahi repose sur deux piliers : les télécoms (réseaux numériques avec Numéricable et téléphonie mobile avec SFR) et un panier de médias papier (l'Express, Libération., l'Expansion, l'Étudiant, Lire, etc.) ou télévision (Next radioTV, BFMTV, RMC).

Son champ d'action est essentiellement français avec des satellites étrangers (Portugal, Israël, Belgique et un moment USA).

Un empire que sa fragilité financière, dissimulée derrière des montages juridiques compliqués, vu son niveau d'endettement, condamne à la fuite en avant et au mouvement perpétuel : « tout l'empire fonctionne sur un système de vases communicants, où les actifs doivent être en mouvement perpétuel pour maintenir intacte l'illusion de santé financière. C'est ce que l'on appelle une structure de "leverage buy out", soit un dispositif de rachat et de transfert de la dette entre les différentes entités de l'empire. » (France culture 10 décembre 2018).

Ce qui a valu à Patrick Drahi le surnom « d'Houdini des télécoms ».

La clef de voûte du dispositif étant SFR qui réalise la moitié du chiffre d'affaires et qui porte l'essentiel de la dette du groupe Drahi, on comprend la valeur que pouvait avoir pour lui SFR, détenteur de l'autorisation d'exploitation du domaine public hertzien dont dépend son activité.

Or en 2014, SFR étant rachetable, plusieurs candidats sont en ligne, les deux plus importants étant Bouygues et P. Drahi. En début d'année, le ministre de l'économie, Arnault Montebourg, après enquête des services fiscaux se déclare très défavorable à P. Drahi pour cause de risque d'évasion fiscale : « Numericable a une holding au Luxembourg, son entreprise est cotée à la Bourse d'Amsterdam, sa participation personnelle est à Guernesey dans un paradis fiscal de Sa Majesté la reine d'Angleterre, et lui-même est résident suisse !

Il va falloir que M. Drahi rapatrie l'ensemble de ses possessions, biens, à Paris, en France. Nous avons des questions fiscales à lui poser ! »

Le 28 octobre de la même année, surprise, le nouveau ministre de l'économie, Emmanuel Macron autorise le rachat de SFR par Patrick Drahi. Côté banques, l'opération est conduite par la banque Lazard, dirigée en France par Matthieu Pigasse, propriétaire du journal Le Monde, qui prendra fait et cause pour Emmanuel Macron lorsqu'il sera candidat à la présidence de la République.

Au moment de la décision, l'action SFR valait 15,7 euros. Elle atteindra 60 euros en mars 2015 pour retomber à 34,5 euros en octobre de cette même année.

C'est Bernard Mourad, lequel connaît Emmanuel Macron depuis 2008, rencontré, selon Vanity Fair (octobre 2018), chez Morgan Stanley avant de rejoindre Patrick Drahi, qui est alors chargé des intérêts de ce dernier dans l'opération.

Toujours selon Vanity Fair, Bernard Mourad appelle Emmanuel Macron « mon lapin » , le bombarde de « forza » par SMS quand il ne l'exhorte pas à changer de politique.

Bernard Mourad, le nouveau patron de Bank of America en France, est « l'un des derniers qui osent parler "cash" au chef de l'État »

C'est donc par pure amitié et conviction qu'en octobre 2016, Bernard Mourad, alors à la tête d'Altice medias (pôle media d'Altice) rejoint Emmanuel Macron comme conseiller spécial en charge de la collecte des fonds, pour sa campagne. Il rejoindra ensuite Bank of America Paris

À part ça, l'oligarchie ne règne pas en France.

On comprend leur attachement à l'Europe en principe unie.

Cette évolution significative depuis 2000 se lit dans la hausse des inscriptions dans les consulats de ces pays et dans le nombre d'assujettis à l'ISF (avant qu'il ne soit supprimé), quittant chaque année la France (384 en 2001 et 784 en 2014, soit un quasi doublement).

Selon une récente étude du Cercle des fiscalistes 203 ( * ) , « sur quinze ans, presque 20 % des millionnaires français ont fui l'Hexagone. Un phénomène inédit, que l'on ne rencontre dans aucun autre pays de l'OCDE (...) faisant de la France le premier pays exportateur de millionnaires. »

Si ces considérations fiscales jouent un rôle essentiel dans cette émigration de l'oligarchie fortunée vers des pays plus compatissants, elle traduit aussi la disparition chez ces citoyens du monde, du sentiment d'appartenance à une communauté nationale et de de la notion même de responsabilité sociale.

Ne sont-ils pas déjà quittes en réalisant les profits dont est censé dépendre l'emploi des autres ?

Au final, l'idéal serait de pouvoir se débarrasser de ces encombrantes classes populaires devenues des boulets inutiles et de se tourner vers le grand large.

On retrouve l'analyse que Christopher Lasch consacre aux riches américains, évoquée plus haut et celle de Viviane Forrester dans L'horreur économique 204 ( * ) .

La grande nouveauté pour elle, c'est qu'il apparaissait « qu'au-delà de l'exploitation des hommes, il y avait pire : l'absence de toute exploitation », l'inutilité, l'homme devenu inexploitable, inutile à l'exploitation elle-même.

Difficile de ne pas penser à cette réflexion du tout nouveau président de la République française inaugurant « Station F », le 29 juin 2017, l'incubateur de start-up de son ami Xavier Niel : « une gare, c'est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien, parce que c'est un lieu où l'on passe, un lieu que l'on partage (...) ».

Sauf que, précisément, une gare est un « non-lieu » au sens donné par Marc Augé 205 ( * ) à ce terme, un lieu où l'on se croise mais qu'on ne partage pas, le contraire du « monde commun » d'Hannah Arendt .

Quand le but de l'activité économique ou financière est le profit maximum et non un bénéfice « raisonnable », encore moins la production de richesse, vient un moment où c'est le producteur lui-même qui devient inutile.

D'où les entreprises bénéficiaires « dégraissées » pour faire monter leur valeur boursière, fermées définitivement ou délocalisées parce que les capitaux qui y ont été investis rapporteraient encore plus ailleurs.

D'où les territoires abandonnés parce qu'ils participent moins que d'autres à la production de la richesse nationale ou qu'y entretenir un niveau de service public minimum est jugé dispendieux 206 ( * ) .

L'économie n'est plus « localisée », ses dirigeants repérables, et encore moins identifiables les intérêts pour lesquels elle fonctionne.

D'où, à l'autre bout de l'échelle, le sentiment de toute-puissance et la morgue d'oligarques tenant la dragée haute aux chefs d'État, dont Carlos Ghosn, chef d'entreprise libano-brésilo-français, a représenté jusqu'à récemment le prototype.

Jusqu'au moment où la tempête se levant ils se redécouvrent un pays d'origine à appeler à l'aide, ce que fit Carlos Ghosn avant sa quatrième incarcération par la justice japonaise 207 ( * ) ou lors d'un retour au port en catastrophe, comme on l'a vu à l'occasion de la grande crise de 2008, pour les banques qui « croissent à l'international , comme disait l'ancien directeur de la Banque d'Angleterre Mervyn King, mais (...) reviennent toujours chez elles pour mourir »...

Et y faire payer les obsèques par les contribuables.


* 201 1985-2017 : Quand les classes favorisées ont fait sécession - Fondation Jean Jaurès (21 février 2018).

* 202 Opinion sensiblement différente - s'agissant de l'ENA - du président de l'association des anciens élèves, Daniel Keller, lors de son audition par la commission d'enquête sénatoriale sur les mutations de la haute fonction publique (2018). Selon lui, 30 % des élèves de l'ENA ont été, à un moment ou un autre de leur scolarité, boursier. Notons que pour l'année scolaire 2019-2020, le plafond de revenu ouvrant droit à une bourse échelon 1 pour une famille de deux enfants est 19 497 € annuels, ce qui inclut non seulement les classes « modestes » mais aussi une partie des « classes moyennes ».

L'ancienneté des chiffres dont on dispose mesure le peu d'empressement des ministères de l'éducation nationale et de l'enseignement supérieur à « communiquer » sur ce sujet.

* 203 « L'Opinion » (31 mai 2019).

* 204 Viviane Forrester : L'horreur économique - Éditions Fayard.

* 205 Marc Augé : Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité - Le Seuil, 1992

* 206 D'où les rapports indignés répétitifs - notamment de la Cour des comptes - sur le coût prohibitif d'entretien de lignes ferroviaires de désenclavement qui ne transportent habituellement qu'une poignée de voyageurs.

* 207 Carlos Ghosn avant sa quatrième arrestation par la justice japonaise : « Je suis combatif, je suis innocent, c'est dur, il faut le savoir et je fais appel au gouvernement français pour me défendre, pour préserver mes droits en tant que citoyen pris dans un engrenage incroyable » (Entrevue à TF1 4 avril 2019)

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